ACHILLE, FANNY, UN DOMESTIQUE
Salon ouvert sur un parc. Portes a droite età gauche*. Table a droite, clieminée à gauche. Fanny, assise, fait de la tapisserie près de la table.
ACHILLE, entrant par le fond et donnant son chapeau à un domestique et s'adressani à lui. Le dîner n'est pas servi ?
LE DOMESTIQUE
Non, monsieur le vicomte; monsieur votre père
• Le» mots droite et gauche sont pris comme droite ,i g
est encore enfermé dans son cabinet avec M. Fabius.
ACHILLE
Bonjour, ma belle cousine. (Il va à la cheminée, lorgne l'heure, et se regarde en arrangeant sa cravate. ) Il est cependant six heures passées. (Il revient près de Fanmj, et s'appuie sur le dos de son fauteuil. ) Dites-moi donc, ma chère Fanny, que diable mon père fait-il ainsi enfermé tous les jours pendant six heures avec ce grand imbécile de Fabius?
uche du spectateur.
FANNY
Dcmendez-le à mon oncle, ou a M. Fabius, ils vous le diront peut-être.
C'est ce que j'ai fait; mais mon père m'a répondu d'une façon peu engageante, que cela ne me regardait pas, et ce sot de Fabius m'a dit avec son grand air niais que ce n'était pas son secret.
FANNY
Il est certain qu'il eût mieux fait de vous répondre comme a fait votre père, vous ne l'eussiez pas trouvé si niais.
Afin i. m:.
Niais toujours, et, en ce cas, impertinent, voila tout. Cependant il y a un secret entre eux : un secret entre le comte de Matta, ex-sénateur de l'empire, et M. Fabius, ex-maître d'école au village de Bourgoing ; cela me semble devoir être curieux à pénétrer.
FANNT.
Et c'est à moi que votre perspicacité s'adresse pour découvrir quelque chose ?
Achille , minaudant.
A vous, ma chère F.inny, ma belle cousine, mon adorable fiancée.
FANNY
Mon oncle ne me conlie point ses affaires. ACHILLE, quittant le fauteuil.
Je le sais, la confiance n'est ni le vice ni la vertu de mon père ; c'est pour cela que je suis toujours en admiration devant celle qu'il paraît témoigner à ce rustre.
fanny, se levant avec vivacité.
Achille, ne pourriez-vous parler de ce jeune homme sans l'injuriera chaque mot? Ce n'est pas un élégant, il ne met pas sa cravate aussi bien que vous, et ne fait pas venir ses habits de Paris. On peut se moquer de lui impunément, souvent sans qu'il s'en aperçoive, quelquefois sans qu'il ose répondre; car il est pauvre, et on le punirait peut-être de s'estimer ce qu'il vaut ; mais c'est un honnête homme, mon oncle vous l'a dit assez souvent pour que vous vous en souveniez : et vous savez que cette manière de parler de M. Fabius lui déplaît beaucoup.
ACUILLE.
Et à vous aussi, sans doute.
FANNY
A moi plus qu'à mon oncle, peut-être; car toutes ces injures que vous dites de M. Fabius sont dans votre bouche autant de grossièretés pour moi.
ACHILLE
Pour vous, Fanny? en vérité, je ne vous comprends pas.
FANNY
Eh bien! je vais tâcher de vous faire comprendre, mon beau cousin. Mon oncle, M. le comte de Matta, éloigné de Paris par le retour des Bourbons, est venu se confiner dans ce château , au fond du Dauphiné, à quelques lieues de Grenoble.
ACUILl i .
Je comprends parfaitement.
11 m'a fait quitter mon pensionnai, m'a emmenée avec lui, et m'a déclaré, en arrivant ici, que dans trois mois notre mariage aurait lieu.
Ceci est encore très-clair, et vous pourriez ajouter qu'il y a déjà deux mois de passés depuis no tre arrivée dans ce château, et que le délai fatal approche.
FANNV.
Fatal est bien dit, et je n'aurais pas mieux trouvé.
ACHILLE
Plaît-il?
FANNV.
En effet, quelle a été votre conduite à mon égard depuis ces deux mois ? Dans les première jours vous avez été fort assidu , c'est très-bien : nos amusemens n'étaient pas variés, c'est vrai, puisque mon oncle ne veut recevoir personne: mais enfin nous étions deux a nous ennuyer , et il y avait au moins de la politesse de \otre part à partager la solitude où je vis. Mais depuis six semaines, depuis l'époque où M. Fabius est entré chez mon oncle comme secrétaire, qu'êtes vous devenu ?
ACHILLE, avec fatuité.
Vous vous êtes aperçue de mon absence?
FANNT.
Il eût été difficile de faire autrement, vous sortez tous les matins, et vous ne rentrez au château que le soir.
achii.le, à part.
On me désire, à ce qu'il parait.
FANNV.
Il en résulte que je passe mes journées toute seule.
ACUILLE.
Vous oubliez, charmante cousine, que durant les deux heures que mon père consacre tous les jours au détail de ses affaires, il veut bien vous laisser la compagnie de son cher M. Fabius.
FANNY
Sans doute, mon cher cousin; et comme vous me laissez dans cette compagnie, je dois vous être fort reconnaissante de l'estime que vous faites de moi, puisque vous jugez que je dois me contenter de la compagnie d'un niais, d'un sot, d'un rustre, comme il vous plaît d'appeler M. Fabius. Je pense que vous comprenez maintenant ce que je voulais dire tout-à-1'heure.
ACHILLE
A merveille. Du dépit, des épigrammes! Je ne vous croyais pas jalouse, ma cousine.
FANNY
Jalouse, moi? si vous devez traduire ainsi mes sentimens, je renonce à me plaindre de votre impolitesse.
ACHILLE
Vous voulez dire de mon abandon?
LE FILS 15E LA FOLLE
fanny, retournant <i la table.
Je dis ce que je dis, ni plus ni moins.
ACHILLE, 'i /'("'(.
Pauvre Fanny!... ah! si elle savait!... j'ai tort, je le sens; niais cette Célcstine est si ravissante. (Il se retourne.) Ah ! voici mon père avec M. Fabius. [Lorgnant Fabius.) Qui pourrait s'imaginer que ce grand lourdaud est le frère de la plus agaçante BUe de France et de Navarre, comme on dit maintenant?
fais s y, (i part, en reprenant sa place.
Je voudrais pourtant l'aimer, car enlin il doit être mon mari; mais j'aurai bien de la peine.