ACTE III, SCÈNE III
ISMAEL
Vous le saurez plus tard ; Vous êtes blessé.
CHARLES
Non. c'est un coup de hasard.
ISMAEL, à part.
Un coup de maladresse.
CHARLES
Il m'a pris sans défense.
Oh ! mais le reste est sain. Dieu protège la France. C'est le troisième assaut. Les deux points décisifs Sont la tour de David et la porte des Juifs ; Le côté du midi : la ligne est occupée ; On peut prendre la ville avec un coup d'épée. J'ai donné le signal ; ceux qui nous ont suivis Sont morts , et ce n'est pas rna faute si je vis. Je vis et la voilà. Je vous laisse le reste : (Il prend Lea dans ses bras.) Voici ma part à moi ; Jérusalem céleste !... J'ai soif.
LEA
Et vous souffrez!
CHARLES
Non , non ! Quand on se bat , Comme en amour on prend l'ivresse du combat. Voilà tout , n'est-ce pas , Ismaël ?
ISMAEL
C'est la fièvre !
GABRIEL
Prenez garde, Lea, le lion mord sa lèvre.
LEA
Je tremble, Gabriel.
CHARLES
J'ai soif.
ISMAEL
J'ai soif aussi...
Cette fois c'est de sang... et justement voici La fontaine du roi, disent les femmes juives : David et Salomon ont chanté ses eaux vives.
(Il va chercher une coupe d'eau à la fontaine.) GABRIEL, à part.
Elle est empoisonnée... Oh ! ce serait affreux! (Il le suit pour l'épier.) CHARLES , seul avec Lea.
Vous le voyez : aimez, aimez pour être heureux. Il est pour les amants comme une expérience Des choses à venir, Lea , c'est l'espérance. Us nous ont condamnés ; eh bien ! leur jugement Etait faux , vous voyez, puisque Dieu le dément ! Je disais tout-à-1'heure, en mon ame immortelle : Je ne dois pas mourir et mourir avant elle. Cela m'a préservé : je ne sais pas , les coups Semblaient porter ailleurs quand je pensais à vous A présent, dites-moi , me croirez-vous si j'ose, Lea , sur ce baiser,
( Il lui baise la main.)
prédire quelque ehose?
LEA
Et moi, me croirez-vous sur un pressentiment? La crainte, n'e.-t-cc pas un avertissement ?
CHARLES
Lea , vous êtes femme.
LEA
Ismaël m'a suivie ; Pour la troisième fois j'expose votre vie !
ISMAEL, sa coupe à la main.
Vous ne connaissez pas la soif dans le désert : N'avoir pendant trois jours que la poussière et l'air, Se rouler sur le sable, et, comme la panthère, Hugir en respirant la fraîcheur de la terre!
GABRIEL , à Lea.
C'est l'eau qui fait mourir.
ISMAEL, à Lea, lui présentant la coupe.
Cette eau, c'est du poison.
LEA
Quoi ! vous voulez...
ISMAEL
(Au comte.) Je veux. Oh ! vous aviez raison :
Une fois cette tour de David occupée , On peut prendre la ville avec un coup d'épée. (Il suit Lea du regard.) LEA , prête à se trouver mal.
Ismaël !
ISMAEL
Choisissez ; vous avez deux amants :
Moi , vos premiers amours, lui, vos égarements... LEA. Elle cache sa tête dans ses mains, et fait un mouvement en arrière. Ismaël prend sa place et présente luimême la coupe.
Ah!
ismaël. [guère
Quels hommes, vos Francs! Comte, vous n'avez
Que trente ans : à trente ans vous faites belle guerre !
Puis vos amours, combats d'honneur, combats d'a-
[mours , Une femme à vos pieds qui tremble pour vos jours... Tenez, comte, buvez...
LEA, à gauche, à genoux.
Ah ! qu'est-ce que vous faites?
ISMAEL
Boire à Jérusalem les eaux des rois prophètes ! Cette coupe est sacrée, et l'émir...
CHARLES, à Lea.
Qu'avez- vous ?
ISMAEL
Djaï... l'émir d'Ascalon, quand il était jaloux, Disait à son rival... et disait à sa femme : Cette coupe est sacrée... et le poison infâme Comme l'ami qui trompe et le cœur qui contient Toute sa foi jurée... et l'amour d'un chrétien... C'est lui qui me l'a dit quand il me l'a donnée... Tenez, comte, buvez...
LEA
Elle est empoisonnée !
ismaël, à Lea.
Elle est pure...
Lea!
ISMAEL, à Lea.
Comme vous...
U<: CAMP DES CROISÉS
I II Vltl.hS.
Umaël '
l.vMAEl .
Je l'ai prise à la source, elle venait du ciel!
(A Charles.)
Et comme à vos amours,..
( Il boil la coupa.) Comte d'Arles, j'atteste Que j'ai bu le premier... et je répands le reste. (Il jette la coupe.) CHARLES.
Quoi donc ?
I8KAEL.
Et je ne veux m vous assassiner,
Ni vous assassiner, ni vous empoisonner....
CHARLES
là que voulez- vous?
1SMAEL , se posant en face de lui.
Comte, c'est une femme Qu'un joui- tu m'as surprise et que je te réclame. Une femme entraînée oublie, et sur ses pas Laisse tomber sa boute et ne l'aperçoit pas. Ce n'est jamais sa faute, et nous antres nous
[sommes.
Les malfaiteurs enfin, car nous sommes les bom- Et tu m'as dérobé ce que j'ai de plus cher, [mes; Et l'ame de mon ame , et la chair de ma chair. Je ne sais par quel art tu pouvais la séduire ; Mais à présent je n'ai qu'un seul mot à te dire : Mon maître et mon rival , c'est trop. Au cœur hu-
[înain , L'amour, la liberté se tiennent par la main, Et je veux l'un et l'autre.
CHARLES, sans se troubler.
Ah! c'est une querelle.
ISMAEL
Ma liberté pour moi, Franc; mon amour pour Carjesuis maître ici; car à présent, chrétien, [elle! Te voilà mon jouet, comme j'étais le tien.
CHARLES
Quand un serf se révolte ainsi contre son maître, Sais-tu comme on punit l'infidèle et le traître ! Ne craignez rien , Lea.
( Il tire son épée.) IS.MAEL.
Je sais que c'est un Franc, Que voilà deux témoins , une femme , un enfant. Je ne vois plus ici de maître ni de comte, Je veux recommencer le combat de l'Oronte!
CHARLES. Il lève l'épée.
Défends-loi, défends-toi!
LEA. Elle se jette entre eux.
Je me jette à genoux.
ISMAEL. Il éclate en sanglots.
Oh! comte de Provence, elle n'est pas à vous!
le\, à genoux. [maudire,
C'est moi qu'il faut frapper, c'est moi qu'il faut Car j ai fait tout ce mal , car je devais vous dire : ( A Charles.
Nos tribus du déserl -ont ainsi ; nos pan ni- -
dut
Quand ils font allianci échangent leurs enfantt
Nons&ions frère e( unir, et je Depuis paa fain
Qu'il m ; ; . 1 1 ■ 1 1 i - 1 -ii mi des souvenirs de frère
(A Umaèl.)
Et toi., que j'ai trompé , car i'étais bien à toi,
Car mon père i ton père avait juré pou i moi,
li quand je te disais tout-à-1'heure : A l'aurore,
Partons , — je me mentais, je te trompais encore.
Je ne partirai pas ; ainsi , VOUS le vo\ i / ,
La voici , la coupable, à genoui i ^ os pieds.
Pure comme le jour et comme la lumière,
Comme un enfant tombé des genoux de sa mère.
Innocente pourtant et coupable en effet
Du mal qu'elle fait faire et du mal qu'elle fait!
Non , va , ce n'est pas toi...
LEA. Elle cacbe sa tête dans ses mains.
C'est le cavalier maure Et mon voile perdu sur le lac de Gomorre.