SCENE II
BÈATRIX , SASSANE.
BÉATRIX
Ab ! quel événement !
SASSANE.
Qu'avez-vous ?
BÉATRIX
Je promets Que j'ai fait à la mer mes adieux pour jamais.
SASSAXE.
Parlez.
Un ouragan, des vagues, le tonnerre !
La belle horreur a voir, quand on la voit de (erre !
SASSANE.
Comptez-moi vos malheurs.
BÉATRIX
Dans ce commua danger,
Un tiers de la régence a failli naufrager. Car pour narguer les vents, le tonnerre et Neptune , Notre barque portait César et sa fortune : Plus galant que jamais, le marquis de Polla , Le gouvernail en main , avec nous s'enrôla. Son titre d'amiral et son air d'importance Me rassuraient d'abord sur ma faible existence. Jechantais...commeon chante alors qu'on tremble un peu. Soudain la mer s'élève et le ciel est en feu. Le marquis , l'air troublé , riait de mon martyre , Mais de ce rire éteint qui ne vous fait pas rire , Quand un grand flot survint, qui de front nous choqua; Notre amiral pâlit , et la voix me manqua. La barque est en suspens , l'air siffle , le mât crie. Alphonse au gouvernail se jette avec furie, Repousse le régent qui, sans voix , sans coup d'œil , Effaré , nous menait tout droit sur un écueil , Et, si ce bras sauveur n'eût changé la manœuvre , Dans les flots avec nous achevait son chef-d'œuvre. A qui donc se fier, alors qu'un amiral N'entend pas la marine et gouverne aussi mal ? SASSANE.
Et Son Altesse ?
BÉATRIX
Oh ! rien : une toilette à faire.
Ce soin , que le voyage a rendu nécessaire , Dans sa maison du golfe , ici près, la retient. Mais qu'avait le marquis? comprend-on d'où lui vient Cette galanterie à nos jours si fatale?
SASSANE, à part. Le sot ! il eût noyé Son Altesse Royale , Pour lui faire sa cour!
BÉATRIX
J'en ris dans ce moment ; Mais à vous , loin du port , je pensais tristement : Oui , comte , à chaque flot dont j'étais menacée , Votre désespoir seul occupait ma pensée. Il ne me verra plus ! qu'il va me regretter ! Disais-je , et que de pleurs ce jour va lui coûter !... M'auiïez-vous survécu, Sassane?
SASSANE.
Moi ! comtesse !
0 Dieu !...
LA PRINCESSE AUKELIE. — ACTE III
Et de votre froideur je m'étais étonné.
Non, depuis quelque temps vous n'êtes plus la même,
BÉATRIX
Non? Quoi ! vraiment? Voila de la tendresse ! Et l'on dit qu'à la cour on ne sait pas aimer!... Que sur vossentimensj'eus tort de m'alarmer!
SASSANE, d'un air piqué.
Un tel aveu me blesse et jusqu'au fond de l'Ame. BÉATRIX.
Mais je n'en doute plus.
SASSANE.
Pourquoi donc pas , madame ?
Certes , vous le pouvez.
Ce courroux est charmanl :
Et pour me rassurer il vaut mieux qu'un serment. SASSANE , à part.
Elle a paré le coup.
BÉATRIX
Dieu ! que je suis ravie !
Quand on a cru la perdre , on aime tant la vie !
SASSANE.
Et la vôtre est si douce ! A l'abri des chagrins Tous vos jours sont à vous; ils sont purs et sereins. Les miens. ..0 vain éclat ! faux biens! grandeurs fragiles! Les miens sont condamnés au malheur d'être utiles, Du souffle de l'envie agités dans leur cours , En proie aux soins amers , aux tourmentes des cours. Quels destins! ah ! comtesse ! et ce cœur sans courage Veut vous associer à leur triste esclavage; Et je crois rendre heureuse, et je prétends chérir Celle à qui, pour présent , ma main vient les offrir... Ah ! puissé-je employer la force qui me reste A détourner de vous cet avenir funeste , A vaincre le désir dont je suis combattu ! Je le veux , je le dois , j'en aurai la vertu !
BÉATRIX
Ce combat généreux m'attendrit jusqu'aux larmes, Et jamais votre amour n'eut pour moi tant decharmes!
SASSANE , A part.
Comment donc la fâcher ?
BÉATRIX
Je sens mieux , près de vous, Ce qu'au fort du danger le comte osa pour nous. SASSANE.
(A pari. (Haut.]
Ah ! voilà le moyen !... Même avant ce service, On sait qu'en L'admirant vous lui rendiez justice.
BÉATRIX
Comment !
SASSANE.
11 est trop vrai ; je l'avais soupçonné ;
Moi!
BÉATRIX
SASSANE , vivement.
Ne m'expliquez point cette réserve extrême; Je la comprends, j'eus tort, et c'est trop présumer Que de prétendre au cœur qu'un autre a su charmer. Je ne m'arrête pas au vain motif qu'on donne A ce retour soudain qui n'abuse personne. On sait qui s'employa pour le solliciter; Il revient , il vous sauve , il devait l'emporter. Il l'emporte en effet : pourquoi vous en défendre ? Vous me faites justice et je dois me la rendre.
BÉATRIX
V ous , jaloux ! se peut-il ? vous m'aimez à ce point !
SASSANE , à part.
Rien ne me réussit : mais ne faiblissons point. (Haut.)
Jaloux ! oui je le suis ; je l'étais!... Sans se plaindre On s'obstine à douter, on souffre à se contraindre. Le soupçon qu'on veut fuir vous ronge à tous moinens: On se brise le cœur pour cacher ses tourmens; Mais on se lasse enfin d'un si cruel mystère !
BÉATRIX
Non , jamais comme vous on n'aima sur la terre !
Ouel bonheur !
SASSANE, à part.
C'est vraiment de la fatalité ;
( Haut avec violence. )
Mais je la fâcherai. Je ne suis pas quitté :
Je brise le premier des nœuds dont on se joue ;
Je romps tous mes sermens et je les désavoue :
Mais vous l'avez voulu ; mais j'ai trop supporté
Tant, de coquetterie et de légèreté !
Qu'un autre soit aimé , j'y consens ; que m'importe ?
Perfide !... mais , pardon , je sens que je m'emporte,
Que ce reproche est dur, que j'ai pu prononcer
Quelques mots trop amers pour ne vous, pas blesser;
Que ce honteux oubli de toute bienséance
Vient d'attirer sur moi votre juste vengeance,
Que votre dignité vous en fait un devoir,
Et qu'après ce transport je ne dois plus vous voir.
BÉATRIX-
( ','est l'amour à son comble ! il me touche, il me flatte : El si je résistais , je serais trop ingrate. Je dois par notre hymen couronner cet amour, Je céile, et c'est à vous d'en fixer l'heureux jour.
SASSANE.
(A part.) Froidement. )
Impossible!... Je sors :je cherchais la princesse...
LA PRINCESSE AURELIE. — ACTE III
BÉATRIX, gaiement.
Et pas moi , n'est-ce pas?
SASSANE.
Dites à Son Altesse , Si vous le trouvez bon...
BÉATRIX
Que vous êtes jaloux , Et que pour vous guérir il faut m'unir à vous !
SASSANE.
Pas un mot de cela , comtesse , je vous prie !
BÉATRIX
( )n lirait... Bien vous prend de m'avoir attendrie. Je dirai : Sa Grandeur, madame, a tout quitté Pour s'informer ici d'une auguste santé, t 'est bien ?
SASSANE.
Je vous rends grâce ; on ne peut pas mieux dire. ' A part.) Pour rompre, quand on plait , le meilleur est d'écrire.