JULIE, JEANNETTE
JEANNETTE
Ah çà, mais qu'est-ce qu'il a donc aujourd'hui?
JULIE
11 a l'espoir de te plaire, et cela le rend heu reux.
JEANNETTE
L'espoir de m' plaire, lui! il faut convenir qu'il y met de l'entêtement, par exemple.
JULIE
Tu ne l'aimes donc pas? Voyons, ne crains rien ; avec moi, tu peux parler franchement.
JEANNETTE
Mais je ne crains rien avec lui non plus ; je lui ai assez dit.
JULIE
Comment se fait-il qu'il n'ait pas compris alors?
Dame! il est si...
JULIE
Mais non, pas autant que tu crois. D'abord il paraît entendre fort bien les affaires.
JEANNETTE
Les affaires, oui, j' vous accorde ça; mais sor-
toz-k' de son négoce, il est stupide.
JULIE
Ah! lu es trop dure pour lui. (/est un bon parti cependant.
JEANNETTE
Un bon parti?
JULIE
Sans doute: ce qu'il a, ses projets...
JEANNETTE
Oui, oui, je sais, c'est superbe; mais ça m'est égal, qu'il s'arrange! il fera son sucre et sa diaphane sans moi. J'ai mieux qu' lui. J' vais vous conter ça.
JULIE, riant.
Allons, puisque décidément je dois être la confidente de tout le monde aujourd'hui, je t'écoute. Tu as, dis-tu, un meilleur parti que M. Biroteau?
Cent fois meilleur! et j' n'ai pas été chercher bien loin, c'pendant.
JULIE
Qui est-ce donc?
JEANNETTE
Comment, vous ne devinez pas?... mais c'est mon cousin Henri.
JULIE
M. Henri... tu l'aimes?
JEANNETTE
Eh ! j'en ai bien peur.
JULIE
Et... il partage tes sentimens?
JEANNETTE
Oui, mamzelle. Je crois môme, entre nous, qu'il a commencé avant moi, et que ça le tient encore un peu plus fort.
JULIE
ÀinsiM. Henri t'a dit...?
JEANNETTE
Rien du tout... Ah ben oui, dire! il est trop timide pour dire quelque chose.
JULIE
Eh bien, alors, s'il ne t'a rien dit, qui peut te faire croire..?
JEANNETTE
Mais tout , mamzelle, tout. D'abord, depuis queuqu' temps il soupire beaucoup; ça, c'est au vu et au su d' tout le monde ; il est triste, il ne tient pas en place, il parle tout seul, il lève les yeux en l'air... Si ce n'est pas là de l'amour, qu'est-ce que ça serait donc? je vous le demande.
JULIE, hésitant.
Eh bien ! en supposant qu'en effet ton cousin aime quelqu'un... qui te prouve que ce soit toi?
JEANNETTE
Et qui aimerait-il?... Et puis il y a quelque chose que j' vas vous dire, mais à condition que vous 1' garderez pour vous, parc' que c'est pas très-bien, c' que j'ai fait. Un jour, je l'ai suivi de loin... j' suis convenue que c'était mal, mais enfin j' l'ai suivi. Il s'est approché du beau saule j[ui est près du petit pont, vous savez, celui qui a été planté l' jour de sa naissance, et il y a gravé un chiffre avec sa serpette. Quand c'a été fini, il y
a porté la main à son cœur, puis à son Iront; cl il a continué sa route. Je m' suis approchée alors, et qu'est-ce que j'ai vu sur l'arbre? un J et un II, ce qui veut bien dire Jeannette et Henri. Il n'y a pas à s'y tromper, puisqu'il n'y a qu' moi dans l'endroit dont le nom commence par un J.
JULIE
Oui, c'est vrai... il n'y a que toi.
JEANNETTE
Ali ! si, il y a encore... mais comment »up] qu'Henri... ? oh! non, ce serait trop fou. julie, troublée.
Tu as raison... en effet, je ne dois pas croire que M. Henri...
JEANNETTE
Non, non, soyez tranquille, mamzelle, mon cousin sait trop le respect qu'il doit à... celte personne-là pour oser se permettre de l'aimer. C'est moi, moi, sa petite Jeannette, qu'il aime, c'est évident. La tristesse, les soupirs, le chiffre, les yeux en l'air, tout ça c'était à mon adresse. Ainsi donc il ne s'agil plus que de le décider à se déclarer, et... j'ai compté sur vous pour cela.
JULIE
Sur moi!... mais, en vérité, c'est une gageure: M. Biroteau tout-à-1'hcure et maintenantMlle Jeannette...
JEANNETTE
Vous voilà fâchée?... Pardon, mamzelle, si j'avais su... prenez que je n'ai rien dit, j' m'en vas.
JULIE
Non, non, demeure... je ne suis pas fâchée... j'ai été surprise seulement... et en effet, comment n'as-tu pas compris qu'il serait très-inconvenant à moi d'aller parler à un jeune homme?...
JEANNETTE
Mais du tout, du moment qu' c'est pour une autre, et en tout bien tout honneur... et puis d'ailleurs, il y a si loin de vous à lui! il ne peut pas y avoir d'inconvenance... Vous lui parler. z, n'est-ce pas ?
JULIE
Je te le répète, c'est impossible.
Oh! j' vous en prie, n' me refusez pas! et si i mais Jeannette peut vous être bonne à quelque chose, vous verrez qu'elle n'est pas oublieuse et qu'elle a bon cœur!... c'est dit, j' vais vous envoyer Henri... Oh! merci, merci d'avance! julie, la rappelant.
Non, non... Jeannette, Jeannette!