‹ Magasin universel (volume 3)Chapitre 122 sur 242 · HONFLEUR · texte numérisé non relu

HONFLEUR

Honfleur, ville et port de nier du département du Calvados, située entre la côte Vassal et celle de Grâce, sur la rive gauche de l'embouchure de la Seine, est dans une position extrêmement favorable aux opérations maritimes. Il parait, d'après les récits de plusieurs historiens, qu'elle occupait, dans les temps moyens de la monarchie, un rang honorable parmi les ports de la province, puisque, sous le règne de François Ier, elle était pourvue d'un château, de murailles et de portes défendues par des bastions dont il reste encore des débris. Cet appareil militaire la rendait nécessairement digne d'un certain intérêt; et si l'on réfléchit d'ailleurs que le Havre étant nul à cette ■époque, Honfleur présentait le seul point d'où l'on pût défendre l'embouchure de la Seine contre les flottes ennemies ; si l'on examine le parti que l'on pouvait tirer de sa situation topographique, au moyen de laquelle on peut commander tout le commerce •dont ce fleuve est l'écoulement continuel, on concevra quel prix la France dut attacher à sa conservation. Quelques chroniques font remonter son origine au temps de Jules César ; d'autres veulent qu'un chef d'aventuriers, dont les soldats rançonnaient les bâtiments qui naviguaient dans ces parages, en ait été le <tondateur ; mais ces assertions, reposant sur d'anciennes traditions populaires, et ne s'appuyant sur aucun document historique, ne méritent pas une sérieuse attention. Quoi qu'il en soit, Huneflotum (c'est le nom latin que porte Honfleur, et dans les vieux Tome iv. — mars 1837.

titres Huneflot), fut souvent le théâtre d'événements remarquables, tant à l'époque de l'invasion de la Normandie par les Anglais, que lors des guerres civiles soutenues dans ce pays par les Calvinistes. Assiégée en 1440 par les premiers, prise en 1562 par les seconds, reprise la même année par le duc d'Aumale, cette ville était tour à tour la proie des différents partis qui se disputaient sa conquête, lorsque Henri IV, maître alors d'une partie de la province, résolut de s'en emparer. Le chevalier de Grisson, gouverneur de la place, fit une résistance habile et vigoureuse ; capitaine expérimenté, il s'était ménagé des intelligences avec l'amiral Brancas de Villars, et il recevait par mer des convois de vivres et de munitions. Peutêtre même la valeur de la garnison, ranimée par ces puissants secours, aurait-elle fatigué le courage du monarque, s'il n'avait fait couler un bâtiment à l'entrée du port, et coupé de cette manière toute communication avec les assiégés. Cette manœuvre produisit son effet, elle isola complètement Honfleur des alliés qui pouvaient la secourir, découragea bientôt sa garnison, qui, par une capitulation honoiable, passa enfin sous les drapeaux du roi de Navarre.

L'intérieur du port de Honfleur renferme deux bassins; le premier a été commencé en 1G84 : mal entretenu, il n'est presque d'aucun usage ; le second, autorisé par lettres patentes du 28 août 1786, rend encore quelques services au moyen d'une écluse de chasse, dont l'action cependant est tellement paralysée par les obstacles résultant des localités mêmes qu'elle peut suffire à peine à l'entretien du chenal.

L'avant-port toutefois est assez spacieux ; il peut y entrer des vaisseaux tirant jusqu'à 16 pieds d'eau, circonstance assez favorable au petit nombre d'expéditions de long cours que cette ville est en état d'entreprendre. Différents projets avaient été soumis à l'autorité pour obvier aux inconvénients présentés par l'accumulation de la vase; l'un d'eux, entre autres, devait, à l'aide d'un canal, établir une communication facde avec Rouen, en faisant éviter les bancs de sables mouvants de Quillebceuf et de Saint-Sauveur; mais ce projet, accueilli d'abord avec intérêt, fut traité bientôt avec indifférence, et finit par être tout à fait oublié. Peut-être aurait-il changé les destinées d'une ville dont le commerce a subi de si grandes altérations ; peut-être aurait-il excité une heureuse émulation entre elle et le Havre, si le gouvernement avait employé dans cette entreprise des capitaux qui pouvaient lui rapporter de si grands intérêts. Au surplus, à notre époque paisible, Honfleur est parfois assez fréquenté ; on y voit quelques gros navires qui viennent y déposer les produits de leurs courses lointaines, à côté de petites embarcations consacrées uniquement, soit au cabotage, soit à la pêche. Cette dernière occupation surtout, à laquelle sont employés des navires appelés houris, besquines etpicoteux, est une branche d'industrie si productive sur ces rivages, que les premiers rapportent souvent du nord de l'Angleterre des cargaisons de maquereaux estimés 15 à 18,000 francs. Aussi, sans compter les ressources que ce commerce procure à la ville, sans compter l'espèce d'aisance qu'il répand sur les habitants de ces côtes, il amène à des résultats bien autrement précieux, en formant pour la marine royale une pépinière de matelots intrépides et expérimentés.

La gravure que nous publions offre la vue de l'intérieur du port ; en face on aperçoit une partie de la ville dominée par une tour ancienne, seul débris, avec la porte de Caen, des fortifications qui la défendaient jadis. La population, d'environ quinze mille âmes au xvne siècle, est à peine aujourd'hui de huit mille individus, employés, les uns à la fabrication de la dentelle, les autres à l'élaboration de quelques produits chimiques, tels que l'alun, l'acide sulfurique, le sulfate de fer, etc.. travaux de peu d'importance, il est vrai, mais auxquels la ville est en partie redevable du reste d'activité qui l'anime. Le portd'IIonileur a fourni d'intrépides navigateurs, dont les découvertes donnent quelque éclat à ses annales maritimes. C'est de ce lieu que Binot Paulmier de Gonneville, parti pour les Indes, fut jeté sur la côte de Madagascar, qu'il prit pour celle des Terres-Australes. En 1617,1e nommé Lelièvre, natif d'Honfleur, sortit de Dieppe avec trois vaisseaux pour Java, Achem et Sumatra, et commença des liaisons commerciales avec les souverains de ces contrées. Pierre Berthelot, pilote dTIonfleur, se signala dans les Indes par son habileté dans la navigation et par sa bravoure; il se fit Carme déchaussé, continua d'exercer sa profession, et souflrit le martyre en 1639 dans la ville d'Achem. Enfin tous les habitants de cette ville, voués depuis longtemps aux entreprises de la mer, exercés sans cesse à la pratique de cet élément, ont rendu à la marine française les plus grands services.

La situation d'Honfleur est très-agréable ; bâtie en

quelle on parvient par une pente insensible, elle présente, lorsqu'on arrive par la route de Rouen, un coup d'ceil attrayant. Les restes d'un vieux château, appelé la Lieutenance, que l'on aperçoit encore à l'entrée du port, contribue, par la forme pittoresque de ses débris, à rendre la perspective plus intéressante ; mais la vue d'une campagne aussi belle, d'une nature aussi féconde en contrastes , ne dissipe pas entièrement les idées qui naissent à l'aspect de l'énorme quantité de vase dont l'entrée du port est depuis longtemps encombrée. Espérons toutefois que le projet conçu pour amener en ces lieux les eaux d'une rivière chargée de les nettoyer leur donnera par la suite, sinon leur ancienne prospérité, au moins la facilité de recevoir sans danger les bâtiments qui fréquentent ces rivages Les étrangers, attristés par le spectacle de la décadence d'un port dont les destinées devaient être si belles, ne devraient pas y faire des visites fréquentes ; cependant les campagnes qui l'environnent sont si délicieuses, la terre est si prodigue de richesses sous le ciel de cette contrée, qu'elle est encore le rendez-vous habituel d'un grand nombre de voyageurs.

A l'ouest de la ville d'Honfleur, on rencontre, au sommet d'une côte escarpée, située sur les bords de la Seine, la chapelle de Notre-Dame-de-Grâce, petit monument aussi remarquable par les visites religieuses dont il est l'objet, que parle site enchanteur qu'il présente. Environné d'une végétation abondante qui donne à son aspect une physionomie agreste, ce lieu, d'où l'on découvre les lointains de l'Océan, mérite à juste titre la célébrité qui lui attire l'attention de tous les voyageurs. Quelques Capucins, par l'entremise desquels les pèlerins venaient adresser leurs suppliques à la Vierge, desservaient autrefois cet asile, encore rempli des offrandes et des ex voto présentés par la reconnaissance des matelots à leur céleste protectrice. Ici, l'on voit suspendues à la voûte des béquilles offertes par un boiteux, en l'honneur du miracle qui lui rendit l'usage de ses jambes ; là, des modèles de navires, attachés au plafond de l'édifice, témoignent, aux yeux des fidèles, les dangers auxquels la Vierge a pu les arracher; plus loin, des tableaux retracent l'apparition de l'auguste patronne aux regards éplorés d'un équipage; partout enfin l'on aperçoit les nombreux témoignages de la gratitude du faible envers la toute-puissance de la protection divine. Il ne faut pas croire cependant que cette confiance dans une intercession, excitée par l'imminence d'un péril, puisse changer entièrement les habitudes de ceux qui s'imposent ainsi des obligations pour désarmer le courroux du ciel ; ce serait avoir une fausse idée du caractère des suppliants. Au contraire, ces pieuses réunions, si louables dans leur principe, deviennent parfois une circonstance favorable aux penchants que les marins conservent toujours pour la licence, et c'est dans les conséquences de l'accomplissement de ces vœux qu'il faut trouver les preuves de cette assertion. Dès qu'un équipage aborde le rivage, il s'empresse aussitôt d'accomplir la résolution qu'il a formée dans une situation dangereuse. A cet effet, une procession, précédée d'une bannière et suivie du clergé de la paroisse, se dirige, au milieu de la foule, vers la chapelle destinée à ces sortes de pèlerinages. De toutes

amphithéâtre au pied d'une colline, au sommet de la- parts les chants religieux se font entendre; bientôt

on gravit, nu-pieds et en chemise, les sentiers rocailleux qui conduisent au sommet de la côte ; partout règne le recueillement ou la ferveur, l'enthousiasme ou l'humilité : mais à peine les dernières actions de grâces expirent-elles dans les airs, à peine la fin de la cérémonie permet elle aux matelots de revenir vers la ville, que les premiers penchants reparaissent avec d'autant plus de force qu'ils ont été plus comprimés. Soudain ils se répandent dans tous les lieux où le plaisir se présente sous les formes les plus brutales; soudain les jurements succèdent aux cantiques, les bravades irréligieuses à la religion ; et celui qui le matin s'abaissait avec tant de componction pour s'acquitter du prix qu'il avait mis à son existence, semble maintenant chercher dans les blasphèmes l'énergie factice que le premier orage va faire disparaître de nouveau.

En tournant un peu sur soi-même, quand on est sur la hauteur de Notre-Dame-de-Gràce, la scène change absolument d'aspect. Ce n'est plus un site agreste que l'on aperçoit; l'œil ne vient plus s'égarer sous des ombrages touffus ; c'est un horizon immense qu'il embrasse, à l'extrémité duquel le ciel et la mer paraissent entièrement confondus. Tout est sublime dans ce tableau, tout porte un caractère de majesté sévère, imposant pour les habitants de ces places, et plus imposant encore pour ceux de l'intérieur des terres qui n'ont jamais joui de ce spectacle. Aussi ces derniers, en venant promener leur curiosité sur ces rivages, ne manquent jamais de s'y arrêter avec délices pour contempler un point de vue qui leur procure des émotions inconnues jusqu'alors. Leur témérité nautique leur fait même traverser quelquefois l'espace qui sépare les deux rives de la Seine ; mais après une entreprise aussi audacieuse, lorsqu'ils sont revenus au sein de leurs foyers, ils racontent avec orgueil toutes les particularités de leur voyage, les dangers auxquels ils ont échappé, les énormes monstres marins qu'ils ont aperçus, sans jamais oublier la tempête, devenue l'épisode obligé de ces sortes de récits. A. Mazuy.

Page 1