‹ Magasin théâtralChapitre 837 sur 1377 · M. HIPPOLYTE ROMAND · texte numérisé non relu

M. HIPPOLYTE ROMAND

Représenté pour la première fois, à Paris, sur le théâtre royal de l'Odéon , par les comédiens ordinaires du Roi, le 21 mai 1 838.

L'argument principal, le fond véritable de cet ouvrage, c'est la lutte du père et du citoyen, de la famille et de la patrie, dans un Relge du seizième siècle. Sous ce rapport, cette pièce relève de la tragédie des Horaces : sans aucune comparaison ambitieuse, c'est, avec les développements du drame moderne, une étude de caractère dans le même genre, avec cette différence que l'orgueil civique, ce dieu païen des héros de Rome, est remplacé chez notre Relge par le dévouement, sentiment plus sublime et plus chrétien.

De nos jours, beaucoup de principes sociaux ont été détruits, beaucoup de liens moraux ont été brisés : deux choses du moins existent encore, tenaces et puissantes, la famille et la patrie. C'est sur ces deux immuables fondements de la société que ce drame repose.

D'un autre côté, la plus grande pl.n'e de l'époque, c'est legoïsme; le remède, le contre-poison de l'égoïsme, c'est le dévouement: sous ce rapport, cette pièce essaie de répondre aux exigences, aux besoins du siècle.

Aux époques de rénovation sociale comme la nôtre, au seizième siècle comme au dix-neuvième, quand un souffle nouveau vient remuer et mêler toutes choses, les institutions et les hommes, les idées et les passions, il s'établit souvent des luttes étranges, des guerres intestines, non seulement au sein de la famille, mais même au cœur de l'homme, entre les sentiments et les idées qui composent l'ame humaine. Alors, des drames sublimes, des suicides intérieurs, des vertus farouches et des crimes héroïques : les instincts de famille et les sentiments patriotiques, qui, dans les temps ordinaires, vont ensemble et se tiennent unis comme des frères, se révoltent les uns contre les autres, et se heurtent souvent dans une même poitrine; et le cœur de l'homme fort devient quelquefois comme un autel secret où la passion de l'idée et la volonté de l'esprit consomment des sacrifices inouïs aux dépens de ce qu'il y a de plus tendre, de plus légitime, de plus sacré dans les sentiments humains. Ce n'est pas après les cinquante années de douloureuse expérience qui viennent de s'écouler, qu'il) est nécessaire de démontrer combien cette donnée psychologique est frappante de vérité et palpitante d'intérêt.

Il m'a paru curieux et utile à-la-fois de la développer dans une action dramatique, de creuser à fond une situation pareille , et d'exposer sous toutes ses faces un tel caractère. Pour jeter de l'intérêt sur mon héros, pour corriger ce qu'il y a d'immoral dans l'exemple de sa vie, pour racheter, en un mot, le côté criminel de son œuvre, j'ai cru devoir lui donner le double baptême d'un dévouement volontaire et d'une fatalité providentielle.

Quelques critiques prévenus ont cru voir dans ma pièce une œuvre de prédication révolutionnaire. C'est se méprendre étrangement et sur les intentions de l'auteur et sur la portée de l'ouvrage. Est-ce ma faute à moi si , dans l'histoire comme dans le drame , les peuples se soulèvent quelquefois contre l'oppression et l'invasion étrangère ? Et suis-je responsable des nombreux rapprochements qu'on peut faire entre le seizième giècle et le nôtre? — Le temps n'est plus des pièces à allusions politiques: désormais ,

VU PREFACE

on doit fonder le drame historique sur des analogies sociales. Aujourd'hui que tout ce qui est liom nie s'occupe de chose virile, que tout ce qui est grand regarde au ciel il faut que le drame aussi suive les tendances spiritualistes de L'histoire el de la philosophie. Assez long-temps notre théâtre a été livré aux luttes scandaleuses de la passion époïste et brutale contre les lois imprescriptibles de la société; il serait d'un meilleur exemple et d'un plus grand effet peut-être d'y faire voir les passions enthousiastes, généreuses dévouées, aux prises, soit avec elles-mêmes, soit avec la lettre du devoir et de la morale, soit avec les obstacles qui les environnent...

C'est évidemment aux inspirations élevées dont ce drame témoigne, que le Bourgeois de Garni doit un succès auquel l'inexpérience d'un auteur à sou début ne pouvait pas prétendre. En présence des nombreuses marques de sympathie que prodiguent à cet ouvrage toutes les classes de spectateurs, j'aurais mauvaise grâce à me plaindre de la critique. Le public a mis dans ses arrêts plus de bienveillance que de justice; la critique ne pouvait pas, ne devait pas faire comme le public. La plupart des reproches qu'on a adressés à ce drame me paraissent malheureusement trop fondés, et loin de chercher à les contredire, je tâcherai , à la première occasion, de mettre à profit les remontrances de mes confrères — les feuilletonistes.

Deux mots encore sur le caractère principal de mon drame et le cadre historique où je l'ai placé. Ce qu'il y a de paradoxal dans la donnée de Vargas, je ne l'ignore, ni ne le nie. Mais je proteste contre l'analyse infidèle de certains journaux qui l'ont rendu tout-à-fait absurde. Où a-t-on vu que Vargas poussait, par patriotisme, à la proscription de ses concitoyens? S'il cherche par tous les moyens à provoquer la révolte des Flamands, n'est-il pas la providence cachée des opprimés et des malheureux? n'est-ce pas lui qui sauve le prince d'Orange? et que ne fait-il pas pour sauver le comte d'Egmont? Il ne se prête aux mesures de rigueur que pour les rendre odieuses; il ne trempe les mains dans les crimes du pouvoir que pour en faire des fautes irréparables. Et c'est ainsi que, patriote dévoué et martyr méconnu, il fait de l'oppression une chose abominable, et de l'indépendance une chose nécessaire. Si j'avais pris mon héros au début de son œuvre, et que je l'eusse montré travaillant pendant vingt années à sa mission d'opprobre et de dévouement, j'aurais peint un caractère absurde, impossible. Mais, en le prenant à la fin de sa carrière, arrivé où il est moitié volontairement, moitié fatalement , et profitant de sa position pour couronner ses vieilles et opiniâtres convictions de patriote, j'ai pu illuminer toute sa vie antérieure au flambeau de sa pensée actuelle, et donner à tout son passé la sanction d'un fait et d'un moment suprêmes. Eh ! mon Dieu! ouvrez l'histoire, et voyez si ce n'est pas ainsi qu'on juge à distance tous les hommes supérieurs, dans le bien ou dans le mal! Les grands hommes sont les instruments, inintelligents pour la plupart, de l'œuvre sociale et de la pensée divine. Eh bien! quand le grand homme n'est plus, lorsque l'œuvre est accomplie et que la pensée est devenue manifeste, la justice partiale de l'histoire, la conscience enthousiaste des masses attribue à l'intelligence et à la volonté de l'instrument toute la compréhension de l'idée divine, toute la gloire du fait providentiel. Sans remonter au-delà d'un demi-siécle, que d'exemples ne pourrait-on pas citer à l'appui de cette interprétation! Quant au cadre où j'ai placé la figure principale de mon drame, et aux personnages que j'ai groupés autour d'elle, j'ai tâché d'être aussi fidèle que possible à l'esprit, sinon à la lettre de l'histoire. La révolte des Flandres fut une guerre nationale plutôt qu'une guerre religieuse; cela est bien prouvé aujourd'hui. J'ai relégué à dessein sur le second plan plusieurs personnages importants dans l'histoire; j'ai peint les uns de face, les autres de profil; il en est dont je n'ai dessiné qu'un seul trait. J'ai étudié le duc d'Albe à travers les passions du peuple opprimé; ce n'est pas là de la vérité historique, mais c'est, je crois, de la vérité théâtrale. J'ai entrevu Guillaume-le-Taciturne avec les préventions de la Belgique actuelle. C'est à bon escient que j'ai placé l'insurrection flamande dans la bourgeoisie et les antipathies nationales, entre le martyre du comte d'Egmont et l'ambition du prince d'Orange. Enfin, j'ai voulu faire de mon héros le type du peuple belge à cette époque, le résumé vivant des diverses phases de la bourgeoisie flamande au seizième siècle, sous la domination étrangère. Aujourd'hui que l'on veut que le drame soit symbolique comme l'épopée, je pourrais peut-être, sans trop d'efforts, révéler quelque mythe caché sous la partie fabuleuse de cette composition ; mais je m'arrête: j'aime mieux que le public, ou le lecteur, trouve dans mon œuvre des choses que je ne lui ai pas annoncées, que de l'exposer à v chercher en vain ce que je lui aurais promis.

8 juin iS^S.

LE BOURGEOIS DE GAIVD

ou

Page 1