‹ Magasin théâtralChapitre 623 sur 1377 · LA BARONNE, CHARLOTTE · texte numérisé non relu

LA BARONNE, CHARLOTTE

LA BARONNE, à part.

Elle est jolie!... mais pas de tournure !... Et c'est à cette grisette qu'il me sacrifierait ! Voyons si du moins son esprit a été cultivé. (Haut.) Pourquoi donc, mademoiselle , vous éloignez-vous de moi ? Causons un instant. Je soupçonne que votre père vous a fait donner une éducation au-dessus de voire état.

CHARLOTTE

A moi ?... ô mon Dieu , non, madame !

LA BARONNE

Comment !... vous n'avez rien appris?

( il VR LOTTE.

Si fait ; j'ai appris à lire , à écrire , puis à coudre et à broder.

LA BARONNE

Mais , dans vos moments de loisir, la lecture..,

CHARLOTTE

Mon travail ne m'en laissait pas le temps.

LA BARONNE

Ah !... Ainsi les longues visites du comte d' Aiglemont se passaient à vous parler d'amour ?

CHARLOTTE

Qui a pu vous le dire ?

LA BARONNE

Cela se devine. Et que répondiez- vous ?

CHARLOTTE

Hélas ! moi, faible et malade , je ne pouvais parler que bien peu et bien rarement. Et puis, j'avais tant de plaisir à l'écouter !

LA BARONNE

Chaque jour, il promettait de revenir le lendemain n

CHARLOTTE

Il ne promettait rien ; mais il revenait toujours.

LA BARONNE

Et qu'espérez-vous ?

CHARLOTTE

Moi , madame ! je n'espère rien.

Arous avez raison!... pourquoi donc refuser un mariage convenable ?

CHARLOTTE

Je n'aime pas celui qu'on me propose.

UN MARIAGE D'AMOUR. -ACTE î.

LÀ BARONNE

J'entends... le pauvre Pierre ne pourrait vous offrir qu'un modeste sort qui ne vous suffit plus. Vous rougiriez maintenant d'être la femme d'un ouvrier. CHARLOTTE.

Moi , rougir ! . . .

LA BARONNE

Sans doute : avec lui , une simple robe , un bonnet, seraient toute votre parure ; il ne pourrait vous donner ni cbapeaux , ni bijoux...

CHARLOTTE

Tout cela n'est pas fait pour moi ; je vous le répète, madame , je n'ai (pie mon travail.

LA BARONNE

Et l'amour du comte ?

CHARLOTTE

Que voulez-vous dire ?

LA BARONNE

Quoi de plus naturel? le comte est riche, il est généreux...

Ah ! madame !

LA BARONNE

Eh bien! vous pleurez?... Je ne veux pas vous affliger; je ne vous dis que ce que tout le monde doit croire.

CHARLOTTE

Qu'entends-je?... on pourrait penser...

LA BARONNE

De bonne foi, que voulez-vous qu'on pense? On connaît le comte d'Aiglemont ; jeune , aimable , prompt à s'enflammer , mais non moins prompt à changer d'amour , on le verrait passer toutes ses journées chez une jolie ouvrière de dix-huit ans , et vous voudriez que l'on crût à l'innocence de ses visites!...

CHARLOTTE

Arrêtez, madame !... j'ai pu supporter la misère , mais je n'ai pas appris à supporter la honte. Et mon pauvre père?... s'il pouvait soupçonner?... ah! il en mourrait.

LA BARONNE

Je le crois : c'est un brave militaire , rempli d'honneur , qui n'a rien de plus cher que la réputation de sa fille ; aussi désirait-il vivement vous voir établie.

CILUILOTTE, à part.

Ah! qu'est-ce que je viens d'entendre?... Malheureuse !... jamais je n'avais songé... Elle dit vrai...

LA BARONNE

Ce mariage qu'on vous propose vous sauverait de cruels regrets. Un jour viendra , Charlotte , où , repoussée de votre famille , délaissée par le comte, en butte à son mépris...

CHARLOTTE

Son mépris !

LA BARONNE

En vous mariant , vous ne le verriez pas dédaigner

un jour cet amour qu'il sollicite maintenant • vous ne

: le verriez pas insensible à votre douleur : vous pour-

I riez l'oublier en vous occupant de vos nouveaux

; devoirs ; vous conserveriez l'estime de tous ceux

qui vous connaissent , et lui-même respecterait votre

vertu.

CHARLOTTE

Ah ! madame, ce conseil...

LA BARONNE

Est dicté par l'intérêt que vous m'inspirez. Un moment de courage vous épargne des chagrins , des remords , et à votre père un opprobre auquel il ne survivrait pas.

CHARLOTTE

Madame...

LA BARONNE

Réfléchissez, il est temps encore.

CHARLOTTE

Oui, vous avez raison : le déshonneur !. . . le monde est si méchant !

LA BARONNE

Décidez-vous , mon enfant.

charlotte, à elle-même.

Il est riche , noble... et moi je ne suis qu'une ouvrière... oui, cela est impossible!... Mon pauvre père ! . . .

LA BARONNE

Eh bien ?

CHARLOTTE

On oserait m'accuser . . . me mépriser ! . . . Madame. . . s'il le faut... j'épouserai Pierre.

LA baronne.

Bien, mon enfant, très-bien : je vais annoncer votre résolution à la comtesse.

CHARLOTTE

Oui, oui ! dites-le lui... dites-le lui tout de suite!... aurai-je la force de le vouloir longtemps ?

LA BARONNE

Je vais la élu rcher ; remettez-vous , remettez-vous .

Vô

UN MARIAGE D'AMOUR. — ACTE I

Page 1