LE COMTE, FABIUS
FABIUS, seul un moment.
Mon Dieu ! mon Dieu ! ne m'exaucez pas, gardez-moi ma raison, car je la sens qui s'en va. Ah! c'est lui!
LE COMTE, allant à lui et lui tendant la main.
Mon fils, votre frère m'a tout dit, et ce sont ses excuses et mes remercicmens que je vous apporte.
fabius, se détournant avec désespoir.
Ah! pourquoi est-il venu, monsieur?...
LE COMTE
Après ce que je viens de vous dire, je ne comprends pas ce regret.
FABIUS
C'est que je partais, monsieur, c'est que, s'il ne se fût pas trouvé là pour m'arrêter, je n'aurais pas revu ma mère, qui m'a repoussé de ses bras avec horreur... c'est...
LE COMTE
C'est que vous n'auriez pas revu votre père, qui vous a vainement tendu les siens...
FABIUS
Ah! pardonnez-moi, monsieur... mais...
LE COMTE, avec agitation.
Ah ! c'est que vous ne savez pas ce que c'est que le délire des révolutions, vous n'avez pas vécu dans ces momens funestes, où toutes les règles du bien sont anéanties, où l'ivresse du sang vous égare et vous rend insensés.
FABIUS
Monsieur.
Vous n'avez pas eu à souffrir de l'insolence de
cette implacable noblesse, qui ne vous tuait plus du haut de ses tours féodales, c'est vrai, mais qui vous écrasait de ses mépris.
FABIUS
Mais je ne vous accuse pas, monsieur.
LE COMTE
Votre voix ne m'accuse pas, mais votre cœur me condamne sans savoir par quels mépris, par quelles insultes, par quelles tortures j'ai pu être poussé. Ah ! tous les hommes sont ainsi faits, ils ne tiennent compte ni des misères ni des douleurs que d'autres ont eues à souffrir. Ainsi vous, vous n'avez eu jusqu'à ce jour qu'une injure à venger, et vous êtes venu en demander raison , le front haut, dans une famille où vous étiez presque un serviteur, et on ne vous a pas chassé comme un laquais, comme on m'a chassé, moi !
FABIUS
Grand Dieu!
LE COMTE-
Ainsi vous, qui jusqu'à présent n'avez ni nom ni fortune, vous aimez Fanny, ma nièce?
FABIUS
Moi!
LE COMTE
Vous l'aimez, elle me l'a dit, elle vous aime, je puis vous l'apprendre, et comme aucun préjugé ne vous sépare, vous l'épouserez, vous serez heureux, et vous serez sans pitié pour d'autres, parce que ce bonheur ne yous aura rien coûté... fabius, se rapprochant du Comte.
Qu'avez-vous dit, mon père? moi, épouser Fanny...
LE COMTE
Oui, vous... elle partage encore l'erreur d'Achille... elle vous croit le marquis d'Esgrigny. FABIUS, tristement.
Ah! je comprends...
LE COMTE
Eh bien ! il faut que cette erreur soit une vérité.
FABIUS
Une vérité...
LE COMTE
Vous êtes né en 94, le marquis est mort en 93 La loi ne vous en demande pas davantage. FABIUS, avec indignation. > Oh! monsieur...
LE COMTE
Écoutez-moi...
FABIUS
Assez... j'en ai assez entendu, monsieur...
le comte:
Ecoutez-moi, vous dis-jc, écoutez-moi, au nom de votre mère, puisque enfin entre nous deux c'est son parti que vous prenez.
fabius, avec force.
Oui, monsieur... le parti de la douleur, delà
misère et do l'innocence, ''est mon parti, à moi, malheureux, pauvre et innocent comme elle. LE comte.
Vous vous trompez... c'est celui delà haine... de la discoïde, du scandale.
FABIUS, passant pour fuir son parc" .
Jamais !... jamais!...
LE coin::.
Et où croyez-vous done arriver par votre aveugle dévouement à des ressentimens implacables ?
FABIUS
Je serai juste, du moins...
LE COMTE
Juste 1... et cependant vous aurez aide" au déshonneur de votre père, à mon déshonneur.
FABIUS
Ali! monsieur...
LE COMTE
Ali! ce n'est rien sans doute ; iJ > n le,
qu'il porte la peine tic suri crime, c'est trop jusie mais vous aurez aidé au déshonneur de votre sœur...
FABIUS
Elle est innocente, monsieur.
Maison la croitcoupablc..
FABIUS
Mais c'est une calomnie...
LE COMTE
Une calomnie flétrit comme une faute, et elle sera flétrie...
FABIUS
Ah! monsieur...
LE COMTE
Ce n'est rien encore... elle a été légère, qu'elle en soit punie; soit... mais vous aurez aussi servi au déshonneur de votre mère...
FABIUS
De ma mère!
LE COMTE
Oui , de votre mère! car vous existez, Fabius, et lorsque la marquise redemandera aux tribunaux son nom et son titre, il faudra savoir qui vous êtes... etsi vous n'êtes pas le fils du marqub d'Esgrigny... vous êtes l'enfant d'un crime... ou d'une faute...
FABIUS
Ah! oui... l'enfant d'un crime.
LE COMTE
Que je n'accepterais pas... et qui ne peut être prouvé... Dans le premier transport de sa douleur votre mère a pu oublier tout cela; mais si vous l'aimez, voilà les dangers auxquels vous devez l'arracher, vous, et une innocente imposture suffit à les prévenir tous. Ce n'est pas une fortune que vous dérobez : les biens de la famille d'Esgrigny sont disparus dans la tourmente révolu tïtî'.i -
* Fciliius, le Comte.
nalre : c'est un nom qui n'est pas le vôtre; mail ou peu) ramasser dans le Bang un nomqui éteiol , quand c'est pour le laver d'une flétrit ure Enfin, d'une part, haine et déshonneur pour tous; de l'autre, ouldi, pardon, fortune, bonheur, consi dération : choisissez maintenant, choisissez .
Il i'.
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LA MARQUISE , FAB1
fabius, seul un moment.
Ah! mon Dieu, secourez-moi, et éclairez m i dan-; cet affreux orage, où tout ce inic j'aime
emblc devoir périr.
LA .-,: ' ]iart.
Sera-t-il ce que je Vc ns. ( lluui. ) Eh
bien', monsieur, avez-vous choisi ?
fa::; Oui, manière, j'ai choisi de vivre ou de mourir pour vous.
LA MARQUISE
Ce n'est pas d'avoir le courage de vivre ou de mourir qui est difficile... c'est d'avoir la force de nous sauver...
FABIUS
Dieu et mon amour pour vous m'inspireront, je l'espère, car ma raison y succombe.
LA MARQUISE
Cependant vous avez entendu cet homme, et il vous a montre combien c'était facile si je voulais pardonner... il u'a rien oublié..
FABIUS
Il a oublié, ma mère, que ce pardon qu'il demande au nom des intérêts de ce inonde. Dieu le commande à. ses enfans comme la plus saint': des vertus.
LA MARQUISE
Je le sais. Supposons donc que, pour obéir a cette loi du ciel, j'accorde ce pardon, et sauve l'honneur de votre père, l'honneur de y.ï. de Matta... que deviendra celui de ma fille?.. fat; Ma mère, le fils de 31. de Matta est innocent, et son nom...
la habqi :-'.:.
Son nom... soit... Il la sauvera, elle... Maïs qui me sauvera, moi'?...
FABIUS
Ma mère...
Que serez-vous a mes côtés?
FABIUS
M** mère...
LE FJLS DE LA FOLLE
LA MARQUISE
Que ne me redites- vous ton» les projets de cet homme!... vous serez le marquis d'Esgrigny...
FABIUS
Ah! jamais...
LA MARQUISE
Vous serez riche, vous serez l'époux d'une femme belle, qui vous aime, que vous aimez, et pour cela, que faut-il? un innocent mensonge... le lils du meurtrier héritera du nom de la victime, et tout sera réparé.
FABIUS
Ah! je ne vous ai pas demandé d'y consentir, et je l'ai refusé avec horreur...
LA MARQUISE
Peut-être parce que je suis là?
FABIUS
Oh ! ma mère !
En effet, supposez qu'au moment où j'ai retrouvé ma raison avec mon désespoir, supposez que je fusse morte, tout cela devenait facile, tout cela serait peut-être fait en ce moment.
FABIUS
Que dites-vous?
LA MARQUISE
Il n'y a donc qu'un obstacle à vos projets, c'est ma vie.
fabius, avec éclat.
Ou la mienne.
LA marquise.
La vôtre?
FABIUS
Ah! Dieu vient de me montrer enfin l'issue de cet affreux dédale de malheurs où je me perdais.
LA MARQUISE
Et vous la voyez dans votre mort.
FABIUS, avec solennité.
Oui, madame, et maintenant je puis vous parler comme si le sacrifice était accompli, car il est résolu.
LA MARQUISE
Résolu...
fabius, solennellement.
Vous écouterez la voix du ciel, qui vous ordonne le pardon et l'oubli.
J'y étais résignée.
FABIUS
Vous écoulerez la voix de votre époux, qui vous demande de sauver l'honneur de sa fille.
LA MARQUISE
Je l'avais entendue.
FABIUS
Vous écouterez la mienne, ma mère, qui vous commande de sauver votre honneur en acceptant 1 pour moi ce nom de marquis d'Esgrigny. |
la marquise, avec désespoir.
Mais c'est là ce qui serait un vol infâme.
FABIUS
Oui, madame, pour celui qui garderait ce bien précieux, pour celui qui s'en glorifierait en ce inonde, pour celui qui lui demanderait bonheur et fortune: mais pour celui qui :.c demande qu'à l'écrire sur une tombe, ce n'est plus un vol, c'est une expiation.
LA MARQUISE
Sur une tombe!... {A part avec douleur.) Ali! ce n'est pas à la sienne que j'avais pensé.
FABIUS, se mettant à genoux.
Acceptez donc votre honneur de votre fils mort, ma mère, puisque vous ne pouvez le recevoir de votre fils vivant.
LA MARQUISE, avec effusion.
Ainsi tu mourrais, toi, le seul innocent!
Le seul heureux, ma mère, si à l'heure de ma mort vous étendez les mains sur moi pour me bénir.