CLAIRET, CHRISTINE
CHRISTINE
Vois comme on m'humilie.
Juge, en voyant combien ce cœur fut outragé, Si jamais son affront peut être trop vengé.
CLAIRET
Quel affront?
CHRISTINE, froissant les papiers avec rage. Noble prix de tant de sacrifices!
« Inhabile à jeter des grâces sur des vices, Coquette sans amour, cruelle en mes humeurs, J'ai le cœur faux. ..je suis une femme sans mœurs.» Ils l'ont écrit.
CLAIRET
Qui donc?
CHRISTINE
Je ne suis qu'une femme; Mais le nom de l'auteur de cet écrit infâme, Et je veux que son sang par moi-même épuisé Me venge.
CLAIRET
Mais ce nom ?
Christine, se levant impétueusement.
Quel pouvoir j'ai brisé, Et qu'aux seuls souverains la vengeance est facile! Fatale ambition d'une gloire imbécile!
Femme folle qui crus devenir un héros ! J'étais reine... j'avais des juges, des bourreaux!
Ah ! ce nom seul vous manque.
CHRISTINE
Eh bien! tranche mes doutr^.
CLAIRET
Moi?
CHRISTINE
Toi, qui de l'enfer démêlerais les roules. Tu sauras... oui... tiens, lis...
Elle lui donne les papiers.
clairet, avec embarras et humeur.
Eh! madame sait bien Que jamais je n'ai su...
CHRISTINE
Vous ne servez à rien; S'il fallait de quelqu'un me faire la satire, Vous seriez prêt.
clairet.
Madame...
CHRISTINE
Allez.
CLAIRET
Je me retire; Je laisse à de plus fins à chercher ce secret : Je sens mon impuissance à vous servir.
CHRISTINE
Tune peut m'en vouloir... je suis si malheureuse!
Mais cette lettre enfin...
CHRISTINE
Cette lettre est affreuse!...
Si l'enfer à mes pas eût attaché Satan, Sur mes tristes erreurs ils n'en sauraient pas tant.
CLAIRET
De ce crime un ami serait donc seul capable?
CHRISTINE
Oui, j'ai bien dû l'aimer pour qu'il soit si coupable; Assez pour qu'à prix d'or je te paye son nom.
CLAIRET
Vous le saurez.
CHRISTINE
Comment.
CLAIRET
Donnez... avec Simon Rienlôtdans cet écrit...
CHRISTINE
Simon !... qu'oses-tu dire?
Moi-même jusqu'au bout j'ai tremblé de le lire.
CLAIRET
Alors il faut attendre, et peut-être un hasard!...
CHRISTINE
Attendreencore, attendre, ah! c'est déjà trop lard; Car le lâche déjà triomphe; il compte l'heure,
CHRISTINE A F0NTA1NEBEEAI'
Et se dit maintenant : Elle souffre, elle pleure; Et je pleure et je souffre, et tu ne me dis rien.
CLAIRET
Donnez donc cet écrit, voilà le vrai moyen;
La main qui fait le mal dans son œuvre s'imprime,
fit le nom du coupable esttoujours danssoncrime.
Donnez.
CHRISTINE
En le lisant tu peux donc m'assurer De m'en dire l'auteur?
CLAIRET
Oui, j'ose le jurer.
Donnez.
CHRISTINE
Mais ne fais point d'incertaines épreuves. Songe que du forfait il me faudra des preuves; Que je veux être juste, et réfléchis encor Qu'en te payant ce nom par un titre et, de l'or, Il faut que ma vengeance aussi paie ma honte.
CLAIRET
Comment?
Dis-moi ce nom. Demain je te fais comte.
CLAIRET
Demain je serai comte?
CHRISTINE
Ou je te punirai Si tu mens.
CLAIRET
Donnez donc.
CHRISTINE
Accepte, et je lirai.
CLAIRET
Vous!... Mais si l'auteur est de ceux à qui les
[femmes Pardonnent aisément les torts les plus^infàmes?
CHRISTINE
0 ciel t
CLAIRET
Vous vous tairez?
CHRISTINE
Non.
CLAIRET
Vous parleriez ?
Je le promets sa mort.
CLAIRET
Je vous promets son nom.
Lisez.
Christine va s'asseoir près Je la table où sontles flambeaux. Clairet reste debout à côte' d'elle.
chrisine, lisant.
« Christine, un homme de cœur, indigné de te » voir prostituer la royauté à de sales intrigues, » veut bien te donner un dernier avertissement... » lu veux remonter au trône de Suède. »
Eh bien! l'affaire à peine est-elle ourdie; Qui la sait?
clairet.
Guise... moi... le jeune La Gardie.
A part.
Nos courriers sont trois fois après l'heure arrivés.
A Christinei Ce n'est pas Suénon, ni Guise... Poursuivez. Christine , lisant.
« Christine ne sait-elle plus quels souvenirs elle » a laissés en Suède? Pense-t-elle que tous les » témoins de ces fêles nocturnes, où présidait la » débauche, soientmorts comme le comte Magnus » de La Gardie? ou réserve-t-elle à son fils Suénon » l'héritage de son amour et le poison de Landini?»
C'est toi qui le servis.
clairet.
Mais il le fit.
A pan.
Le traître En s'en vantant aura séduit son nouveau maître. CHRISTINE, lisant d'une voix qui s'éteint par degrés.
« Lequel de ses nombreux amans Christine » compte-t-elle choisir pour commander l'armée » qui doit la ramènera Stockolm? sera-ce... Bel- » lender, Shumlack, Guise, Monaldeschi? »
Hélas !
CLAIRET
J'entends à peine, et vous lisez si bas!
CHRISTINE
Ah! je meurs...
clairet, approchant.
Qu'avez-vous?
CHRISTINE
Ne me regarde pas.
CLAIRET
Courage !
Christine, avec résolution.
Écoute donc.
Lisant.
« Paiera-t-elle son armée avec ce million de » piastres qu'elle a emprunté à Rotterdam au juif » Winter, et pour lequel elle a donné en nantis- » sèment des diamans dont plus de la moitié sont » faux? »
Bas et lâche mensonge !
CLAIRET
Arrêtez !...
La stupeur où ce crime te plonge M'épouvante.
CLAIRET
Peut-être ils disent vrai.
CHRISTINE
Jamais,
Jamais...
CLAIRET
Oui, oui, deux jours, pendant que je traitais, Il les garda...
CHRISTINE
Comment?
CLAIRET
Oui, c'est lui ! qucllejoic !
0 volupté d'enfer! je tiens cnlin ma proie!...
CHRISTINE, te levant cl courant à lui.
Quel est— il? Parle, eh bien ! j'ai promis son trépas...
CLAIRET
Non... non, madame... non, vous ne le saurez pas. Ce nom, c'est tout mon bien, c'est mon sang, c'est
[ma vie.
Vous lesaurez.ee nom qui vous fait tant d'envie, Demain... quand la victime enchaînée à loisir... Je vous laisse aujourd'hui son supplice à choisir.
CHRISTINE
Ce nom...
CLAIRET
Demain...
CHRISTINE
Ce nom dans ton rire farouche, Clairet, en traits de sang est écrit sur ta bouche. Lui!
CLAIRET
Vous n'en savez rien.
CHRISTINE
Lui...
CLAIRET
Ne l'accusez pas.
A part.
Il ne faut pas qu'il puisse échapper au trépas.