‹ Magasin universel (volume 3)Chapitre 111 sur 242 · RUNDJET-SING , ROI DE LAHOR · texte numérisé non relu

RUNDJET-SING , ROI DE LAHOR

On se souvient encore avec quel empressement on accueillit le général Allard à son retour de l'Inde ; avec quel avide et bienveillant intérêt on écouta les récits de ce vieux soldat, récits étranges, qui, tout vrais qu'ils sont, rappelaient parfois les contes merveilleux des Mille et une Nuits. Et quand on eut parcouru toutes les phases de cette singulière destinée , quand on eut payé à ce représentant du nom français en Asie le tribut d'admiration qu'il mérite , comme on l'interrogea sur Rundjet-Sing, sur ce petit Bonaparte d'Orient, que nous avions entrevu dans la correspondance de Jacquemont ! Qui de nous aujourd'hui ne s'intéresse à ce prince, barbare à demi civilisé, dans lequel on retrouve quelque chose de la grandeur et du génie des anciens conquérants de l'Asie; chef d'une horde guerrière, qui, sans autre secours que sa valeur et son habileté, a su se créer, sous les yeux mêmes des Anglais, un puissant empire qui tient en respect la compagnie des Indes orientales ? Nous ne pouvons en effet nous défendre d'un véritable sentiment de sympathie pour le roi de Lahor, quand

nous le voyons accueillir honorablement des officiers français, les revêtir de commandements importants, donner par eux à ses troupes l'organisation et la discipline des armées françaises, adopter enfin le drapeau français.

Nous avons déjà publié une notice sur Rundjet- Sing ; voici quelques nouveaux détails sur l'organisation primitive des peuples qu'il gouverne, les Sikhs, leurs conquêtes et leurs revers, enfin leur situation au moment où Rundjet-Sing s'empara de la souveraine puissance. Cette partie, entièrement neuve, a par elle-même une importance historique véritable.

Les Sikhs ne formaient point dans l'origine un peuple, mais bien une secte religieuse ; cette secte commença au moment où Baber vint fonder dans l'Hindoustan la puissance des Mogols ; Nanak-Shah, auquel elle doit sa naissance, prêchait la tolérance universelle, et voulait opérer une fusion entre la foi des Hindous et celle des Mahométans. Les dogmes et les croyances qui composaient la doctrine de ce réformateur furent successivement développés par dix gourous, ou guides spirituels, dans des volumes sacrés qu'on appelle Grandes. Cette doctrine de paix et d'union eut de nombreux prosélytes; mais, tout pacifiques qu'ils étaient, les nouveaux sectaires ne tardèrent pas à inspirer des craintes, et ne purent éviter la persécution. Les mesures rigoureuses exaspérèrent le dernier des gourous, Govind, qui, rompant avec les traditions de Nanak-Shah, fit de ses coreligionnaires des guerriers, et les plus redoutables ennemis de l'empire des Mogols et de la foi musulmane. Govind succomba, et sa secte fut pi-esque entièrement détruite ; ceux d'entre les Sikhs qui échappèrent à la persécution se cachèrent et conservèrent dans une profonde retraite les préceptes du martyr Govind.

Les désordres qui éclatèrent dans la vice-royauté de Lahor, l'invasion des Afdalis, sous la conduite d'Admed-Shah, rendirent l'espérance aux Sikhs; ils reparurent un moment, mais l'énergie du gouverneur de Lahor les réduisit encore à quitter le pays. La guerre renaissait sans cesse entre les puissances qui se disputaient le Penjab, et^toujours les Sikhs en profitaient ; les nouvelles invasions d'Admed et la mort du gouverneur de Lahor accrurent leur audace et leur nombre; chaque jour des bandes de pillards se montraient dans les districts du Penjab ; mais ce qui favorisa surtout leurs conquêtes, c'est le secours que leur demandèrent tour à tour les partis ; aussi se trouvèrent-ils puissants lorsque le Penjab resta enfin au pouvoir d'Admed-Shah. Il leur fut plus facile que jamais de se recruter, de s'organiser, de développer toutes leurs ressources, de faire de nouvelles conquêtes et d'assurer leurs établissements. Effrayé de cet accroissementdepuissance, Admed s'avance avec un détachement d'élite pour attaquer les Sikhs ; mais c'était un ennemi difficile à saisir, car il se dispersait comme il se rassemblait, avec la plus grande promptitude. Admed-Shah, en arrivant, ne trouva plus de Sikhs à combattre, et rentra dans Lahor; mais quelques mois après, il les surprend, les poursuit, et les massacre; leur perte fut si grande en cette occasion, que cette défaite est qualifiée de ghalou-ghara (carnage sanglant) dans les traditions sikhes. La vengeance d'Admed ne s'en tint pas là; il démolit les temples sikhs et les réservoirs sacrés, après les avoir souillés

par le sang et les entrailles des vaches et des taureaux. A peine Admed fut-il parti, que les Sikhs reprirent les armes, s'emparèrent de la ville de Sirhind et la rasèrent. Pas une maison ne resta debout, et c'est une action encore méritoire pour un Sikh d'emporter trois briques des ruines de Sirhind ; ils s'emparèrent alors définitivement du Penjab, et ne furent plus troublés dans leur possession. Comme on le voit, cette conquête offre quelques rapports avec celle de la Gaule par les Francs. Ce n'est qu'à force d'incursions sans cesse renaissantes, ce n'est qu'après une longue

lutte que les associations sikbes, comme autrefois les associations franques, parvinrent à occuper le pays qu'elles convoitaient.

Les bordes sikbes qui marchaient sons la conduite des serdars n'étaient autre cbose que des associations où chacun se regardait comme intéressé au succès d'une même entreprise, et considérait les terres nouvellement conquises comme une propriété commune dont il devait avoir sa part, selon l'aide qu'il avait apportée. Le nom de misais, par lequel elles se désignaient elles-mêmes, indiquait qu'elles formaient

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une confédération de puissances égales entre elles, sous des chefs de leur choix. Quand elles s'organisèrent dans le pays, on arrêta d'abord les circonscriptions territoriales de chaque misai, qui étaient au nombre de douze; puis les serdars prirent leur part, et le reste fut partagé entre chaque chef de bandes ; ces chefs à leur tour distribuèrent les villes, les villages, les hameaux, les terres, aux chefs inférieurs, selon le nombre de chevaux qu'ils avaient mis en campagne. Chacun, en un mot, reçut sa part suivant son mérite, comme associé à titre égal, et la posséda dans une indépendance presque absolue. Le serdar, chef du misai, conduisait à la guerre, et rendait la justice en temps de paix ; il était respecté et traité avec déférence par les chefs inférieurs ; mais ceux-ci

ne se considéraient comme obligés à l'obéissance que quand ils y trouvaient leur bénéfice réciproque, ou que le bien du misai l'exigeait. Dans le cas d'une querelle entre égaux, on s'en rapportait au jugement du chef de bande, et si la décision n'était pas satisfaisante on pouvait faire appel au serdar. Malgré la hiérarchie assez régulière qu'on y remarquait tout d'abord, cette espèce de république fédératiye avait moins de chances de durée que le système féodal. On n'y trouvait nulle part le pouvoir énergique qui pouvait lui donner de l'unité. Les désordres y naquirent promptement et ne furent point réprin es. Dans une organisation aussi peu stable, et paimi ces hardis aventuriers, jamais les motifs de quen ll< s ne pouvaient manquer ; elles se multiplièrent, et cLacun

suivant à son gré le parti qui lui plaisait, ce fut bientôt une confusion dont surent profiter les ambitieux.

L'aïeul, et surtout le père de Rundjet-Sing, jetèrent au milieu des divisions intestines les fondements d'une fortune qui devait s'élever si haut. La famille de ce prince ne date pa> de bien loin, elle tire son origine d'un nommé Diton, qui possédait pour tout patrimoine deux charruesetun puits. Dison fut le père de Nodh-Sing, dont le fils, Tcharat-Sing, s'éleva par sa valeur, de la condition de simple dart'i ou homme de grand chemin, au rang de serdar du douzième misai de la confédération sikhe. Tcharat-Sing mourut à quarante-cinq ans, laissant une veuve avec deux fils et une fille. L'aîné de ces fils, Maha-Sing, lui succéda dans son serdari, qu'il agrandit, bientôt aux dépensdes misais voisins. Nous ne le suivrons pas dans les guerres et dans les négociations qui occupèrent toute sa vie ; nous dirons seulement qu'il ne tarda pas à prendre le premier rang parmi ses égaux, qu'il n'y eut plus dans le Penjab de serdar qui pût rivaliser d'autorité avec lui, et réunir des forces égales aux siennes ; qu'à sa mort enfin il laissa à son fils, Rundjet-Sing, une puissance telle que le jeune prince put achever plus tard la soumission de tous les serdars dont les misais subsistaient encore.

Rundjet-Sing est né en 1780 ; il a donc aujourd'hui cinquante-sept ans. Il avait douze ans lorsque son père mourut ; à dix-sept il prit les rênes du gouvernement. Depuis cette époque jusqu'à aujourd'hui, sa vie n'a été qu'une suitedecombatspresquetoujours heureux, de négociations presque toujours heureuses. Ambitieux comme son père et son aïeul, il attaqua d'abord les serdars dont les possessions lui faisaient envie, ou dont la puissance lui portait ombrage ; ce fut dans ces petites guerres surtout qu'il déploya cette activité «ans égale, et cette merveilleuse fécondité de ressources qui le distinguent. Ses agrandissements successifs ne tardèrent pas à le mettre en contact avec la compagnie des Indes, à laquelle il inspira dès l'abord des craintes sérieuses; tout en prenant une attitude hostile, elle comprit qu'une alliance avec le roi de Lahor valait mieux pour elle qu'une guerre dont les chances étaient incertaines ; aussi s'empressa-t-elle de conclure, dès 180. >, un traité avec Rundjet-Sing. La compagnie lui traçait pour limites au sud le Satledi, il est vrai; mais ne lui restait-il pas la faculté de s'étendre à l'orient vers les monts Hymalaia, à l'ouest et au nord dans l'Afganistan ? Il en a largement profité. La partie occidentale du Penjab, la région montagneuse qui avoisine le Rachemyr, et le Kachemyr lui-même, une grande partie du Kaboul, sont successivement tombés en son pouvoir, et tout récemment encore, les journaux anglais nous annonçaient que dans une expédition au-delà du Sind, qui naguère encore lui servait de frontière, il s'était assuré de la rive droite de ce fleuve par la conquête de presque tout le Randahar.

Ainsi la puissance du roi de Lahor s'étend aujourd'hui du sommet de l'Himalaia au confluent du Satledi et du Sind, sur tout ce magnifique delta qui porte le nom de Penjab, le pays aux cinq fleuves ; si elle s'arrête vers le sud, au cours du Satledi, parce que les Anglais sont derrière, elle franchit au nord le Sind sur tous les points, et menace l'Afganistan. Ce

royaume est presque aussi vaste que la France, et peut-être s'agrandira-t-il encore. L'activité est la vie de Rundjet-Sing ; la soif des richesses et des conquêtes le pousse. Qui sait où s'arrêteront ses envahissements, aujourd'hui surtout qu'il se trouve à la tête de soixante mille hommes de troupes régulières, bien aguerries et pleines d'ardeur, dont les deux tiers sont armées à l'européenne ? avec de pareilles forces, toutes les conquêtes lui deviendront faciles. A. M.

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