A MON FRERE CHARLES
JE N Al PAS DE PLUS ANCIEN NI DE MEILLEUR AMI.
Adolphe DUMAS.
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PRÉFACE
Un jeune homme qu'on ne connaissait pas se présenta, il y a dix-huit mois, au comité de la Comédie-Française, avec un drame en vers. Ce drame, la Fin de la Comédie, fut reçu, mis à l'étude, et toute une société d'hommes, aussi forts d'esprit que d'habitudes dramatiques, en vota à l'unanimité la représentation. Au milieu des répétitions, le drame fut arrêté par une lettre du Ministre adressée à l'auteur. Le jeune homme se tut, et ne jeta pas même la plainte d'une blessure d'amourpropre: ce fut peut-être un grand acte de courage que ce silence.
Au bout de huit mois, le même jeune homme se présenta au même comité, avec un second drame, le Camp des Croisés. Cette fois , il n'avait pas à craindre l'interdit politique; il ne s'était inspiré que de poésie, d'amour et de religion; le second drame fut reçu comme le premier. Cette fois, le comité lut plus poète que le poète ; il y avait là des hommes en cheveux blancs et qui ont vieilli au théâtre, des hommes plus jeunes, pleins de leurs études de Corneille et de Racine; des jeunes filles et de jeunes femmes, toutes poétiques des inspirations de la
scène. — Le drame fut lu et écouté comme on sait ; cette lecture dura trois heures, on y versa les plus belles larmes. Quinze artistes d'intelligence et de cœur s'en souviennent; le jeune homme ne l'oubliera pas.
Le Camp des Croisés attendait au Théâtre-Français ; M. Védel le demanda à l'auteur pour l'ouverture de son second théâtre; il le demanda pour lui, et comme un service personnel. C'était un sacrifice, on le savait ; le sacrifice fut fait pour M. Védel et dans son seul intérêt; c'était un témoignage d'estime, l'auteur regrettait qu'il ne fût pas plus grand.
Enfin , ce drame pouvait être arrêté la veille de la représentation comme l'autre; il y avait des droits plus anciens. M. Dupaty prit ces droits à main fermée et les remit loyalement et paternellement dans une main amie qui n'est pas ingrate, et qui se lève à présent vers le ciel, comme vers la justice, pour témoigner du bienfait et de la reconnaissance.
Jusque-là tout était droit et loyal; il fallait esti-
PHEFACE
mer tout le inonde el attendre, poui jugei di bonne foi une oeuvre de bonne foi. — Le Camp des Croisés, l'auteur, Bea amis et le comité de la Comédie-Frafoçâise, se sont présente-- solidairement devant le parterre del'Odéon; déplus, à côté d'un mini inconnu, comme on l'a dit avec un dédain très célèbre, il y avait là, présents, «les noms illustres qui lui servaient de nom et de baptême; c'était quelque chose peut-être. L'histoire de l'art prouve que ce n'est rien; la coupe est versée depuis longtemps pour tout, le monde. Avant qu'un peu de terre eût recouvert Molière, c'était ainsi. — Corneille fait toutes ses préfaces pour s'excuser d'être un sot, et la préface de Britannicus est d'un grand poète qui craint d'avoir trompé Pradon. Les grands hommes donneront de l'orgueil à tous les pltts petits.
[1 s'agit de peu de chose ici. — Un drame et un jeune homme, quelque chose qui n'a de nom dans aucune langue; cependant la question est grave et vaut qu'on s'y arrête. Il ne faut pas condamner légèrement cette jeunesse comme elle a fait ellemême de l'un des siens; il faut lui dire seulement: Lisez ce drame , et si vous y trouvez un vers qui réveille dans votre cœur quelque bon mouvement et dans votre esprit quelque bonne pensée, ne jugez pas autrement de l'œuvre ni de vous-même ; vous valez mieux que vous ne croyez. — Quant à ceux qui ne sont plus jeunes, qui n'ont d'excuse qu'une raison trop mûre, et qui ont publié sur les toits, comme les vérités de l'Evangile, qu'il n'y avait qu'à monter sur les bornes des rues pour avoir la parole plus haute que l'auteur du Camp des Ci-oisés, à ceux-là il faut se découvrir, montrer sa robe de docteur , et dire à haute voix : Et moi aussi je suis...
Et d'abord, qui vous dit qu'il ne faille pas tourner et retourner sa plume dans ses doigts avant d'écrire un mot sur un homme qui n'a pas de nom, mais qui n'a pas taché sou nom inconnu, qui n'a pas trente ouvrages chez son libraire, mais qui peut donner à lire à vos sœurs et à vos mères tout ce qu'il a écrit? — Est-ce la question d'art qui vous préoccupe? quelque chose passe avant, l'art viendra tout-à-1'heure : c'est votre conscience, c'est le droit et le juste. Le Camp des Croisés, selon vous, n'est qu'une œuvre de pure poésie, de pur amour et de pure religion, et ce n'est pas assez pour vous ,]lre : — Attendons, qui sait de ce drame et de cet homme ! Ceci part du cœur ; si c'est bon , c'est peut-être beau; si ce n'est pas beau, c'est un effort, et le mieux est au bout! — Étranges encouragements que ces dégoûts qu'on met sur toutes les espérances, comme des poisons pour guérir et pour
paralyset ! - Fausse -..,;. >se qui n esl qu'imprudt nie, qui m ferai! pas nuire un chardon et qui aurait empêi hé le second joui de la i réation et fles "uvi âges de I lien
L'histoire du théâtre i -t courte en I i ance, et la voici sans enseignements: le poète en reçoit «le ton- et n'en donne pas. < ta a fait croire cela .i ceiu qui ne croyaient à rien! — Le théâtre de Corneille i -i une école d'honneur et de vertu; tous les hommes de son choix sont chevaleresques somme Cid, braves comme Horace, <i héroïques comme Polyeucte. Corneille est un homme de Plutarque, toute-, ses créatures son! à son image; c'est par là qu'il retrempa, avec son vers honnête homme, cette société à demi française, à demi italienne, qui ne savait plus que la guerre civile et l'assassinat, qni venait de perdre «leux rois par le poignard, et dont Malherbe avait voué les abominables jours h l'exécration des races futures. La chaire même se corrompait et prêchait le meurtre; le théâtre resta pur, Corneille était là; et pendant que Richelieu abattait sa noblesse, lui relevait la France par l'enthousiasme et créait une noblesse plus nombreuse qui n'existait pas.
Molière, le comédien de la foire à Nîmes et à Toulouse, était un missionnaire dans le midi , comme plus tard Fénélon et comme Bossuet dans le nord. — Molière à Paris enseigna le rire à toute une société qui ne savait plus rire depuis un siècle et demi. Après la Ligue, la Fronde; après Corneille, Molière ; la Fronde n'avait que des vices et des ridicules ; Molière corrigea nos mœurs comme Corneille avait redressé nos passions; et son théâtre , qu'il faut appeler le second Théâtre Français , fut pour l'esprit ce que l'autre avait été pour le cœur, une lumière. Ils n'ont pas inventé une société, on n'invente pas l'homme , mais ils ont révélé à une nation deux puissantes facultés qu'elle n'avait jamais perdues et qui forment son caractère distinctif en Europe : le sentiment exalté du grand et du beau, et la vue droite du juste et du vrai. N'est-ce pas tout le secret de leur nationalité et de leur gloire ?
Après ces deux hommes, un homme d'une vérité moins élevée que Molière et d'une grandeur moins vraie que Corneille complète cette éducation nationale par le théâtre. Cet homme , c'est Voltaire ; il n'est pas assez poète avec les poètes , pas assez philosophe avec les philosophes ; sa poésie est pourtant une poésie, et sa philosophie une philosophie, et son théâtre un mélange de tout cela ; une tragédie de Voltaire est un prêche de raison morale fait au peuple.
PRÉFACE
Le premier qui fui roi fut un soldat heureux, Ce n'est pas vrai, mais c'est une belle maxime.
Qui sert bien son pays n'a pas besoin d'aïeux. C'est une grande leçon. — C'est tout Voltaire.
La tragédie e'tait née dans une société protestante avec Corneille ; elle pouvait mourir avec Voltaire clans une société philosophe. 11 lui eût manqué — -ce qui manquait, selon Platon, à Homère lui-même, le premier et le plus grand diseur de fables : — une foi à côté de l'inspiration ; Dieu à côté du génie; c'est-à-dire une pensée religieuse, Racine enfin, le poète de Port- Royal, de saint Augustin , de Jansénius et de saint François de Sales. Racine a jeté Esther et Athalie dans ce vide , au fond duquel il y avait plus que l'enfer du Dante, c'est-à-dire rien. Et le vide a été comblé. Sans Esther, Racine était un divin poète; avec Esther , c'est un poète divin. La tragédie grecque est entrée dans le temple de Salomon avec Athalie à la main. Et le comédien a été sacré selon l'ordre des pontifes.
L'histoire de notre théâtre finit là, c'est aussi là qu'elle recommence; on ne peut parler de soi à propos d'aussi grandes choses et d'aussi grands noms ; mais qu'on me permette ce qu'on permet aux enfants et aux faibles, la prière pendant le danger. Notre littérature a épuisé toutes ses formes ; elle se jette à présent dans le drame par découragement ; elle y porte avec elle tout son désordre ; c'est un malade désespéré qui veut essayer de tout. O Corneille ! ô Molière ! que diraient vns grandes ombres! Et que répondre à ce cri de la société : Il n'y a plus de théâtre en France, il n'y a plus que des salles de spectacles! — Voilà le danger: il suffit du cri d'un enfant pour le signaler, et du reste il est affiché tous les jours sur les murs de Paris. Les œuvres sont difficiles , je le sais , et ce sont des oeuvres qui! faut et non des théories; cependant s'il y avait quelque part un poète jeune, passionné, qui put combiner, avec une volonté forte, les inspirations de son cœur et de son esprit, il faudrait lui dire : L'histoire , la philosophie , les théories politiques, la chaire, la tribune, la presse, tout ce qui a une voix publique travaille, à l'heure qu'il est, à l'éducation de la société; l'art dramatique le doit aussi. Ne croyez pas aux doctrines des monstres et des déviations intellectuelles; en anatomie, cela s'appelle des infirmités ; en logique, des vices de l'entendement : avec deux idées comparées clans la tête, on sait cela. — Il y a deux règles de vos compositions : ne faites pas d'efforts pour briser les lignes du beau , et pas d'écarts pour sortir du bien ,
tion ont chacune leur débauche. Arrêtez-vous , «'est une preuve de force, et dans vos limites, soyez maître, comme dans votre bien, maître absolu ; ce qu'on dira , on l'a dit depuis Adam. Si l'on vous nie, sachez que tout a été nié. Si l'on vous injurie, faites comme la nature, rendez des fleurs pour du fumier; crescent illœ , crescitis... Et si la France se sent meilleure à la représentation de vos ouvrages, vos ouvrages seront les meilleurs.
Je ne puis ni donner ni suivre de tels conseils ; je me suis plu quatre ans clans cette pensée de réforme dramatique... Le poète de la Cité des Hommes disait :
Oh ! n'est-ce pas , Corneille, on ment à dire en France One nous sommes déchus même de l'espérance ! Toute une nation puissante qui s'éprend Pour le hien , pour le lion , pour le beau , pour lé grand ; lït toute une jeunesse ardente et studieuse (.Jui pâlit de travail , et , les larmes aux yeux , Cherche son avenir et suit au fond des cieux Son étoile mystérieuse,
Ce n'est pas là ce mort qu'il faut mettre au tombeau , O peuple de lumière éteint comme un flambeau ! Tant qu'il me restera (a langue de poète , Une tête qui pense , une voix qui répète , Je le dirai : Le nid est bâti sur les flots , A la garde de Dieu î que font les vents contrait es ' Jusqu'au plus haut des airs nous irons chanter, frères, Quand les petits seront éclos !
Ah ! qu'on nous laisse vivre et vivre tout notre âge , Qu'on ne nous ôte pas notre jeune courage , Et nous avons pour nous le Dieu des nations Qui nous a mis au sein ses générations. Elle descend du ciel ma sainte prophétie ; Comme un vent du matin qui relevé les blés , Laissez courir au front des peuples assemblés Le souffle de ma poésie !
La Fin de la Comédie a été empêchée par un acte de force. Le Camp des Croisés a subi d'autres violences. Où donc est le repos après le travail ? — il est à côté de la charrue. Les bœufs l'ont , et le poète ne l'a pas. Ah ! qu'il vaudrait bien mieux qu'on laissât faire à chacun ses œuvres, aux bons des bonnes , aux mauvais des mauvaises. La meilleure justice c'est celle du temps ; comme celle de Dieu elle nous dispense de nous juger entre nous , parce qu'elle estsûre. Deux jours de l'histoire élassent tout. Laissez-lui ses morts; avez-vous peur qu'elle leur pardonne, et qu'il vous faille revenir un jour et poursuivre encore do votre poussière la poussière d'un nom éteint ? — Tenez , les uns ont la folie de la gloire, les autres la folie du néant. Mieux vaut la plus petite fable de la Grèce : — Us revenaient d'Egypte, dit Hérodote, ils étaient poussés c'est trop facile. La liberté d'esprit et la liberté d'ac- | par le courant du fleuve Egyptus. Une tempête se
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leva. Les douze rameurs étaient à leurs bancs et faisaient force île bras. Amphion était sur l'avant avec l'orage autour de lui et l'orage au dedans de lui. — Le poète chanta, les vents s'apaisèrent, les rameurs s'arrêtèrent à l'écouter. Ils abordèrent ainsi
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au Pyrée , par la grâce de Jupiter. — Et tout l'équipage avait voulu noyer cet homme ; il n'avait pas, disait-on, de quoi payer sa traversée... lu qu'en savez-vous '
20 février i838.
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