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ACTE IV, SCENE

CHRISTINE A FONTAINEBLEAU

DRAME EN CINQ ACTES, EN VERS

par Jrêoéric Soulté,

REPRÉSENTÉ, SLR LE THEATRE DE l'ODÊON, LE 13 OCTOBRE 1829.

• PERSONNAGES. ACTEURS. PERSONNAGES. ACTEURS

CHRISTINE, reine de Suéde. . M1'' Georges. LANDINI, chimiste au service de

MONALDESCHI ( le marquis la reine M. Delais-ire.

de), grand-écuyer de la reine. M. LoCKROV. DOR I A, gentilhomme italien au

GUISE (le duc de), envoyé par service de la reine M. Iehoux.

Louis XIV près de la reine. . M. A.Vincent. SAINTINELLl,capitainedecom

SUÉNON DE LA. GARD1E pagnie franch* M: Lebrun.

(comle),jeuiie Suédois M. MabIus. LE P. LE BEL M. ToftLoOu.

CHARNACE (haron de), gentil- MICIIELI , domestique de la

homme français M. Delafo.se reine M. Mi nvtmer.

CLAIRET, inlendantde la reine. M. E. Bernard. MARIANNE , fille j Femmes ,,,[ 1U,,U'S

SIMON, secrétaire M. Arsène. de Clairet. \ chaml>ie de ' A. Noblet.

MERULA, handit napolitain au FANCHON, femme / C|u.ls,,„e. \

service secret de Monaldeschi. M. Licier. de Landini. ) { E. DupuIS.

BEMPO, gentilhomme italieu au Soldats de Santinelli , Gentilshommes italiens,

service de la reine M. Dupont. Femmes de la Reine, Valets, Pages, etc., de

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PRÉFACE

C'est, en vérité, un pitoyable métier que celui d'auteur dramatique; si quelqu'un veut en savoir quelque chose, qu'il lise cette préface, c'est mon histoire.

Imaginez-vous un jeune homme retiré à la cam

pagne. Autour de lui une nature vaste et riche, avec des bois sombres, des eaux fraîches et voilées, des prairies qui parfument l'air du soir, des versans de colline charges de verdure: a côté, des rochers nus et gris, des tonens qui n'arroseut

que quelques arbres chétifs, des marais fangeux et des plaines où le sable brûle. Parmi les jours passés dans la retraite , les uns ont été tout de soleil, d'autres pleins de longues pluies, plusieurs mêlés de calme et d'orages. Imaginez encore que la société a jeté, dans cette nature de contrastes, les contrastes de sa vie, ses palais de campagne où aboutissent de larges routes sillonnées d'équipages brillans, qui emportent de belles jeunes lilles qui rient et semblent heureuses; et pour les voir passer, un mendiant assis sur le bord du chemin, une vieille femme qui conduit à grand'pcine la chèvre qui la nourrit, et le poêle qui regarde et qui rêve: et supposez, supposez un moment, que, sans raison, sans but, il soit soudainement saisi de la pensée d'un drame.

Il faut bien le dire, ce ne sera plus l'heure des poétiques. Aristote sera oublié aussi bien que Schlegel. La présence du vrai sera trop solennelle pour qu'il y ait souvenir des convenances de l'art. A coup sûr, ce sera un tort : un tort comme de dire la vérité aux puissans, un tort comme de faire un portrait de vieille femme qui ressemble. Mais qui peut blâmer un honnête homme d'obéir à sa conscience, un poète de suivre de bonne foi son inspiration? Et, comme la vérité que le poète sait voir et refléter est un mélange de beau et de laid, de grand et de petit, de bon et de mauvais, il voudra faire un drame où tout cela se trouvera, au risque d'être vrai, sans désir de suivre ou d'enfreindre des règles, et surtout sans ambition de fonder ou de détruire.

Cependant le drame s'appellera Christine. Pour les faits qui ne vivent plus, la vérité, c'est l'histoire, non pas celle des historiographes, cette histoire qui ressemble aux tableaux de nos artistes barons, où tout le monde a la jambe admirable, le visage rose et un bel habit de velours. Le poète se rappellera que, dans la vérité, il y a des courtisans boiteux, des grands seigneurs laids et jaunes, et du peuple en guenilles; et il cherchera cette vérité avec conscience et étude.

Malheur au poète qui arrache le masque à ses héros. Il y va pour lui de tout l'enthousiasme du vulgaire pour les habits brodés : singulière disposition du peuple, qui ne peut croire aux infirmités sous la pourpre. Que faire cependant en présence du meurtre de Monaldesehi? Etre vrai. C'est un devoir de poésie et de conscience. Alors, il arrivera que le drame sera pénible a voircomme une mauvaise action; et de plus, une mauvaise action, non pas inspirée par ces vices cérémonieux qui seuls ont droit d'entrée dans le palais tragique, non pas accomplie par des personnages tout fardés de sentences alexandrines, mais, mauvaise action, résultat d'intérêts honteux et laissée a la place où le crime doit rester. Car, cet effort de l'art, d'éteindre les tristes couleurs de la vérité sous l'éclat de la poésie, est encore plus qu'un mensonge- c'est un attentat a la morale. H est arrivé qu'a force d'embellir les personnages, on a fait le >ice moins hideux: et de la, chose remarquable.

le rang des coupables dramatiques a établi une sorte de hiérarchie dans le crime. Le respect qu'inspire la royauté a toujours sur notre scène garanti l'adultère, le meurtre et l'inceste du dégoût et du mépris, et enfin, une phrase a été créée par les critiques, phrase qu'ils répèlent sans cesse aux poètes, sans que les honnêtes gens murmurent et s'indignent: c'est qu'au théâtre il faut savoir ennoblir le crime... ennoblir le crime!

Kappelons-nous seulement la disposition du poète destiné à être vrai, et demeurant fidèle à l'histoire de Christine.

Ce fut une grande reine. Cela a été dit, et puis répété, et enfin admis comme une vérité, et sans doute, c'est une vérité. Mais cette grandeur, mal apprise par le peuple, il en enveloppe le personnage tout entier. C'est une grande reine; voila ce qu'il sait de l'histoire de Christine : une grande reine, c'est un modèle des plus hautes qualités et des plus rares vertus; voila ce qu'il a appris dans les définitions philosophiques de l'école : et puis vienne le poète combattre ces préjugés avec l'arme de la vérité, toute puissante qu'elle soit.

Christine, esprit supérieur à son siècle et à son sexe, qui lutta de courage et d'activité avec les rois, de science et de talent avec les meilleurs génies de l'Europe, qui seule réunit sur sa tête les lauriers de la guerre et les palmes du savoir, n'a pas à coup sûr usurpé l'attention du monde, et c'était un beau personnage a faire agir dans un conseil, sur un champ de bataille ou dans une académie. Mais le poète avait choisi son drame dans la vie du cœur, dans les actes de l'intimité. Ici le vice était la vie usuelle, la manière d'être de chaque jour, le crime, le résultat inévitable de cette vie. Qu'y faire? Toujours et encore être vrai. Voila pourquoi Christine est livrée à ses passions sans frein; voila pourquoi cette cour dont le nom semble aux yeux de tous une promesse d'élégance, va se montrer dans le drame un cénacle honteux de courtisans, de valets et d'assassins.

Ne dites pas que le poète s'est jeté à plaisir dans une création bizarre de personnages dépravés. H faudra bien qu'il y ail atrocité dans l'ame de celte reine, qui fil empoisonner un joueur de flûte qui osa quitter sa cour; et certes il serait dillicile ue calomnier les mœurs d'une femme qui n'usa de ses droits de franchise dans ses palais de Rome, que pour y donner asile aux femmes perdues et aux meurtriers. Si le poète cherche autour de ce personnage ceux qui ont accompagne «a vie. ne penseï pas qu'a plaisir il en choisisse de vils et de lâches. Non certes, mais quand se présente le plus célèbre de tous par sa mort. Monaldesehi. son amant, il le prend tel nu il lut : ambitieux, avec des sens d Italien qui le rendaient intidele. coupable non pas d un vol. mais de mille, et qu'il ne faut pass'étonner de voir lâche et vil a I heure de sa rort, puisqu'il le fut assez pour dire les secrets d'une femme qui ctail sa reine et sa maltresse. Vous vouliez autour «le Christine un cercle de beaux et grands seigneurs, a vertus ses-

CHRISTINE A FONTAINEBLEAU

tencieuses, ou tout au plus coupables de crimes fastueux ou de vices titrés; l'usage le voulait, l'histoire s'y est refusée. Pressée avec ardeur et sang-froid, elle adonné Mérula, insoucianteoupejarret, à la solde de Moualdeschi, qui assassinait un officier du pape sur les marches de Saint- Pierre; elle a fourni aussi Landini, tremblant et habile fabricateur de poisons, tout fier d'enseigner son art à la reine. Le poète les a pris tels quels, et comme elle il a nommé par leur nom quelquesuns de ces nobles Italiens qui se vendaient a qui pouvait avoir et payer des courtisans. Il n'a pas fait de Santinelli autre chose que l'homme qui reçut quelques louis pour un meurtre, et surtout il a laissé auprès de la reine ce Clairet qui domina sa vie comme le génie du mal. Et maintenant, si l'auteur dramatique a ajouté à cette cour hideuse quelques personnages qui en étaient moins intimement, c'est qu'ils se sont trouvés sur les pas de Christine. Guise la reçut aux frontières par ordre de Louis XIV. Suénon de La Gardie était le fils de son premier amant, et servait le drame dans les souvenirs qu'il fallait ramener de la vie de cette reine avant son abdication. Quant à Charnacé, il était difficile de résister à l'envie d'introduire dans le drame ce caractère de débauché brave, insouciant, généreux, et que la protection que Christine accordait à tous les coupables, et l'ambassade de son père en Suède y amenaient si naturellement. Pour dernière excuse, enfin, du choix de ses personnages, le poète se rappellera que Monaldeschi fut soupçonné d'infidélité, et on ne s'étonnera pas qu'il ait voulu mettre en œuvre tous les ressorts de cette grande catastrophe, et qu'à cette fin, il ait créé cette Marianne, qui aime seule d'amour, et qu'il l'ait faite la fille de Clairet pour rendre plus poignans les intérêts de vengeance de ce valet-maître.

Vous voyez bien que les élémens du drame une fois pris dans la vérité historique, il deviendra impossible d'obéir aux convenances tragiques des maîtres. Ne demandez pas à l'auteur d'un pareil drame des scènes graves et nobles, des tableaux éclatans et larges, avec toute une vie de plusieurs années en exposition, et.dans le dénouement, une prévision des malheurs qu'amène le crime à sa suite : ne lui demandez pas cela; car, a vrai dire, la mort de Monaldeschi ne fut qu'un événement sans antécédens et sans résultat. Il était l'amant de la reine, il l'offensa, elle se vengea: voilà tout : un officier de moins dans sa maison; rien n'en souffre dans l'ordre social, pas même le service des écuries de Fontainebleau. Alors le poète, privé de ces grandes leçons qui jaillissent des catastrophes qui ébranlent le monde, se jettera avidement sur les détails d'une vie singulière, il prodiguera les contrastes de scènes et de personnages. Et puis viendra le langage de chacun, rude et franc, parlant vite, dans une action qui court et dans laquelle une périphrase tiendrait la place d'un événement. Racine a parlé la langue de son drame tout solennel, grave et

mesuré. Le poète a fait au drame de Christine la langue qui lui va, noble ici, douce là, grossière s'il le faut, triviale même. Mais passons. Une pensée domine le poète : il veut être vrai. Le drame se compose, il se travaille, il s'achève, il s'étudie, il se joue sous cette inspiration.

Voici le public.

Lorsque Diogène jeta dans l'école un coq plumé en disant : — Voilà l'homme de Platon, il tuait une définition sous une plaisanterie : qui oserait définir le public sans craindre le coq de Diogène? Et véritablement qui pourrait dire.de nos jours, ce qui est le public, où il est, et ce qu'il est.

Oh I combien ce fut sottise et maladresse à ces jeunes hommes qui l'ont désenchanté de ses amours autrement que par "a séduction. Amenez à cet amant d'une femme déjà moins belle une fraîche et douce jeune fille; qu'elle passe devant lui sans regard d'amertume contre sa rivale, et souriant seulement pour plaire. N'avertissez pas le cœur qu'il se trompe, et son instinct le conduira bientôt où est la vie de son âge, l'amour de son amour, où sont les délices et les enivremens. Mais, malheur à vous, si vous avez commencé par insulter l'idole que vous voulez renverser; malheur! car vous aurez appris à l'homme que son amour peut être une erreur et son bonheur un ridicule. Il sait déjà qu'il s'est trompé, et qu'il s'est trompé lorsqu'il a été heureux: c'en est fait; c'est un cœur flétri. Vienne la plus belle jeune fille; à l'heure où il l'aurait aimée sans vous, il se demande si elle est assez jeune et assez belle pour qu'il l'aime! Voilà ce que vous avez fait du public, jeunes hommes. Vous lui avez fait honte de son amour; vous avez arraché de son admiration tout le vieux drame français; vous avez détruit dans son cœur la foi qu'il avait en des œuvres immortelles, et vous vous étonnez de ne lui en pas trouver pour une religion qui n'a pas encore fait de miracles.

11 faut le reconnaître, le public n'aime plus son bonheur : il va vers le plaisir en homme déjà dupé. Mais, dans cette vaste et incertaine disposition, que de petites ambitions se dressent, que de petites guerres s'allument, que de petits intérêts s'agitent partiellement et l'irritent encore, sans que la masse prenne une direction et entraine le siècle dans sa marche.

Ce sont les chefs de tous ces petits partis et quelques douzaines de séides à la suite, qui l'ont ce qu'on appelle le public littéraire; ce public a part, qui est presque toujours le public d'une première représentation. Dans celui-ci, il y a d'abord une sorte d'hommes qui regardent l'art dramatique comme une lice à trois côtés, qu'ils appellent les trois unités. Quel que soit le combat que vous voulez livrer, le tableau que vous voulez produire, l'époque qu'il faut animer, le triangle dramatique est la : ils vous y enferment; c'est la qu'il faut marcher, agir, combattre et vaincre. Faites attention à ces hommes, ils calomnient toute la jeunesse littéraire sous le manteau de

Corneille et île Racine, comme la Gazelle insulte à la Fiance, sous prétexte du salut de la monarchie. Dans leur langage, ils disent comme Pompée : Tout ce qui n'est pas pour nous est contre nous. Et s'il arrive qu'un poète dont l'admiration pour les grands maîtres de la scène lui a appris que c'est par des chemins nouveaux qu'il faut arriver à la gloire dont ils ont cueilli tous les lauriers sur la route qui leur appartient; si ce poète, dis-je, conçoit et ose chercher un drame en dehors de l'empire de ces grands hommes : ils jureront sur les autels, qu'il veut renverser le culte des vrais dieux, qu'ils l'onlcn tendu blasphémer contre les génies protecteurs de notre gloire; ils parodieront sa pensée en insulte. Ces gens-là auraient dit de Christophe Colomb, lorsqu'il cherchait un monde, qu'il fuyait L'Espagne et désertait la patrie.

Après tout, ceux dont je viens de vous parler sont la plèbe des beaux esprits; ils sont en si grand nombre, qu'on n'en connaît pas un. Pourtant la masse a un nom, elle s'appelle classique, comme d'autres hommes s'appellent ultras, sans <]ue ce nom dise rien de ce qu'ils veulent; mais, sûrement, tout ce qu'ils ne veulent pas les uns et les autres, la jeunesse et la liberté.

De ceux-ci, passons aux aristocrates de ce public Ils sont peu nombreux, quelques soleils et un dieu! Venez les entendre lorsqu'ils s'écoutent entre eux. Pour leurs productions, l'admirable est presque une injure, le sublime est le plus bas de leurs éloges; et vraiment c'est un beau spectaele, de les voir arriver au hurlement laudatif par les degrés du ravissant, de l'étourdissant, du renversant, du miraculeux et de l'immense. L'adoration mutuelle n'est pas la seule base de l'association ; le nul n'aura d'esprit hors nous et nos amis est de principe fondamental, de façon que le trissotinage est au complet, si ce n'est qu'ils ne savent pas le grec... ni l'anglais. Mais l'aristocratie littéraire, comme l'aristocratie politique, fait d'ignorance preuve de noblesse.

Cependant tout ceci ne serait que ridicule, si ces petites envies de régner et de nuire ne montaient pas plus haut que messieurs tels et tels; mais c'est qu'en vérité, il est pénible que trois ou quatre hommes de talent vrai et puissant se laissent élire les chefs de cette nobilace d'écrivains impuissans et faux, sans s'apercevoir, ces rois littéraires, que pour s'être faits quelques serfs, ils ont perdu tout un peuple.

A ces deux élémens du public des premières représentations... ajoutez... deux cents élégans de café qui suppriment le monsieur devant tous les noms, comme s'ils parlaient toujours d'un goujat ou d'un grand homme ; fort vaniteux de ne rien faire, de n'avoir rien fait, et de se dire usés, fort connus au théâtre du boulevart pour y lutter de gestes et de paroles avec les interrupteurs du paradis.

Armez-les : les premiers du sifflet ; les seconds du ricanement; les derniers de ce qu'ils appellent ta blague, en style de populace, cl figurez-

vous le malheureux drame de Christine lancé, tout seul, dans le cirque, sans que le fond du vrai public se soucie de ce qui va en arriver: car on l'a amené a ne prendre plus souci de rien, on l'a amené à se délier de tout.

Comment vous la raconter cette représentation ? Si je veux être vrai, on dira que je calomnie. Eh bien! a la place que devait tenir le récit de cette soirée dans cette préface, laissez-moi vous dire une aventure qui ne me fera pas du moins soupçonner de partialité.

C'était à Saragosse. On conduisait un accuse devant le tribunal de l'inquisition. Il ne marchait encore qu'au jugement, et cependant pour le voir passer entre deux haies de soldats et de familiers, la foule était aussi grande que si le confesseur et le bourreau, tous les deux en grand costume, étaient déjà à sa suite, et que si l'échafaud avait été dressé; on ne saurait dire si le silence qui accueillit ses premiers pas fut attente, indifférence, ou préméditation. La vérité, c'est qu'il avançait paisiblement. Au détour d'une rue, la foule se trouva plus serrée, le cortège eut quelque peine à se faire jour; cependant il passa, mais il y eut un mot murmuré par des milliers de bouches; on sentit cette masse animée vibrer en elle-même, et les deux haies de soldats et de familiers plier et flotter un moment. Pourtant le murmure se tut, la marche redevint calme; pas un cri, pas une insulte, cela n'était rien : rien sans doute pour des yeux sans expérience. « Marchez, marchez vite,» dit tout bas un vieux officier qui commandait l'escorte. Elle arriva à ce beau pont sur l'Èbre dont une seule arche est grande comme un pont., voilà que tout-à-coup ce silence farouche qui accompagnait le misérable et ses gardiens est déchiré par un cri plus far oucheencore... C'est un Français, cria un moine. C'est un Français! c'est ce mot qui avait été murmuré sourdement un instant auparavant, et qui venait de sonner comme un tocsin. Alors il se passa une de ces scènes qu'on voit une fois pour en frémir toute sa vie. La masse populaire s'anima lentement, comme un tigre qui s'éveille; le flot pesant de vingt milliers d'hommes vint battre la digue de baïonnettes et de croix qui entouraient l'ac-i cusé. Les soldats firent long-temps leur devoir,' mais quelques femmes se glissèrent entre eux, lesrangs se trouvèrent moins pressés, une voie fut ouverte a l'irruption; elle fut de la durée d'un éclair; les hommes d'armes et les familiers furent dispersés dans le choc comme les débris d'un navire, et les fusils et les croix, naguère unis autour, d'un homme, furent vus flottans comme d'inutiles agrès au-dessus de la multitude. Alors elle s'était saisie du coupable, alors se commença un cri qui bientôt fut vaste comme elle, et long comme l'agonie de la victime. Effroyable agonie! d'abord, les insultes; le malheureux ; jeté de mains en mains, couvert de boue, et a qui les femmes cra-; chaient au visage ; bientôt le peuple, s'animant,, mais ne frappant encore que de ses mains désar-

CHRISTINE A FONTAINEBLEAU

mées, lui arracha ses habits, le renversa sur le bavé, le releva par les cheveux, et lit de son corps une douloureuse contusion ; un lorreador l'atteignit au visage, le sang coula, la foule fut ivre ; un coup de couteau dans le cœur eût été un acte de pitié; il y eut encore dix minutes de supplice. Dans le long gémissement de mort qu'exhalait la victime, s'élevait à chaque instant un cri plus douloureux, c'était une nouvelle blessure; tant que cet amour de la vie qui rend l'homme si fort soutint le misérable pour crier grâce et tenter la fuite, il trouva des mains pour l'arrêter et le Frapper, jusqu'à ce qu'enfin, éperdu comme un homme ivre de vin, il alla trébucher et tomber près d'une borne, sans que personne pût dire que cette masse de chair brisée et palpitante avait eu la forme que Dieu donne à sa créature. Et comme il respirait encore, un homme lui cria de parler et de se défendre : le cannibale lui avait arraché la langue! Certes, il faut le dire, si le fanatisme du quolibet a été une fois au théâtre aussi hideux que ce fanatisme de religion et de patriotisme, cela fut à l'occasion de ce draine de Christine. Des mots de la halle partis des loges, des apostrophes tutoyées adressées aux acteurs, des sifflets continus et des clameurs perpétuelles, sans qu'on ait pu entendre une scène entière de tout ce travail, voilà ce qu'on a appelé un jugement! Ce fut une douleur poignante pour le poète, que cette haine qui s'acharnait à une œuvre que l'amour seul de l'art avait inspirée. Cette douleur, elle n'était pas pour ce drame de Christine qu'ils égorgeaient sans le connaître. Non! derrière ce vaste rideau qui voile le fond du théâtre, dans cet espace long et étroit où le poète se promène seul quand le succès le trahit, pendant cette heure où tant d'espérances s'éteignent une à une, et la joie de la famille, et le triomphe des amis, et quelquefois le regard d'une femme ; en ce lieu et à cette heure, une idée seule occupait l'auteur si maltraité. Le public, ce public qui s'est fait le roi de toutes les pensées, étouffait avant son accomplissement la première pensée libre d'un jeune homme : et comme toute la jeunesse est dans ces mains qui brisaient l'arbre à la première feuille, il se disait douloureusement, en prévoyant que le même caprice peut disposer de tant d'œuvres qui se méditent et s'achèvent : — Oh! les malheureux! que de beaux drames ils nous tueront! Heureux, cent fois heureux, si le poète, indigné qu'on ait mis à son œuvre le bâillon de Lally, n'est pas frappé dans son ouvrage! car cela arrive aussi : et peutêtre le million d'hommes qui a pleuré sur les infortunes de Marie Siuari est en droit de demander aux douze cents juges du Cid d'Andalousie ce que M. Lebrun a fait de sa lyre.

Et maintenant qui expliquera pourquoi cette rage et cet empressement a frapper ? car enfin la mort de l'accusé de Saragosse et la chute de Christine pouvaient être justes, mais on a si bien fait que la victime et le poète ont le droit de dire que cela n'a été qu'un assassinat.

Mais ce qui serait à coup sûr beaucoup plus difficile à expliquer, c'est que cet oubli de toute forme et de toute décence ait passé d'une assemblée où Pcnivrement est si facile jusque dans la solitude où les autorités libres de l'époque rédigent leurs jugemens. Chercher le motif de la colère haineuse des journaux serait folie à un homme qui ne touche aux ambitions de personne, qui n'a point fait de profession de foi littéraire, qui n'écrit dans aucun journal, ne fait de lecture dans aucun salon , et n'a ni pension du roi, ni maîtresse au théâtre. Cependant comme deux ou trois ont montré le bout d'oreille de leur haine, il faut bien leur répondre.

Ce n'est pas qu'on veuille nier à la critique le droit d'être sévère ; ce n'est pas même qu'elle ne puisse et ne doive être impunément grossière et injuste; libre à elle d'engager le combat; seulement ne demandez plus au poète des armes courtoises contre des ennemis qui frappent à outrance. Le droit de représailles et surtout la vérité nous permettraient sans doute de traiter d'inepte pasquinade l'article du Constitutionnel, et ce serait tout au plus justice pour cette parodie inexacte, où tout l'esprit de critique d'un homme se réduit à appeler un ouvrage une mystification et un salmigondis; où toute sa fine raillerie arrive à transformer le nom de Clairet en celui de Crevel, et à dire qu'une affiche est un almanach, une table de dissection un matelas, et un écrin une tirelire. Mais véritablement cela ressemble si peu à la littérature, qu'il y aurait sottise à répondre à ces sottises, comme il y a folie à se battre à coups de poing avec un homme du peuple qui vous insulte, si ce n'était deux aveux qui se trouvent dans cet article.

Ce CésaF de la critique avoue ingénument qu'il n'a rien compris au drame de Christine. Triste et plat métier que le vôtre, monsieur: vous n'avez pas entendu de nécessité physique les deux tiers d'un ouvrage joué au milieu du bruit, et cette seule considération n'a pas suspendu votre jugement-, bien plus, vous ne constatez pas même !e fait du scandale de cette représentation, et n'ayant pas entendu assez de sottises, à votre désir, pour y trouver matière à deux colonnes d'injures, vous en inventez et dites après pour toute excuse : « Si ce ne sont celles-là, il doit y en avoir d'autres. » Certes, je ne sais pas ce que vaut eu petits écus cette espèce de critique, mais, à coup sûr, elle ferait vendre cher celle de Nonotte et de l'atouillet.

Toutefois vous prenez le soin de nous expliquer, dans la joie où vous êtes de notre chute, pourquoi ce coup de pied. Cette chute est un échec bien fatal, dites-vous, pour la coterie romantique; et sur ce soupçon que vous allez exterminer l'un de ses adeptes, vous injuriez sans mesure un homme dont vous ignorez la vie et les opinions littéraires. En vérité, pour être si dupe, ce n'était pas la peine d'être si brutal.

11 faut ([ne '"tto préocupation ait été bieu

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forte pour entraîner dans le mCmc style de critique un homme dont le jugement affecte ordinairement une satire polie et une malveillance miel leuse; niais la haine de la coterie sou finit si fort au cœur des cagots littéraires, que voila le rédacteur du Courrier français qui commence par où finit le rédacteur du Constitutionnel, en célébrant la cliule de Christine comme une défaite de parti, et puis il finit par où a commencé son confrère, en avouant qu'il n'a rien compris au drame; de façon que M. Moreau a écrit un article qu'on pourrait dire de M. Évariste Dumoulin.

Ah! M. Moreau!

Il n'est guère concevable que la h;iine littéraire puisse aller plus loin a une époque où l'on a tant de raisons sérieuses de se haïr: aussi nous comprenons beaucoup mieux le langage de la Gazette de France. Ici on sait à quoi s'en tenir; ce sont des gens qui écrivent avec de la boue et du sang, qui au premier hémistiche vous dénoncent au procureur du roi, et qui appellent contre vous des

cachots et des pribets. A la bonne heure, < <• t un métier franc, s'il n'est pas honnête; mais il est honteux qui cwu qui se, disent les mandat de toutes les idées nouvelles abusent de la probité politique de leur journal pour calomnier et dénoncer a la France toute la jeune littérature.

Au reste, si l'auteur de Christine a répondu aux articles du Constitutionnel et du Courrier qui l'avaient accusé du crime de coterie, c'est pom leur dire qu'il s'est présenté seul au public et sans autre appui que lui. S'il a fait une préface, ce n'est pas pour entreprendre le défense littéraire de son drame, mais pour expliquer comment ce drame aurait pu tomber toujours et dans tous les cas, et quel que fût son mérite. C'est surtout pour déclarer qu'il n'accepte pas le jugement du public ni celui des journaux, et enfin, pour en revenir au point d'où il est parti, pour prouver que c'est véritablement un pitoyable métier que celui d'auteur dramatique.

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