MARIA, DON RUY DE PADILLA
maria, à elle-même.
Mon regard , sur ce front que la douleur incline , Croit voir étinceler la vengeance divine.
Au moment où don Ruy de Padilla s'approche, elle tombe à genoux.
DON RUY
Eh bien, qu'est-ce? pourquoi vous tenir à genoux? Deboutdonc! et parlez!... Que mcdemandczvous?
MARIA
A vos pieds, à vos pieds, mon père ! c'est ma place ! L'espérance m'y pousse, et la terreur m'y glace :
Oh! daignez adoucir vos regards irrités! Vous me croyez coupable? Écoutez! écoutez ! Ne me maudissez pas avant que de m'entendre. J'ai brisé votre cœur et si noble et si tendre; A la honte , au mépris votre nom fut livré : Je l'ai laissé flétrir ! car je l'avais juré ! Mais je fus imprudente, et ne suis point infâme! Le crime n'a souillé ni mon corps , ni mon ame , J'en atteste le ciel!... mon père, écoutez moi!... Don Pèdre eut mon amour, et j'ai reçu sa foi!... D'un serment téméraire innocente victime, Moi, du roi de Castille épouse légitime, Moi, dont la voix d'un prêtre a consacré les droits, Moi, qui me peux asseoir au trône de vos rois, J'ai dû subir l'opprobre, espérer et me taire; Don Pèdre l'ordonnait ce funeste mystère! Mais à votre douleur je n'ai pu résister, Et le mépris d'un père est trop lourd à porter ! Vous vous taisez? sur moi votre regard se plonge? Oh! vous ne pouvez pas m'accuser de mensonge! Non 1 fidèle à l'honneur, fidèle à la vertu , Je suis...
don ruv, qui a constamment fixé sur elle un regard morne et immobile.
Qui te l'a dit à toi qu'ils m'ont battu? Battu de verges! moi! ce n'est pas vrail
maria , le regardant avec surprise et terreur.
Qu'entends-je?
Mon père!
DON RUY
Lâche prince ! est-ce ainsi qu'on se venge? J'ai du sang ! viens le prendre!
maria, l'examinant toujours avec effroi.
Oh!
DON RUY
Qui retient ton bras?
maria.
Mon père! c'est moi!
DON RUY
Viens!
maria, avec un cri déchirant.
Il ne me comprend pas !
don ruy, souriant et prenant la droite. Ah ! c'est bien ! à la peur le courage succède? Allons, juges du camp ! et Dieu nous soit en aide!
MARIA
Malheureux I
DON RUY
Qui m'entraîne? et qui m'a bâillonné?
MARIA
Sa raison pour jamais Pa-t-elle abandonné?
DON RUY
As-tu donc oublié l'histoire de Castille, Don Pèdre? ignores-tu ce qu'était ma famille? Écoute! un Padilla sur les murs tolédans Fit flotter le premier les drapeaux Castillans; D'un Padilla jadis le dévouement sublime Baigna de sang la croix qu'il planta dans Solime; Avant que la Castille eût un trône et des rois, D'innombrables vassaux se courbaientsous nos lois! Tu veux de six cents ans effacer la mémoire ? Tu veux, prince d'un jour, fustiger tant de gloire?
Mais, brisant leurs cercueils, les spectres des héros Arracheraient la verge aux mains des tes bourmaria. [reaux.
Oh! revenez à vous ! tremblante et prosternée , Votre fille, aux douleurs, aux larmes condamnée, Vous appelle! Écoutez, mon père! entendez-la! Elle n'a point souillé le nom de Padilla; Son cœur est innocent, et sa vie est sans tache.
DON RUY
Ah ! qui que vous soyez , souffrez que je le cache Ce nom que les bourreaux ont à jamais flétri I Couvrez-le de haillons ce corps qu'ils ont meurtri ! Partons! moi, je n'ai plus de refuge en Castillel Pourtant, je me rappelle, il me reste une fille! J'av ais ungendre I eh bien, il vont me secourir ! Non , non ! personne! rien ! si je pouvais mourir?
MARIA
Ne fût-ce qu'un instant, que sa raison renaisse! Qu'il me tue, ô mon Dieu, mais qu'il me recon-
[ naisse 1...
Quoi ! j'oserais trahir des sermens solennels, Je dévoùrais mon ame aux tourmens éternels, Et, jusqu'à mes remords, toutdeviendrait stérile, Et je ne commettrais qu'un parjure inutile? C'est trop, mon Dieu, c'est trop ! mon père, me Maria Padilla, votre fille est ici! [ voici,
Que votre cœur se rouvre à sa voix gémissante ! Vengez vous, tuez-la, mais elle est innocente! Ne m'entendez-vous pas?
don ruy, la regardant fixement
Qu'elle est belle! sais-tu Qu'elle était belle aussi ma fille? Ils m'ont battu! Et de fleurs, de joyaux elle parait sa tête... Et les bourreaux frappaient au doux bruit d'une maria, avec désespoir. [fête.
Que faire donc, mon Dieu? que faire ?
DON RUY
Qui l'eût dit ?
Que l'ange, au front si pur, un jour serait maudit, Et qu'il échangerait sa robe virginale Contre un lambeau souillé de la pourpre royale ? L'ange est tombé, qu'il souffre ! Écoutez, je suis
[vieux , Le spectacle du monde a fatigué mes yeux; J'ai connu tant de maux, de désastres, de crimes! J'ai vu tant d'oppresseurs, compté tant de victimes ! J'avais, pour consoler mes regards attristés Le souvenir des lieux par ma fille habités : Il me semblait la voir, je l'entendais encore! Ainsi que l'alouette, au lever de l'aurore, Elle chantait, à rendre un séraphin jaloux, Les vifs etgais refrains du pêcheur andaloux : Oh! c'est que dans sa bouche à mon ame attendrie Ils paraissaient si doux, ces chants de la patrie! Attendez, je voudrais les retrouver!...
Il a l'air de chercher un chant.
MARIE
Et moi, Si je pouvais...
Elle essaie, et s'arrête suffoquée parles larmes.
Mais non ! ali !
don ruy, la regardant.
Vous pleurez, pourquoi t Moi, je ne pleure pas, mesyeuxn'ontplusde larmes De ma fille peut-être on vous a peint les charmes. Son regard, ses traits purs, son doux sourire? eh
[ bien!
C'était vrai!... mais, hélas! il n'en reste plus rien ! Le crime flétrit tout!... elle fut criminelle!
MARIA
Oh ! je détromperai votre ame paternelle ; De cet affreux tourment Dieu me délivrera; A votre cœur enfin ma voix arrivera :
Mon père!...
don ruy, reprenant la gauche.
Taisez-vous! que d'attraits! quelle [grâce I Le ramier voyageur qui bat de l'aile et passe, L'hirondelle qui glisse à travers les roseaux, Le cygne qui se penche en sillonnant les eau», Le frêle papillon, l'élégante gazelle, Dans leur course, ou leur vol, sont moinsgracieux
[qu'elle !
Ne la voyez-vous pas courant parmi les fleurs? L'éclat de son visage efface leurs couleurs: Que je l'aime!... Mon Dieu, pardonnez ce délire, Il ne faut plus l'aimer, car je dois la maudire !
MARIA
Non ; cet arrêt cruel, quand vous l'auriez dicté, Par le Dieu qui nous juge il serait rejeté: Ne le prononcez pas... Ah ! c'est lui qui m'éclaire ! Peut-être cet écrit...
Elle tire un écrit de son sein et le lui présente.
Lisez, lisez, mon père.
« A dona Maria Padilla, moi, le roi, » J'atteste devant Dieu que j'ai donné ma foi , » L'Église a consacré l'union légitime » Que nul pouvoir humain ne peut rompre sans Voyez, il l'a signé cet acte solennel [crime ! » Qu'avait tracé le prêtre en montant à l'autel; C'est mon bien, mon trésor, mon titre à la couronne; Je viole un serment quand je vous l'abandonne. Que du moins mon parjure apaise vos douleurs!
don ruy, détournant la tête.
Pourquoi me rappeler sa faute et mes malheurs? Sur ce papier encor pourquoi traîner ma vue? Cette lettre fatale, un jour, je l'ai reçue, Je m'en souviens... Un jour, on plaça sous mes yeux De ses honteux amours le récit odieux, Je l'ai lu, je l'ai lu ! ma fille est une infâme ; Au démon de l'orgueil elle a vendu son ame. Maîtresse de don Pèdre, elle a taché mon nom!
maria, avec désespoir.
Il ne comprendra pas! maisnon, mon père, non! Oh ! lisez !
DOIS RUY
Qu'à jamais ce souvenir s'efface!
Puissé-je anéantir tout ce qui le retrace, Et, comme cet écrit, les fouler sous mes pieds Ces joyaux, ces trésors, que ma honte a payés! Il a pria l'écrit et il le brûle a la lampe.
MA1UA PADILLA
maria, avec un cri déchirant, et cherchant à le retenir.
Ali ! ce papier... mon père, arrêtez 1
don ruy, la repoussant.
Laisse I laisse !
Jusqu'au dernier débris je veux qu'il disparaisse.
maria, tâchant de l'arrêter.
C'est mon unique espoir.
don ruy, la retenant et foulant aux pieds le papier enflammé.
Tais-toi! tais-toi! plus rien!
Je suis content!
maria, avec désespoir.
Mon Dieu! quel sort sera le mien, Si, quelque jour, donPèdre, abjurantsa tendresse, Veut me jeter au front le nom de sa maîtresse? Qu'opposer aux mépris, s'il manquait à sa foi?
DON RCY.
Que faites-vous ici? Que voulez-vous de moi? Je ne vous connais pas!... Ma tête embarrassée S'affaisse, mon front brûle, et malangueest glacée t Laissez-moi mourir seul, et mourir en ce lieu. Je ne la maudis pas dans mon dernier adieu.
Il tombe sur un siège, et semble perdre tout sentiment.
maria, à genoux devant lui.
Oh! vous ne mourrez point; l'éternelle justice Ne m'infligera pas cet horrible supplice ! Grand Dieul comme il est pâle! Au secours ! au
[ secours !
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