‹ Magasin universel (volume 3)Chapitre 104 sur 242 · LE ROI NÉRON , CHEF SUPREME DES ÎLES MASSACRE · texte numérisé non relu

LE ROI NÉRON , CHEF SUPREME DES ÎLES MASSACRE

Ce fut dans le courant de l'année 1830 que le capitaine américain Morrell, commandant le beau brick Y Antarctique, de New-Yorck, découvrit le groupe des îles Massacre, dans l'Océan Pacifique. Le navire était à peine assuré sur ses ancres, que les naturels, à peu près aussi noirs de peau que les Africains, commencèrent à se réunir autour de lui, demeurant toutefois à distance respectueuse dans leurs petits canots, et témoignant, par leurs signes, de la curiosité, de l'étonnement et de la crainte. Ils s'avancèrent jusqu'à un mille du vaisseau, et alors ils tinrent leurs rames immobiles, comme n'osant avancer davantage. A cette vue, le capitaine Morrell déploya un drapeau blanc en signe d'amitié, et leur montra plusieurs colliers de grains de verre et d'autres objets brillant au soleil. Oa les décida ainsi à s'approcher tout à fait du navire; mais lorsqu'ils eurent examiné les cordages, les agrès, ils parurent avoir tellement peur, qu'ils ne purent, pendant quelque temps, se déterminer à venir à bord. «J'en distinguai'bientôt dans le nombre un,

écrit le capitaine; je le reconnus pour être le chef de la peuplade, et, faute d'un nom plus convenable, je l'appelai Néron. Sa taille était athlétique, son regard plein de majesté et de noblesse ; il était très-splendidement ou plutôt très-bizarrement orné de coquillages et de fleurs qu'il portait à la tête, au cou et à la ceinture, tandis que ses bras et ses jambes étaient décorés d'anneaux et de bracelets de la plus belle écaille de tortue. Après un long temps, je parvins à lui persuader de venir à bord avec quelques-uns des siens ; mais ce fut après beaucoup de doute et d'hésitation. Qui pourrait dépeindre en termes assez forts leur étonnement lorsqu'ils se virent sur le pont? ils semblaient être devenus muets et stupides, et ne firent pas le moindre mouvement, ne remuèrent pas le pied avant que j'eusse pris Néron par le bras et l'eusse fait promener avec toutes les démonstrations imaginables de politesse. »

Un peu rassuré par la bienveillance de cette conduite et par la cordialité de la réception, Néron commença peu à peu â revenir de sa surprise, et à témoigner une extrême curiosité ; il examina rapidement les mâts, les voiles, le pont, les câbles, les ancres, et tout ce qui tombait sous ses yeux, passant d'un objet à un autre, les palpant avec ses deux mains, demandant l'usage de chaque chose, mais n'attendant jamais de réponse, et mettant aussitôt les doigts sur un autre objet. Enfin, il se mit à sauter sur le pont comme un fou, alternativement riant et poussant des exclamations de surprise ; lorsqu'une chose le frappait d'une façon toute particulière, il s'écriait aussitôt : rctt-stiller, c'est-à-dire beau. Ses compagnons s'intéressaient aussi beaucoup aux objets dont ils étaient environnés, mais n'osaient pas exprimer leurs sensations en présence de leur chef. Le capitaine Morrell invita Néron à descendre avec lui dans la cabine; mais il refusa jusqu'à ce que trois de ses gens eussent d'abord tenté cette terrible entreprise, et qu'il leur eût donné l'ordre en conséquence, ordre qu'ils écoutèrent avec une répugnance évidente. Cependant ils eurent à peine mis le pied dans la cabine, que la frayeur fit chez eux place à la surprise et à l'admiration, lorsqu'ils virent le grand nombre de fusils, de pistolets et de sabres brillants qui la décoraient de toutes parts ; ils couvraient de leurs mains leurs yeux éblouis, et ils criaient : rell-stlller, cri que répétaient aussitôt leurs compagnons restés sur le pont. On leur montra ensuite une glace, dont la vue les frappa d'abord de terreur; ils restèrent plusieurs minutes abrutis d'étonnement, se regardant les uns les autres, puis fixant l'image réfléchie par le miroir : mais aussitôt qu'ils y reconnurent leur visage noir comme l'ébène, ils s'embrassèrent, firent les plus grotesques grimaces, rirent à gorge déployée et hurlèrent de joie.

Néron, dès qu'il les entendit, ne put résister plus longtemps à son désir de descendre aussi et à leurs sollicitations; en un saut il fut dans la cabine, et tandis qu'il la parcourait des yeux, ses exclamations de surprise et de bonheur dépassaient toutes les bornes. Bientôt on aperçut autour du vaisseau un plus grand nombre de barques, remplies de naturels également noirs et nus, venant des autres îles ; ils paraissaient incrédules aux merveilleuses histoires que racontaient ceux de leurs amis qui étaient à bord .

Mais ils se convainquirent bientôt par leurs propres yeux qu'on ne leur avait pas dit la moitié même de ce qui était. On leur montra alors la cuisine, leur offrant du pain et quelque autre nourriture ; ils refusèrent d'y goûter avec beaucoup de répugnance. Les canons attirèrent ensuite l'attention du clief noir, qui parut fort inquiet d'en connaître l'usage ; mais il n'était ni convenable ni politique alors de satisfaire sa curiosité sur ce sujet. Le capitaine Morrell prit cependant un peu de poudre et la brûla devant eux sur le pont, ce qui les effraya tellement, qu'ils tombèrent tous la

face contre terre ; mais, voyant qu'ils n'avaient aucun mal, ils se relevèrent bientôt sans plus rien craindre, et donnèrent à entendre que cela produisait l'effet du tonnerre et des éclairs. Quand leur curiosité commença enfin à se satisfaire, et l'ardeur de leur entbousiasme à se calmer, on distribua à Néron et à ses principaux camarades quelques présents, dont ils témoignèrent beaucoup de reconnaissance. INéion ne voulut pas être en reste de politesse ; c'est pourquoi il dépêcba vers le rivage plusieurs canots, qui ne tardèrent pas à revenir cbargés de cocos et d'autres

(Néron, chef da îles Massacre.)

fruits. Alors, à sa prière, le capitaine Morrell accompagna Néron à terre, dans son propre canot, tandis que le second du navire les suivait dans la chaloupe de l 'Antarctique , bien équipée d'hommes et d'armes. Lorsqu'ils furent descendus dans l'île, Néron conduisit ses hôtes à sa maison, qui ne se distinguait des autres qu'en ce qu'elle était plus haute et plus vaste; ils y prirent des rafraîchissements, lesquels consistaient en fruits et en poissons de plusieurs espèces ; puis assis sur des nattes, dont le plancher était couvert, les chefs, avec quelques fort jolies femmes presque entièrement nues, formaient un cercle autour de ces étrangers ; mais c'était sur le capitaine Morrell que se portaient le pU«j souvent leurs regards, et sans

doute ils le considéraient comme chef de quelque puissante tribu d'une île lointaine. Le repas fini, le capitaine Morrell présenta à la reine une paire de ciseaux, un petit couteau et des grains de verre que Sa Majesté accepta très-gracieusement et dont elle parut fort ravie, des ciseaux surtout. Le couteau et les ciseaux excitèrent l'admiration générale, ce qui était bien naturel dans un groupe d'êtres qui n'avaient encore jamais vu un morceau de fer ni d'acier, et dont les meilleurs outils étaient faits de coquillages ou de pierre. « Après que leur joie se fut un peu calmée, écrit encore le capitaine Morrell, leur curiosité se dirigea sur ma personne même. Nul d'entre eux cependant, à l'exception du roi Néron, n'osa me tou-

cher, encore n'exécuta-t-il cette prouesse que d'une main tremblante. Quand il se fut bien convaincu que j'étais de chair et d'os comme lui et ses semblables, et que rien ne pouvait faire disparaître la couleur blanche dont il croyait ma peau noire recouverte, il se tourna vers ses conseillers d'un air fort surpris, et les harangua quelque temps à propos de ce merveilleux phénomène. Toute l'assistance l'écouta avec moins de respect que d'étonnement, restant immobile comme des statues, les yeux fixes et la bouche béante. Néron me pria alors d'ouvrir ma veste et ma chemise pour qu'il fit le même essai sur la couleur de mon corps ; mais le résultat fut un accroissement de surprise. Chacun des hommes s'approcha tour à tour, et se convainquit que ma peau n'était ni une étoile blanche bien tendue sur mon corps, ni sa couleur l'effet de moyens artificiels. Quand leur curiosité fut suffisamment satisfaite sur ce point, les femmes m'offrirent plusieurs beaux colliers de coquillages qu'elles détachèrent de leur cou, de leurs bras et de leurs jambes, et dont elles me parèrent. Cette politesse fut aussitôt imitée par les chefs qui ôtèrent et m'offrirent leurs bonnets ou guirlandes de plumes ingénieusement travaillés et ornés avec goût de corail rouge. Cependant nous avions été joints par environ quatre cents naturels; tout-à-coup, à mon extrême surprise, fut entonnée une chanson qu'ils chantèrent en chœur, vieux et jeunes, hommes, femmes et enfants. A en juger par leurs gestes, elle s'adressait évidemment à moi, et avait pour but de témoigner leur reconnaissance des présents qu'ils avaient reçus. Alors je cherchai par signes et par gestes, à force de révérences et de sourires, à les remercier d'une telle politesse. Ce concert terminé, je fis entendre à Néron que je désirais examiner l'île , et le priai de me faire l'honneur de m'accoinpagner, ce à quoi il consentit avec plaisir, prenant avec lui plusieurs gens de sa suite. Six hommes, par ordre de leur chef, marchèrent devant nous, servant de guides et nous frayant le passage. J'étais sans armes, m'irnaginant que la meilleure garantie de ma sûreté personnelle était la confiance que je semblais mettre en mes conducteurs, qui, de fait, paraissaient les gens les plus doux, les meilleurs et les plus inoffensifs que j'eusse jamais vus. Tandis que nous traversions la forêt, tous cherchaient à m'amuser, jouant, sautant, courant, cabriolant comme des gamins qui sortent de l'école. Tous les objets qui me tombèrent sous les yeux pendant cette excursion avaient un air de jeunesse et de fraîcheur, comme si toute l'île était de création récente, les arbres étaient fort jeunes; en passant au milieu des bois, je vis quelques plantes couvertes à profusion de belles fleurs rouges, que Néron me dit être cultivées par eux exclusivement pour leur parure. Vers le centre de l'île, mon attention fut arrêtée par de petits morceaux de corail, empilés régulièrement, et seulement séparés les uns des autres par des sentiers dont l'approche était défendue par des pieux fichés en terre. Néron m'apprit que c'était le cimetière royal, et que les morceaux de corail étaient autant de tombes. Ils n'y enterraient que les chefs et les guerriers de distinction, qui seuls avaient la permission de franchir la palissade: les corps des gens du peuple étaient jetés à la mer. »

.Dans les îles Massacre, les hommes sont en général

grands de 6 pieds, bien proportionnés, droits et larges de poitrine; aussi sont-ils forts, nerveux, vigoureux et un peu gros, mais extrêmement agiles; leurs bras et leurs jambes sont bien taillés; et comme la plupart des insulaires de l'Océan Pacifique, leurs mains et leurs pieds sont petits en proportion des autres parties du corps. La forme de leur tête est extrêmement gracieuse, et toute différente de celle des Africains ; la peau des hommes et des femmes est douce et délicate au toucher ; leurs cheveux sont un peu crépus, mais doux et soyeux. Leurs yeux sont grands, naturellement unis et bien proportionnés; leur nez est élégant, et leurs lèvres le sont aussi, car elles sont peu épaisses, et s'ouvrent assez pour laisser voir deux rangées d'ivoire, c'est-à-dire leurs dents qui sont toutes égales et pareilles, admirablement disposées entre des lèvres dont l'incarnat ne le cède en rien à l'éclat du corail qui environne leurs îles. Mais l'expression de leur physionomie, lorsqu'elle n'est pas adoucie par le plaisir, est sauvage, féroce,en même temps qu'elle indique la fermeté et la résolution. Ils se tatouent avec extravagance bras, jambes, poitrine, épaules et figure, et souvent d'une si effrayante manière, que leur air féroce en devient hideux. Les femmes sont presque aussi corpulentes que les hommes, ont également le teint noir, et ne sont pas moins bien faites, avec le dos étroit, le sein saillant, la taille mince, les hanches peu marquées ; elles ont les jambes et les bras bien proportionnés, de grands yeux noirs, de petites figures rondes, le cou mince et de fort belles dents. Nous ne dirons presque rien de leur vêtement, et pour cela nous avons d'excellentes raisons. Quelques-unes portent bien des nattesfaitesavecla seconde écorce du cocotier, qu'elles attachent comme un jupon autour de leur ceinture, et qui tombent jusqu'à mi-genoux; mais la plupart, hommes et femmes, vont entièrement nus, si nous exceptons leurs ornements qui consistent en larges feuilles, eu coquillages, en os et en dents depoissons, qu'ils portent à la tête, aux oreilles, au nez,'au cou, aux bras, aux reins, aux cuisses, aux jambes et aux chevilles. Les chefs se distinguent par des bonnets à plumes qui ondulent gracieusement au souffle du vent. Leurs instruments de guerre sont assez nombreux pour se convaincre qu'ils seraient, en cas d'hostilité, de très-formidables ennemis. Leurs armes consistent en arcs, flèches, lances, massues et haches. Les arcs ont 8 pieds de longueur, et sont faits de bois de palmier ; ils sont légers, forts et très-élastiques; l'écorce intérieure du même arbre leur fournit les cordes. Les flèches sont de petits roseaux très-droits, qui poussent en abondance dans une des îles ; elles sont longues de 5 pieds, et la pointe est faite d'un bois extrêmement dur. Leuis lances sont du même bois que leurs arcs, hautes de 16 pieds, également ciselées au milieu, et polies avec tant de soin, travaillées avec tant de goût, qu'elles semblent être d'ivoire. Leurs massues sont aussi de palmier ; elles ont 4 pieds de long, avec une lame plate à l'un des bouts, large de 5 pouces et bien aiguisée; l'autre bout, qui est le manche, est presque rond, et gros de manière à être tenu dans la main ; il se termine par une espèce de boule assez semblable au pommeau d'une épée, sur laquelle sont sculptés la tête, la figure et les traits d'un nègre féroce. Leurs haches sont longues de

Ifr

18 pouces, avec un bout aminci pour servir de poignée, tandis que de l'autre est une tète grossièrement sculptée, de la grosseur d'un coco, qui représente l'horrible figure d'un guerrier tatoué et peint pour le combat. A. Mazuv.

Page 1