UN PORTIER DU PAPE
Il est possible qu'il y ait des hommes heureux dans cet infortuné monde, mais je n'en ai jamais rencontré. Métastase a bien raison d'avoir dit que les apparences du bonheur sont toujours trompeuses, et que la félicité des hommes se réduit à paraître heureux :
Si reduce A parer1 a noi felici Ogni lor félicita.
Je ne veux pourtant pas être complètement injuste envers le sort. A force de rentrer dans mes souvenirs, j'y ai découvert une existence qui fait exception à la règle commune : c'est le portier du séminaire du Vatican.
Une affaire assez importante m'avait appelé aux archives de l'église de Saint-Pierre. J'entrai à la sacristie, et je demandai à parler à l'archiviste. Un sacristain nie pria fort poliment de le suivre ; nous traversâmes Une vaste cour, et je fus introduit dans le vestibule du séminaire, où je trouvai ce bienheureux portier.
C'est un homme de soixante-cinq ans environ. Il est habillé avec du drap grossier, coupé sur le patron des vêlements bourgeois du moyen-âge. Sa figure n'a connu ni le rire, ni les pleurs; elle ne porte aucune trace de passions vaincues ou satisfaites ; elle est sereine comme la figure de saint Pierre, le portier du paradis. Ce calme vieillard habite iule loge qui ressemble à la cellule d'un chartreux. Les murs sont peints à fresque et ornés des portraits de tous les papes illustres, et du cardinal-gouverneur. Des sentences choisies dans les saints Pères y sont écrites par intervalles, et encadrées avec des bandes de papier doré. Le lit est au fond d'une alcôve; le chevet est au niveau du matelas; sa couverture est diaprée de larges fleurs rouges; un baldaquin bien étoffé brochant sur le tout. Le portier n'a pour compagnon qu'un magnifique chat gris, lequel paraît avoir aussi la conviction de son bonheur, et dont les doux loisirs vont s'exercer sur les gouttières sculptées par Le Bramante et Michel-Ange. Au moment où j'entrai, le portier causait avec son chat.
« Excusez-moi si je vous dérange, lui dis-je, en le saluant comme portier n'a jamais été salué, je désirerais parler à M. le révérend archiviste. »
Il me regarda fixement, déposa son chat sur une chaise, et me dit, avec une harmonieuse lenteur d'accent : « A monsieur l'archiviste ! Ah î je vais voir s'il est visible ; attendez-moi un petit moment. »
Je m'inclinai, et je caressai le chat du pape, ce qui, je crois, n'est arrivé à aucun autre voyageur.
En attendant le retour du portier, que j'avais vu se perdre dans les tortuosilés d'un escalier sans fin, je me mis à examiner les lieux. La porte du jardin était ouverte, j'entrai. Le jardin du séminaire est abandonné des jardiniers, et cela fait du bien. Il est planté d'orangers, et le gazon est couvert d'oranges qu'on n'a pas cueillies, et qui tombent. Je ne crus pas commettre un sacrilège, ou au moins une indiscrétion, en détachant de l'arbre quelques-uns de ces fruits, avant leur chute. J'en ouvris une douzaine ; ils étaient aigres comme des citrons. Heureusement on
peut se désaltérera une charmante fontaine, qui fait peu de bruit, mais qui donne une eau pontificale, digne d'être portée en triomphe sur un aqueduc. L'ensemble de ce jardin fait un singulier plaisir à voir. Ce dédain de culture, ce massif d'arbres, ce haut gazon avec sa mosaïque orange, ces murs tapissés de capucines, cette fontaine mousseuse et recueillie, cette opulente végétation sauvage qui couronne le jardin, cet enclos désolé qui s'étale joyeusement au soleil de Rome, comme un beau mendiant transtéverin, sous un manteau doré, toutes ces bizarreries de paysage font rêver celui qui passe, et qui ne sait pourquoi il rêve, selon l'habitude des voyageurs.
Le portier me surprit, assis sur la pierre de sa fontaine, une orange verte à la main. Il s'avança lentement, sans me faire soupçonner par ses gestes ou les mouvements de sa tête ce qu'il avait reçu mission de me transmettre. Quand il se trouva en face de moi, il me dit: « Monsieur l'archiviste est malade; vous ne pouvez le voir, mais si vous avez quelque chose 4'important à lui dire, venez demain, vous parlerez à monsieur le sous-archiviste.
— Eh ! monsieur, lui dis-je, je pars ce soir pour Civita-Vecchia. Je vous prie de me faire introduire auprès de monsieur le sous-archiviste. »
Il frit étonné de ma vivacité; sa figure faillit exprimer un sentiment pour la première fois ; il me regarda fixement, et dédaignant de mettre sa parole impatiente au diapason de la mienne, il me dit, avec la tranquillité habituelle et perlée dé sa voix : « Monsieur le sous-archiviste est sorti ; il est à Borgo Nuoi'o, il ne rentrera que vers les vingt-trois heures : aile vend tre.
— Eh bien ! lui dis-je, j'attendrai vingt-trois heures. On est fort bien ici ;rje ne vous dérange pas ?
— Monsieur est Français ?
— Pour vous servir.
— Ah ! j'ai entendu parler de votre pays. Vous avez eu un empereur païen ?
— Jamais.
— Si, si, païen ; il a fait beaucoup de mal au Saint- Père.
— Vous vous souvenez de cela ?
— Comment, si je m'en souviens ! il y a quarante ans que je suis San-Pictn'no. »
Cette expression, qu'on ne peut traduire, désigne très-bien une des professions les plus singulières qui existent en Italie. Les San-Pietrini sont des hommes attachés au service de ce labyrinthe chrétien qu'on appelle Saint-Pierre. Il y a des San-Pietrini qui ne sont jamais sortis de l'immense édifice, où ils vivent et meurent, comme des marins sur leurs vaisseaux. On embrasse à Rome l'état de San-Piclrïno lorsqu'on n'a rien de mieux à faire, et qu'on peut avoir de bonnes protections, et présenter au chef des certificats de moralité.
« Quarante ans ! lui dis-je, pour détourner la conversation d'un sujet qui m'embarrassait ; vous n'avez donc jamais fait d'autre métier ?
— Jamais d'autre. Mon père était San-Pietrino pour la girandola; et ma mère San-Pietrina pour balayer le tombeau du pape Paul, de la famille des Borghèse. Saint-Pierre est ma maison paternelle.
— Vous en êtes sorti quelquefois ?
— Jamais. Où voulez-vous que j'aille !
— C'est juste. Vous êtes ici au seuil du paradis, que feriez- vous ailleurs? Vous connaissez Rome, cependant ?
— Je la connais un peu ; je ne l'ai vue que de làliaut, de la coupole; on la voit très-bien.
— Et quels sont vos amusements ici ?
— Oh î je mène une vie de séraphin. J'entends la messe tous les jours ; je regarde passer les processions ; quelquefois je sonne la grosse cloche, pour le Corpus Dumini, pour le samedi suint, pour les grandes fêtes ; je vois sortir le Saint-Père souvent ; il sait mon nom; il me bénit; il me fait donner quelques écus. C'est un saint.
— Et que faites-vous de l'argent ?
— Moi? rien, je n'en ai pas besoin ; je me nourris des miettes qui tombent de là-haut ; je bois de l'eau de ma fontaine, et je ne change d'habits que tous les vingt-cinq ans, pour le jubilé
— Vous n'avez jamais été marié ?
— Oh ! monsieur, on voit bien que vous êtes Français... Je suis portier du séminaire du Vatican.
— Excusez-moi, je ne connais pas les usages
Ainsi donc, vous êtes un homme fort heureux, n'estil pas vrai?
— Je ne comprends pas bien votre seigneurie.
— Je vous dis que vous me paraissez bien content de votre position.
— Mais tout le monde, je crois, est content de sa position.
— Pas précisément; il y a au contraire des gens qui se disent malheureux
— Vous croyez ?
— J'en suis sûr.
— Mais ils offensent Dieu, ceux-là.
— Je ne vous dis pas le contraire, mais j'en ai vu
de ceux-là Qui fréquentez-vous ici ?. ... Quelle
est votre société ?.... Avez- vous des amis ?
— Je ne vous comprends pas bien, excusez-moi.
— Pardon, je vous fais peut-être des questions indisciètes.... Encore une, s'il vous plaît, une seule : Formez-vous quelque souhait ? Quelle est la chose que vous désirez le plus ardemment?
— Comme tout le monde, le paradis.
— Oui, dans l'autre vie, mais dans celle-ci ?
— Une messe à mon intention, célébrée par le Saint-Père à la chapelle Pauline, le jour de ma mort.
— Voilà toute votre ambition ?
— Eh ! j'espère que c'est bien assez pour un pauvre portier.
— Vous ne désirez rien autre ?
— Rien. »
En ce moment un professeur en soutane de drap violet et] en toque, descendit rapidement l'escalier, et me dit que je pouvais monter aux archives, qu'elles étaient à ma disposition. Je suivis le jeune abbé, qui m'introduisit dans une galerie disposée en bibliothèque, et dont les croisées ouvertes laissaient apercevoir dans un voisinage effrayant un des flancs de la prodigieuse basilique. Là, je trouvai deux autres abbés ; ils me reçurent avec une grâce toute romaine, et voulurent bien m'épargner de fastidieuses recherches sur tant de rayons à registres, qui pour moi étaient un domaine inconnu, et pour eux une fréquentation de tous les jours.
En descendant des archives, je revis le portier; il
se promenait dans son jardin, calme comme le premier homme, dans l'Eden, avant sa faute : il fredonnait nonchalamment un verset de psaume, et s'arrêtait de temps en temps, du pas et de la voix, pour arracher quelques feuilles jaunies par le soleil, et dont la nuance triste déparait la verdure des orangers. Je ne pus m'empècher de le détourner de ses occupations, pour le remercier et lui faire mes adieux : il me rendit ma politesse par un geste amical, mais sans empressement ni intention marquée de vouloir continuer l'entretien avec moi ; il m'avait déjà oublié ; j'avais fait moins d'impression, dans sa journée, qu'une feuille jaune sur une verdure de printemps. Si chacun est philosophe à sa manière, voilà un homme qui peut-être a adopté la bonne. Il n'a connu ni les ennuis, ni les contrariétés, ni toutes ces sensations poignantes qui jalonnent les autres existences. Son bonheur, à lui, ne se forme pas seulement de l'absence du malheur, mais d'une série non interrompue de jouissances qui vivent dans son cœur, comme une fête calme et perpétuelle. Il se rend témoignage, à chaque instant, de la béatitude qui l'inonde. Ce n'est que pour lui que le soleil romain brille, que la fontaine coule, que l'oranger se couvre de fleurs, que le pape se promène en palanquin, que Michel-Ange a jeté la coupole de Saint-Pierre à 400 pieds dans l'air. Toutes ces voluptés paisibles l'enveloppent comme un vêtement, l'enivrent sans satiété, l'accompagnent partout. C'est le -seul homme de l'univers qui tient toutes ses passions, tous ses caprices, toutes ses fantaisies, à la portée de sa main: et croyez bien que ce n'est point un bonheur vulgaire, celui qu'il retire d'un spectacle solennel qui l'entoure et fait corps avec lui. Elle est d'autant plus grande, sa félicité, qu'elle ne lui laisse jamais le loisir de la soumettre à l'analyse froide qui tue et désenchante. Enfin, cet homme est si heureux, dans toute la plénitude du mot, que, délivré des sombres préoccupations qni assiègent la vie présente, il regarde sans effroi la vie future, et du fond de son vieux fauteuil de concierge, il voit distinctement, dans le paradis, la place lumineuse qui l'attend pour l'éternité. Si j'avais l'honneur d'être San-Piclrino, je demanderais
la survivance du portier du séminaire du Vatican.