SCÈNE II
CHARLES, puis ISMAEL.
CHARLES , sans épée et couvert de son sang.
Les voilà bien ces Juifs!... Israël qui se rue Et déchire un prophète au milieu de la rue! Il était à mes pieds, l'archange Saint-Michel, Triomphant de Satan à la face du ciel ; Ils nous ont séparés !...
( Ismaël entre.)
ISMAEL, désarmé aussi et tout défait.
Ne craignez rien, nous sommes Deux ennemis à mort, mais nous sommes deux hom-
[mes.
Vous êtes insensé, le peuple est sur mes pas
Ce que vous avez fait, vous ne le savez pas... La Judée est à vous, la Judée est captive, Mon pays est souillé comme une femme juive, Vous m'avez pris ma place à mon propre foyer, Et je n'ai plus d'asile où me réfugier. Je l'aimais à douze ans, cette femme; vous autres, Vos amours d'Occident naissent vieux; nous, les
[nôtres Commencent au berceau; nos cieux ont plus de
( [i°«r 5 Nos soleils plus de feu , nos aine-, plu- d'amour.
Mais quand nous restons seuls, jouets d'ingrati-
[tudes, Nous restons seuls avec d'immenses solitudes, Seuls avec notre cœur, l'autre désert humain Où l'on erre trente ans sans savoir son chemin. Le désespoir, alors, est dans un nom de femme, Dans ce silence affreux du désert et de l'ame, Dans la nature enfin muette autour de nous, Et qui nous dit : Pleurez, rien ne pleure avec vous! (FI pleure.)
A présent, vous voyez, vous le savez, c'est comme Si vous m'ôtiez ma vie, et j'ai dit : c'est un homme, Il m'a tant fait souffrir... peut-être le sachant... L'amour, qui rend meilleur, ne l'a pas fait méchant... ( Avec prière. )
Alors... rendez-la-moi, comte, faible et perdue, N'importe! je l'aurai, vous me l'aurez rendue, Et je l'emporterai, dans mes bras, triomphant, Et loin, comme ma sœur, et comme mon enfant... Dites où vous voudrez, sur nos monts d'Arabie, Et je la garderai, pure toute sa vie, Pure comme la fleur, qui sur son roc lointain Ne sait que la rosée et le vent du matin ; Et quand elle mourra , pour sa vie immortelle, Son parfum de beauté montera devant elle, Et je ferai deux parts à l'heure de l'adieu : Le corps vierge à la terre, et l'ame pure à Dieu.
CHARLES, avec bonté et attendri aussi.
Oh!... tu l'aimes donc bien!... Qu'est-ce donc! et
[qu'en tends-je !
N'est-ce pas deux démons qui se parlent d'un ange? Tu vois, je suis sans force; à présent, que veux-tu? Dis , tu voulais combattre... eh bien ! j'ai combattu !
ISMAEL
Je veux Lea.
CHARLES
Si Dieu , de ses célestes sphères , Laissait tomber deux sœurs comme elle , pour deux
[ frères , Je te dirais : Prends l'une et moi l'autre, Ismaël , Dieu partage, et la paix soit faite dans le ciel...
ISMAEL
Je veux Lea.
CHARLES
Lea ! — Si quelque fée immonde T'eût pris et dérobé quelqu'autre femme au monde, J'irais la conquérir, Ismaël , sur ma foi , Ma foi de chevalier, la conquérir pour toi... N'as-tu pas un ami , n'as-tu pas un vieux père Captif? mort, s'il est mort, faut-il lever sa pierre? Faut-il ravir sa cendre? enfin faut-il ou non Combattre et soutenir l'honneur de son vieux nom? Et tout-à-l'heure encor la chance m'est tournée, Tu demandais ma vie et je te l'ai donnée... Mais Lea , c'est écrit avec du sang là-haut , On ne partage pas!...
ISMAEL, froid.
C'est juste... alors, un mot :
C'est l'un ou l'autre, alors ?
CHARLES
Votre soleil d'Asie
Est chaud d'amour, dis-tu, comme de jalousie ; Le notre, qu'en sais-iu? Le soleil pour an Franc, Est paie sous le ciel comme un amour soutirant ; C'est notre amour rliretien. Notre soleil n'enflamme Ni la chair, ni le sang, non , mais le cœur et lame ; Tu ne le comprends pas , il en est de cela Comme de tout... on dit.
( La main sur le cœur. ) Et le meilleur est là !
Eh bien ! je suis chrétien , exile volontaire Et séparé des miens jusqu'au bout de la tern ; Les combats, les travaux, la misère , la faim , Tout, la soif d'un peu d'eau , j'ai tout souffert colin ; L'amour seul m'est resté comme un rêve sublime Où Dieu me tient encor suspendu sur l'abîme ; Plains-toi, pleurons ensemble, en vain et sans retour; Mais l'amour, Ismaël , oh ! laisse-moi l'amour!
ISMAEL
Et me l'as-tu laissé?... tu dis une folie , Certes, tu bois la coupe et tu laisses la lie. Oh! la coupe d'amour, de rosée et de miel Que les vierges d'Allah me versaient dans le ciel ! Tu te railles sans doute ! une femme a des ailes , Les ailes des oiseaux et les pieds des gazelles ; Elle s'envole ailleurs, et pour la retenir L'homme qui l'aime encor n'a que son souvenir ; Vienne un Franc ! et ce Franc...
( Froid et avec ironie. ) Oh ! comte! quel dommage Que la blanche colombe ait changé de plumage !
CHARLES-
Ismaël ! Ismacl !
1SMAEL.
Une femme répond De son premier amour et jamais du second.
CHAULES.
Ismaël ! oh! tais-toi !
1SMAEL.
Le peuple est à la porte ; Puisque c'estau plus fort, que le plus fort l'emporte!
( Il élève la voix au fond du théâtre. )
Le peuple peut entrer ; n'avez-vous pas compris Que ce temple est un piège où vous vous êtes pris?
CHARLES
Est-il possible?
ISMAEL
Oh! va, l'issue est bien gardée.
Un lion, l'an passé, dévastait la Judée; Or, un pâtre, une nuit, fit ouvrir au lion Le tombeau de Rachel, sur le coteau d'Hébron, Et le lion fut pris dans le piège et la trame D'un enfant de do uze^ans — par l'ombre d'une femme!
Oh ! double trahison !...
ISMAEL
C'est un sépulcre ouvert ; Qaud vous êtes entrés, Satan l'a recouvert.
( Les chants au fond.)
N'entends-tu pas ces voix? ce sont des voix de fem-
[mes.
LE CAMP DES CROISÉS