ACTE II, SCÈNE II
CHARLES, avec dignilé.
Lea!
GODEFROY. Il se lève.
Comte, le roi vous a fait chevalier, Le roi peut vous lier et peut vous délier, Et fussiez-vous vous-même un des rois de l'Asie, Comte... une apostasie est une apostasie !
CHARLES. 11 lire son épée et la casse. Ah ! j'ai toujours brisé , j'ai toujours jeté bas Une épée outragée et qui ne répond pas !
(II la jette.) ( Aux Cioisés.) (A Godefroy.)
Écoutez maintenant. Vous, duc, vous étiez proche Et très proche de nous au siège d'Antioche; Vous attaquiez le pont ; sous vos commandements Je gardais la réserve et les retranchements. Sur le chemin d'Alep , comme un nuage immense Qui couvre au loin les champs quand l'orage eom-
[ m en ce , S'amassait et marchait... c'étaient les Syriens. Je me rallie alors, alors je dis aux miens : Attaquer l'ennemi c'est le vaincre d'avance ! Je tirai mon épée et je criai : Provence! Le combat fut très court, le carnage fut grand; Je fus blessé trois fois, trois fois perdis mon sang. Je ne vous parle pas ainsi de ma victoire [gloire. Ppur me tromper moi-même et sur ma propre Mais seul, autour de moi, je ne vis qu'un amas De morts , car les vivants s'enfuyaient vers Damas. ( A Lea.) ( Aux Croisés.)
Lea, parle à présent. Dites qu'elle raconte Comme je fus trouvé le soir près de l'Oronte. J'attendis jusqu'au soir, mais j'attendis toujours , Seul, en vain, et blessé sans aide et sans secours. A la nuit, seul encore ; au ciel et sur la terre, C'était l'ombre et le deuil de la nature eniière. La lune pâlissait comme un soleil mourant Et l'Oronte à mes pieds fuyait en murmurant. Tout semblait m'échapper. La mort s'en fût suivie ; Je ne sais pas combien je demeurai sans vie. Quand je revins à moi , jevis un être humain ; Quand j'étendis la main , je sentis une main , Et ?ur mon front passait le souffle d'une femme Comme pour réveiller l'étincelle de l'ame... Et je lui rendis grâce alors par un soupir De me faire revivre à l'heure de mourir. C'était un homme mort; une femme immortelle; Cet homme, c'était moi; la femme, c'était elle! C'est un songe divin qui dura jusqu'au jour. Pour lui payer la vie était-ce trop, l'amour?
GODEFROY
Votre courage est grand comme votre noblesse, Mais dans ce grand courage il reste une faiblesse.
CHARLES
Qui fait toute ma force! un ange de beauté Dans la guerre à présent combat à mon côté; Sous ma tente à présent, pendant nos courtes trêves, J'ai des jours pleins d'espoir, des nuits pleines «le
[rêves.
Le cœur qui bat d'amour bat bien plus courageux ,
Et l'homme le plus brave, allez , c'est l'homme heu-
[reux.
Ah! viennent maintenant Turcs, Maures, Infidèles, Infidèles amants de Dieu comme des belles, A la lance , à l'épée, ouvrez la lice au grand , Noble et divin champ clos des guerres d'Orient. Du fond de la Syrie et de la Palestine, Ah ! venez et frappez , là , sur ma croix latine , Kl vous n'atteindrez pas le cœur, car jai fait vœu Pour l'amour d'une femme et la gloire de Dieu !
COUEFROY.
Comte, j'admire en vous ce noble caractère ; Mais vous voyez, Dieu parle et l'homme doit se
[taire.
L'exemple sera grand, comte, permettez-nous De le dire, en perdant un homme comme vous.
LEA
Le perdre !
CHARLES
A h ! c'est la mort ! ô duc , dites que j'aille La chercher quelque part sur un champ de bataille ; Mais l'attendre , jamais.
LEA
Ah ! le perdre ! il vous ment, Car tout cela s'est fait je ne sais pas comment. Ah ! ne le croyez pas quand il vous dit qu'il
[m'aime.
Je ne l'ai pas sauvé pour le perdre moi-même.
GODEFROY , aux Croisés.
Silence.
LEA
Il était mort ; toute cette nuit-là J'ai prié près de lui, je n'ai fait que cela. Quand il s'est éveillé , blessé parmi les autres , J'étais à ses genoux comme je suis aux vôtres. Je n'ai pas fait de mal; c'est vrai, quand vint le
[jour-.
Le premier mot qu'il dit ce fut un mot d'amour. C'était près de l'Oronte , au pied d'un sycomore , Et s'il était mort, lui, moi j'y serais encore.
CHARLES
Lea'.... vous la voyez, sire de Châtillon ,
Bohémon, vous, Tancrède, et vous, duc de Bouillon,
N'êtes-vous chevaliers qu'avec les nobles dames
Et ne l'êtes vous plus avec les pauvres femmes ?
Ecoutez, son amour est pur comme son cœur;
Je suis comme son frère, elle est comme ma sœur ,
Et les saintes du ciel , la Vierge sa patronne
Sur sa téie n'a pas de plus blanche couronne.
Oh ! m'avez-vous compris ? Eh bien! que voulez-vous?
La juger? jugez-nous ; la chasser ? chassez-nous.
Un chevalier errant a partout sa patrie
Et des frères d'amour et de chevalerie.
Et peut-être par-tout je ne trouverai pas
Un tribunal injuste et des hommes ingrats.
( Le tribunal se lève et délibère. ) LE COMTE DE TOULOUSE, sur l'avant-scène à droite.
Bien ! < Ihai les.
CHARLES
Non-, voilà, comte j tels que nous sommes.
LE CAMP DES CROISAS
Ces héros, ces héros sont donc moins que des I i-
il-. COH i B Dl lui i m ~i .
Oh ! ces soldats <iu Nord . ne vous l'ai-je pas «lit V Ne nous pardonnent pas . nous autres du Midi.
GABRIEL, h gauche.
()!i! I. ça, vous pleurez ; eh bien ! non , pas de grâce ; Je n'en veux pas d'abord , moi , je veus qu'on me
| chasse, El nous non-; en irons , nous nOUS en irons tous , Lea, dans te désert où l'on be voit que vous.
(Il pleure; le tribunal se rassied ; Raymond remet à G< le délib<
il mi I ROY.
Moi , soldat de la croix , Godefroy de Lorraine Faisant au nom de Dion justice souveraine...
ISMAEL, l'interrompant.
Il vous man que nu témoin , un témoin de crédit,
Car ce que je sais, moi, je ne vous l'ai pas dit.
Chrétiens , j'étais aussi du combat de l'Oronte ;
Je n'étais point alors de la maison du comte.
■J étais son ennemi ; c'est lui qui m'a vaincu ,
El s il vit, croyez-moi, c'est qu'il s'est bien battu.
Quant à Lea,je puis aussi poui sa léfense
\ ous dire sa jeunesse et toute son enfance:
Tout le Jourdain connaît le vieux scheik Ali-Mas .
Qui va trois fois par an de la Mecque à Dama. :
Lest son père, et dix ans sur nos vertes savanes
J ai partagé son pain avec ses caravanes ;
Car je suis chevalier comme vous , et je sers
De garde aux pèlerins'errants dans nos déserts.
Je l'ai vue, elle, enfant, et puis femme, grandie
Un jour, comme nos fleurs des sables d'Arabie
Qu'on ne cueille jamais sur le bord des chemins,
Qu on respire en passant sans y porter les mains.
Elle a rempli seize ans la tente de son père
Dejoieetde travail, d'amour et de prière,
Et Lea vit encor dans ce voile innocent
Où son père, à genoux , la reçut en naissant ,
Et sur l'heure , à mes pieds , je l'aurais poignardée ,
( Il regarde Lea.) Comme j'ai sous mes pieds ce sable de Judée...
(Il frappe du pied la terre.) Car son père m'a dit un soir devant plusieurs : Je te donne les droits des frères sur les sœurs !
(Avec sa jalousie concentrée
Ce fut un grand combat, et le comte, le comte. Certes, s'est bien battu... vers ce pont de l'Oronte. Comme je vous l'ai dit : c'est lui qui m'a vaincu... Et s'il vit, croyez-moi, c'est qu'il s'est bien battu.
COOEFROY, debout, à Lea.
Notre loi de rigueur n'est pas toute de haine , Et le juge, Lea , souffre toute la peine , El de même que Dieu nous frappe et nous bénit . Le juge vous pardonne... et la loi... vous bannit.
CHAULES
L'exil !
GODEFROY
\ ou-- sortirez du camp pure el sans tache;
Qui vous outragera sera réputé lâche -
El sut voti e chemin on fera publii . Que la France vous doit an noble i hevalier. Il redi m end ven Charli i
Vous, .omte, du courage! un homme ..un homme
| tombe Et se relève, el Dieu le Fils ion de la tombe! Dans des pénis d'amoui le cœur a fail défaut, Vous vous en vengerez dans le premiei assaut; M mi espérance en vous De sera pas trompée, El , sut ce que je dis, j'engage mon épée.
Il lu
i il v RLE8 , avec respect.
Oh!
GODEFROY
Prenez-1 i . vous dis-je, elle connaît le sang , Elle a sut plus d'un front fendu plus d'un croissant ; Elle vous i épondra. — Que votre honneur se venge ; Sut l'ennemi de Dieu frappez comme l'an h in Et faites voir a tous, devant nos quatre camp-. Qu'on ne condamne pas un homme à vingt-cinq ans.
Murniiin -s des Croisés: il se rcti.'.
Ah ! qui murmure'.' t )u donc est celui qui réclame Ou la honte d'un homme ou la moit d'une femme 1
(Il remonte la Scène. — Mouvement général.) ' IIAIU.ES.
Laissez-li s murmurer, car ils ne savent pas Ce qu'il faut de courage à île pareils combats; L'amour, l'honneur, la gloire, ô puissance, puissance Qui va du cœur qui bal à la tète qui pensi . J'en deviens insensé !
[A Gabriel.)
Tiens, prends! tiens, prends encor Mes derniers philippus et mes derniers sous d'or. Va, pars, suis-la par-tout, à toute heure, auprès d'elle Comme l'ange éternel, comme l'amour fidèle Oui lui parle de moi jusque dans son sommeil . Et lui dise à genoux mon nom à son réveil.
Aux Croisés. )
Vous dites qu'une femme appelle sur vos tètes Tous les fléaux du ciel , insensés que vous êtes ! Oh! savez- vous pourquoi Dieu nous semble irrité? Car il faut à présent dire la vérité : Nous avons parmi nous des Normands sans asile , Qui nous ont déjà pris la France et la Sicile, Et des chrétiens d'hier qui nous parlent en rois Et n'ont pas encor fait le signe de la croix. Vous, vous venez chercher, jusqu'au fond de l'Asie, La tombe et le berceau de Jésus le Messie. Et vos chefs, rois des Juifs, révent des rovautés ; Satan les a séduits par des principautés. Le peuple résigné, sans pousser une plainte. Et les deux bras tendus vers cette ville sainte. Le peuple souffre et meurt, et les chefs d'Israël Se partagent la terre , et lui n'a que le ciel. Voilà ce que je dis , et celui qui le nie, Je dis que celui-là ment par sa félonie; Et celui que j'appelle en combat singulier Est un lâche, et voici mon gant de chevalier. ( I! jette son gant a tern