PIERRE, LA BARONNE, LA COMTESSE
LA BARONNE
Ah! ah! ah !... Si vous saviez ce qui vient de marri ver.
LA COMTESSE
Il paraît que ce n'est pas un événement malheureux. Mais quel est ce garçon ?
LA BARONNE
Oh! il n'est pas dans l'usage de se faire annoncer. Imaginez que, tout à l'heure , j'étais occupée de ma toilette; j'entends marcher derrière moi ; je me retourne avec frayeur, et je vois ce jeune homme qui, après m'avoir regardée des pieds à la tête, me demande si c'estàM. le comte d'Aiglemont qu'il a l'honneur de parler.
PIERRE
Pardon, excuse... J'ai eu tort; mais il m'arrive toujours comme ça des accidents qui fâchent mes pro- !
Le prétendu de Charlotte !
PIERRE
Quand je dis le prétendu, c'est-à-dire que j'avais la prétention de l'être il y a six mois. Le père Bertrand est mon parrain; mais il y a du nouveau , et ça n'est pas du beau.
LA GOM1 :
Quoi! vous savez...
PIERRE
Je sais... je sais que je suis si enguignonné que j'ai été le plus mal chanceux de l'arrondissement ; j'ai amené le numéro un , je ne l'ai pas manqué ! C'eslil avoir du malheur? moi , à qui il ne sort jamais un numéro à la loterie , du premier coup j'attrape celui-ci.
LA BARONNE
Mais si ce n'était que cela ?
PIERRE
C'est bien assez , j'espère ! Un conscrit ! le beau parti que ça fait!... Comme disait le père Bertrand, si j'étais seulement sergent?... mais d'ici là laisser sa prétendue à Paris , moi encore qui suis né sous une mauvaise étoile !
LA BARONNE
Le pauvre garçon !
PIERRE
On n'a jamais vu nn guignon pareil au mien! Si je mets un habit neuf , je suis sûr d'y faire une tache le premier jour ; et , tenez, je n'ai pas eu plus tôt appris l'état de boulanger, qu'on s'est mis à faire le pain à la mécanique.
En vérité ?
Pi!-!.
Et ne voilà-t-il pas une suite de mon malheur? l'accident de cette pauvre Charlotte , juste le jour où j'étais parti pour aller au pays, et parti à pied!... Cent quarante-trois lieues pour chercher ce numérolà ! c'était bien la peine de me déranger. Enfin , le
UN MARIAGE D'AMOUR. - ACTE I
père Bertrand m'a dit que M. le comte d'Aiglemont a des bontés pour la famille, et je venais le prier... Mais, bah! il est sorti.
LA COMTESSE
Consolez-vous , tout n'est pas perdu ; vous pouvez encore épouser Charlotte.
PIERRE
Ça serait-il possible? Je crois que j'en deviendrai fou ; je l'aime tant !
LA BARONNE
Et vous aime-t-elle?
PIERRE
Dam ! on n'est jamais bien sûr de ces choses-là ; mais c'est une brave fille, et une fois son mari...
Eh bien ! je veux vous acheter un remplaçant ; et vous aider ensuite à vous mettre en ménage.
PIERRE
Oh ! vrai , madame ; ne vous riez pas de moi ! Je me sens tout bouleversé par ce que vous venez de me dire.
LA COMTESSE
Croyez-moi, Pierre; je vous le répète, je veux vous
marier à Charlotte.
PIERRE
Oh ! pour le coup , me voilà déguignonné.
LA COMTESSE
Mais il faut que le mariage se fasse promptement.
PIERRE
Comment donc ! tout de suite ; tout de suite.
LA COMTESSE
Il faut commencer par chercher un remplaçant ; je me charge de payer.
PIERRE
Ça ne sera pas difficile : qu'est-ce qu'on ne trouve pas à Paris avec de l'argent ? et des hommes , des hommes... il y en a à tout prix.
LA BARONNE
Oui , les plus chers sont seulement plus adroits que ceux qui les achètent.
Oh ! je marchanderai , comme si les cens sortaient de ma poche.
UN DOMESTIQUE
Mademoiselle Charlotte Bertrand.
PIERRE
Charlotte !
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