SCÈNE VIL
v EN PRÉ, GRANTOIS.
venpré, entrant. Est-ce vous, monsieur, qui...
GRANTOIS. Tu ne me reconnais pas?
venpré. Le chevalier de Grantois!
GRANTOIS. Lui-même.
(Embrassade.)
venpré. Cher ami! sais -tu que voilà près de quinze ans que nous ne nous étions vus ? Et que fais-tu ? d'où viens-tu ? je te croyais mort.
GRANTOIS , comiquement triste. Je n'en vaux guère mieux!... j'ai bien des choses à t'apprendre. ... Ce bon de Venpré , mon camarade de classe , mon confident , le meilleur de mes amis!...
vENpRjÉ. Certes \,.. Ah ça! j'espère te
TS PROCL.3 CRIMINEL.
posséder pour long-tems. Je t'offre un appartement dans mon hôtel du faubourg Saint-Honoré , qu'on restaure en ce moment...
GRANTOIS. Nous causerons de cela.
venpré. Je te présenterai à ma femme , à ces dames.. . Je vais les conduire à l'école du canon...
GRANTOIS. Du canon? singulière école des femmes ! Ah ça ! la tienne est donc une femme intrépide?
VENPRÉ. Je m'en vante Ah! je suis
bien revenu des femmes timides. Ma première était douce, peureuse, n'osant lever les yeux , et cependant la perfide...
GRANTOIS, compatissant. Oui, je sais, pauvre ami!... je reçus ta lettre de faire part... Je fus vivement affligé de ton malheur.
VENPRÉ , lui prenant la main. Oh! oui, tu es un bon ami, toi ; tu comprends, tu compatis...
GRANTOIS, mur'tié sérieux , moitié comique. Qui ne sais compatir aux maux qu'd a!...
VENPRÉ , déridé. Ah ! toi aussi , tu as éprouvé des malheurs?
GRANTOIS, soupirant. Oh ! va , mon ami , j'ai de quoi te répondre.
venpré. Quanta Diane... j'étais un ami de son père; j'ai fait son éducation, elle est d'une docilité! elle m'a épousé par obéissance.. . non pas qu'elle soit insensible au moins , c'est la femme la plus impressionnable !... Il ne faut pas qu'on s'avise de maltraiter, devant elle, un des aimables animaux qu'elle affectionne .... Elle se trouve mal si facilement!... je t'avouerai même que , les premiers jours de notre .mariage , cette exquise disposition de son cœur me donna de l'inquiétude. Je me disais : Lue femme qui ne peut pas voir, sans le plaindre et le secourir, un pauvre animal souffrant , que fera-t-elle , si un adorateur se présente, et lui dit : Madame, je souffre?
grantois. C'est clair.
venpré. Sans doute , mais à côté de cette sensibilité extrême qui est une faiblesse , je remarquai bientôt, à ma grande satisfaction , une force d'ame extraordinaire , qui fait un éclatant contraste avec sa sensibilité.
Grantois. Il n'y a que les femmes pour concilier ainsi les contraires.
VENPRÉ. Imagine-toi que Diane, qui ne peut pas entendre sans pâlir le gémissement plaintif d'un oiseau , entend sans sourciller et, de très-près, le bruit du canon, et du plus fort calibre!
GRANTOIS. C'est effrayant!
VENPnÉ. Quel journal penses-tu qu'elle préfère? le Journal des Modes.' au contraire, la Gazette des l'iibunuux.
GRANTOIS. Est-il possible !
venpré. Elle raffole surtout des séances de cour d'assises.
GRANTOIS. Singulier goût !
aenprÉ, se rengorgeant. C'est une passion que j'ai eu grand soin d'entretenir ; car enfin tous ces objets de sa mâle curiosité ne peuvent que la détourner dépenser à autre chose... tu comprends?
GRANTOIS, hochant la tète. C'est-à-dire, mon cher , qu'à cet égard , je ne suis pas du tout de ton avis... Non, je n'aime pas qu'une femme soit trop courageuse.... il me semble que celles qui n'ont pas peur du bruit du canon , doivent ne pas trop craindre les bourrasques de leurs maris. Tout se tient , mon ami , dans l'ordre moral , comme dans l'ordre physique. . . Quant aux scènes de cour d'assises, elles ont, à mon avis, de très-graves dangers.
venpré. Des dangers !... tu es dans l'erreur, tu n'as pas observé... Voyons, aimerais-tu mieux , pour ton repos , que ta femme , dans un salon , écoutât les galant tes douceurs de nos jeunes gens à la mode, que de la voir, à la cour d'assises , en face d'accusés qui , la plupart du tems, ont des figures patibulaires ?
GRANTOIS. Hé! hé! mon ami, il est de certains airs patibulaires qui ne déplaisent pas du tout. Souviens-toi ensuite que les femmes, souvent, sont dupes de leur exaltation , et qu'un grand scélérat est une sommité !
venpré. Une sommité , l'homme sans éducation , brutal , grossier, que la misère pousse au crime?
GRANTOIS. Je ne dis pas cela ; je dis un grand scélérat bien élevé, qui porte des gants.
VENPRÉ, se rembrunissant .Tu plaisantes?
GRANTOIS. Pas le moins du monde.
L'habitude des émotions fortes et désordonnées blase le cœur, et lui fait perdre le sentiment des émotions douces et honnêtes.
venpré. Tu crois?
GRANTOIS. Comment veux - tu qu'une femme qui sort d'une cour d'assises trouve du charme et du bonheur dans son ménage? Qu'est-ce que c'est pour elle qu'un parent, qu'un convive raisonnable à côté d'un terrible procureur du roi!... Que devient à ses yeux un insignifiant mari comparé à un accusé dramatique ?
! venpré. Au fait, tu as raison.
grantois. Tu peux, partant de là , déduire toi-même les conséquences.
VENPRÉ. Décidément je prierai la marquise de ne plus retourner au Palais-de- Justice.
Gramtois. Et tn feras bien; crois moi , mon ami , j'ai pins d'expérience que toi , je connais le cœur des femmes, des femmes mariées surtout tu n'as fait que
deux épreuves , et moi j'en ai fait trois. VENPRÉ. Tu as été marié:'...
GRANTOIS. Trois fois, devant Dieu soit mon ame!... il y a vingt et un ans, j'en avais trente alors, ayant perdu tous mes païens, seul, riche, et confiné dans mes terres du bas Languedoc, je m'ennuyais... cela me lit songer au mariage... Je trouvai dans le département de l'Hérault, a iBé/iers, une femme charmante, même caractère, mêmes goûts; jeune comme moi, riche comme moi, belle comme.... beaucoup plus belle que moi.... enfin toutes les convenances ... elle aimait comme moi l'éclat et le bruit; je la conduisais partout où il y avait du bruit et de l'éclat... elle me trompa; je me battis, je fus blessé. je divorçai.... On divorçait alors... heureux teins ! puis, plaçant toute ma fortune sur diverses banques de l'Europe , je me mis à voyager.... J'étais en Espagne, à Séville, en 1823... J'épousai une Audalouse, belle, brune, piquante, vive, passionnée ! . . . elle m'adorait. . . Au bout d'un mois, elle disparut sous prétexte que j'étais libéral : elle me fut enlevée par son cousin, un sergent-major de l'armée de la foi.
VENTRE. Bah.
grantois. Oh ! mais je fus vengé du ravisseur ! "
VENPRÉ. Tous vous battîtes:
grantois. Pas si dupe I. . . mon premier mariage m'a tout-à-fait dégoûté du duel... la partie n'est pas égale: un amant ne manque jamais un mari... Je fus venge par mi compatriote, par un officier de notre année d'occupation.
VENPRÉ. H se battit pour loi ?
grantois. Il enleva ma femme à soii
cousin.
\E\vnv.. Je ne 'néall/mdais pas à celui-
ïk] . • •.
grantois. Bientôt après il me vengea
de ma femme, il l'abandonna; son désespoir me rendit xeni': je résolus de rester -■'ai cou.... mais fta célibataire, c'est bien
tnste
vr.SPRÉ. Et nuis, c'est immoral.
GR ARTOIS. Revenu des femmes du midi , je tournai mes pensées du coté dii nord,
et j'allai en Russie... pour y trouver un* femme de glace.
Yl.NPHÉ. Eh bii n .'
GRANTOlS. Corrigé par L'cxpc'rifRtAj
autant j'avais mis de /«le à du relier la richesse dans mes deux premières femmes, autant j'en mis a chercher la pauvretédans la troisième. Jejla choisis orpheline, sans fortune et sans nom... File s'appelle Lodoiska.. je mis trente mille livres de rente uses pieds. Je complais que la nconnaissance et les Inniats...
xenpré. Ça n'y fit rien ?
grantois. Tu vas von : elle accepte; nous nous marions... quelques jours après, ma femme désire, pour sa santé, le beau climat de fiance... nous partons, nom arrivons, et nous \ivions ensemble, dans la plus profonde retraite, ;'i quelques lieues de Paris, sur les bonis de la Seine à Saint- Jean....
VENPRÉ. Tiens! la sœur de ma femme habitait le ineine village, il y a quinze jours.
GrantOis II ya juste quinze jour* que je l'ai quitte... J'avais pris le nom de Duelos , pour nie dérobera toute visite, et, .aussi, pour me dépouiller de mon nom véritable, sous lequel les journaux m'avaient lympanisé à l'occasion de mes deux premières mésaventures conjugales... toute la France en avait ri.
VENPRÉ. Les Fiançais sont comme cela.
GRAXTOis. A!a femme ne sortait jamais sans moi, et la nuit, seulement; je n'avais pas pris de domestique, de peur qu'il ne devint un agent d'amour ; nous nous faisions porter à manger de l'auberge — Enfin j'avais pris toutes les précautions imaginables pour avoir une femme à moi, rien qu'à moi... C'était la chimère que je désirais, que je poursuivais depuis si longtems... malheureusement, je tombai malade, et Lodoiska allait et venait dans le village en toute liberté... ÎMa santé se rétablit je repris mon rôle de surveillant
et le remarquai qu'il était nécessaire de m'en acquitter mieux que jamais.... il y avait une intrigue sous jeu !
vlnpré. Pauvre5 Grantois, va!
GRANTOIS. Cette découverte m'empe^ chait de dormir, comme tu penses bien... tuespasséparlà...j'avaispeurde retomber malade, et, pour me distraire, je sortais seul à dix heures du soir de ma chambre, quand je savais que ma femme était endormie dans la sienne. J'avais soin de fermer toutes les portes derrière moi , et j'allais me promener sur les bords de la | Seine qui touche presque à cette maison.
UN PROCES CRIMINEL
♦Enpré. Eh bien?
GRANTOlS. Un soir , à minuit, il y a quinze jouis aujourd'hui.... je revenais de ma promenade solitaire. Je traverse la chambre de ma femme, doucement, doucement, de peur de l'éveiller., précaution inutile!... elle avait disparu ; la fenêtre était ouverte; je tombe, à demi mort, sur une chaise; un papier frappe mes yeux, je le ramasse.... C'était un billet écrit de la veille: voici ce qu'il disait, je l'ai bien retenu : « Oui, mon cher ange, je crois totit ce que tu me dis de ion mari, et, sans l'avoir vu, je le déteste. Courage! demain, à minuit, je te débarrasserai à tout prix, de ce vieux Triton. »
'' venpré. Triton ?
GRANTOLS. Je rejette ce fatal billet.... puis, j'entre brusquement dans une rage!.. je m'arrache les cheveux par poignées, je casse les meubles, je brise les glaces — mes mains, mes bras sont tout meurtris,
le sang en ruisselle et je crois que c'est
fort heureux ; car je serais mort d'apoplexie... IMoi, vieux Triton? l'infâme!... Enfin, je sors, laissant derrière moi une
longue traînée de sang Je cours au
fleuve, éperdu, désespéré... je me lave les mains; et sans songer aux meubles et à l'argent que je laissais dans mon appartement, je m'élance sur la grand'rouie à la poursuite d'un cabriolet qui s'éloignait avec rapidité... Je voulais au moins connaître la figure de ce scélérat....
venpré. Tu ne l'as jamais vu?
GRANTOlS. Eh! non, l'intrigue s'est nouée durant ma maladie...
VEWRÉ. \ oilà une femme russe digne d'un climat plus doux.
GRANTOlS. Enfin, il y a quinze jours que je suis dans la capitale , cherchant secrètement mon infidèle..! Hier, je me suis rappelé que tu devais être à Paris, et j'ai été assez heureux pour te trouver dans l' Almanach du Commerce ; tu es la seule personne que je connaisse dans ce pays et le seul ami que j'aie conservé dans le monde.
venpré. Ah ça! et ton mobilier de Saint-Jean ! tu n'es pas allé...
GRAxroiS. Non, et je m'en applaudis; je n'ai pas reparu à Saint-Jean, et, grâce à cette circonstance , il est possible que ce lâche . ravisseur soit arrêté. La justice le poursuit et je la laisse faire.
venpré. Tu as donc prévenu le procureur du roi, puisque le ravisseur est poursuivi ?
graintois. Bu tout; je n'en ai parlé à personne. Tu ne lis donc pas les journaux?
venprk. Tous les trois mois... les affaires vont si lentement, que je les retrouve toujours au même point.
GRANTOlS, animé. C'est que mon affaire, à moi, a pris une singulière tournure! Tous les habitans de Saint-Jean gémissent sur le sort de ce pauvre Duclos, qu'ils ont à peine entrevu.
venpré. Ah ! oui , Duclos, toi...
GRANTOlS. Plus bas!., j'entends... Allons faire un tour de promenade. Je te
conterai le plus profond secret, au
moins ! il y va de ma vengeance !
venpré. Sois tranquille , j'ai l'esprit de corps.