‹ Magasin universel (volume 3)Chapitre 137 sur 242 · HINDOUSTAN. — DELHI · texte numérisé non relu

HINDOUSTAN. — DELHI

Delhi est l'antique capitale de l'empire Moghol, fondépar Babour, l'un des descendants de Ta merlan • empire qui, après avoir subsisté deux siècles avec gloire, a déchu rapidement de nos jours, et n'existe plus que dans un fantôme de souverain qui siège encore sur un trône à Delhi, protégé et pensionné par les Anglais. Cette ville n'est plus que l'ombre d'ellemême ; naguère tout s'y ressentait encore de la confusion qu'y avait excitée le voyage du gouverneur général et commandant en chef, lord Amherst, le premier gouverneur anglais qui ait fait une visite à l'empereur ou Grand Moghol, et à qui ai l été accordée la permission de s'asseoir en sa présence. Le petit- fils de Tamerlan ressentit vivement cette injure, et l'on dit qu'il en versa des larmes. Aujourd'hui le pouvoir de ce prince ne s'étend guère au delà des murs de son palais, lequel, construit au centre de la ville, est là comme la tombe où sont venues expirer la gloire et la splendeur de l'Orient. Peu de pays ont subi autant d'invasions que l'Inde, peu se sont vus traités aussi cruellement par les vainqueurs, et nombre de villes, opulentes autrefois, ne sont plus aujourd'hui que de misérables villages.

Généralement les rues des cités de l'Orient sont très-étroites et très-soinbres. Au Caire, si par malheur vous rencontrez sur leurs Donkeys une file de beautés couvertes de la tète aux pieds, comme dans une mascarade , opérez vite retraite , ou bien résignez-vous à être serré comme une momie contre la muraille, pour avoir osé vous arrêter sur leur passage. La grande rue de Delhi, appelée Chandery- Chokc, la plus large peut-être de toutes celles des villes orientales, est une exception à cette règle. Les maisons ont de distance en dislance des balcons où les hommes se tiennent assis, magnifiquement vêtus d'étoiles blanches, fumant leur longue pipe, et où les femmes, qui ont abdiqué toute modestie viennent se montrer sans voiles. Le vacarme d'une ville si populeuse est inexprimable ; chaque maison semble aussi remplie qu'une ruche d'abeilles; deux cent mille habitants sont ici rassemblés dans une circonférence d'environ deux lieues, étendue des murailles de la moderne Delhi. Le hennissement des chevaux, le beuglement du gros bétail, le fracas des roues de chariots, le son bruyant de la trompe des éléphants, les cris plaintifs des chameaux, variés d'ordinaire par le rugissement du léopard ou du tigre, animaux muselés et conduits dans les rues, afin d'être vendus aux amateurs pour aller à la chasse des quadrupèdes de leur espèce, ce bruit surpasse toute idée. Parmi les

naturels il paraît exister une sorte de familiarité qui met tout de suite chacun à son aise. Si un étranger entre dans la ville, et trouve un groupe livré à quelque amusement, il ne se fait aucun scrupule de s'y joindre, et d'y prendre une part aussi vive que s'il avait connu depuis ses premiers ans les membres qui le composent; et alors, offrant sa pipe à l'un d'eux, ou bien en recevant une, signe évident de l'hospitalité qu'il attendait, il s'assied et raconte son histoire avec le même abandon que s'il était de la famille.

Les maisons de Delhi sont irrégulières dans leur construction, et parfois curieusement décorées. Des rideaux de diverses couleurs pendent devant les portes, et la coutume de suspendre les vêtements aux toits des maisons pour sécher, assimile les édifices ainsi bariolés à l'agréable aspect d'un vaisseau pavoisé de toutes ses voiles le jour d'un gala en pleine mer. Les nuages de poussière que soulève le nombre prodigieux des équipages, et puis les insectes qui assiègent par myriades les boutiques de pâtissiers, sont incontestablement ce qu'il y a de plus intolérable dans cette vaste cité, ainsi que l'odeur rance des différents articles de manufactures qui s'apprêtent sous vos yeux. Une grande habileté et de grandes précautions sont nécessaires pour parcourir les rues de Delhi, surtout à cheval ; il faut crier, pousser, heurter, donner force coups de fouet, pour avertir la multitude, et la déterminer à se ranger et céder le passage. De temps à autre, vous avez à serrer une file de chameaux, pesamment chargés, ou à reculer vivement devant une marche d'éléphants ; et si votre cheval s'effraie à la vue de ces derniers animaux, ce qui est assez ordinaire, il faut de l'adresse pour éviter d'être lancé dans des chaudrons pleins d'eau qui bouillonnent de chaque côté du chemin devant les offices des cuisiniers. La peur gagne souvent à la fois le coursier et les éléphants ; alors ceux-ci, en essayant d'échapper à l'approche d'un cavalier, mettent la rue entière dans la plus étrange confusion. Le danger n'est pas moindre à la rencontre du cortège d'un grand personnage, cortège en tête duquel s'avance une multitude d'esclaves, presque tout nus, criant le nom de leur maître, et suivis par les dromadaires, les éléphants, après lesquels vient le palanquin qui porte le personnage, entouré d'une escorte analogue à son avant-garde. Du reste, le même concours de peuple et de marchands encombre toutes les rues de Delhi ; rien n'égale l'habileté de ces derniers à faire valoir leurs marchandises ; lès marchés sont nombreux, et, en peu d'heures, vous pouvez y voir étalées toutes les productions du globe. Les orfèvres de Delhi sont trèshabiles, et les brodeurs renommés dans tout l'Orient ; un trafic non interrompu règne entre cette ville et Cachemyre, qui souvent envoie ses châles pour y recevoir une broderie d'or et d'argent.

Une lieue avant d'arriver à Delhi, la route n'offre qu'une affreuse scène de désolation, une suite de ruines, une suite de tombeaux ; ce sont des restes de constructions en briques, des fragments de pierres, de granit, de marbre, répandus de toutes parts sur un sol naturellement rocailleux et sans un seul arbre. C'était là qu'était situé le vieux Delhi, là que l'avaient fondé les rois Patans sur les débris de la cité hindoue d'Indraput. Lorsque la ville actuelle, qui certes occupe une position plus avantageuse, fut bâ-

tie par Shah-jehan, il y amena d'autorité .beaucoup d'habitants de l'ancienne; les autres suivirent bientôt, sans qu'il eût besoin de les contraindre, pour être plus près de la cour et des principaux marchés; enfin, comme durant la guerre Maharatta, personne ne pouvait dormir en paix à moins d'être protégé pas des murs, le vieux Delhi ne tarda guère à être entièrement abandonné. Le nom officiel de la cité qui existe aujourd'hui est Shah-jehan-Pour, c'est-à-dire, cité du roi du monde; mais celui de Delhi s'emploie toujours dans la conversation et dans toutes les pièces écrites qui ne doivent pas être soumises à l'empereur. Une masse de ruines plus considéra» blés que les autres indique le lieu où fut situé l'ancien palais Patan. On voit que c'était une large et solide forteresse ; la seule chose qu'on y remarque est un haut pilier noir de métal fondu, appelé Canne de Firoze. C'était autrefois un emblème du dieu Siva que renfermait une pagode élevée à cette même place, et à propos duquel une tradition disait que tant qu'il resterait déboutées enfants de Brahma continueraient à être les maîtres dans Indraput. Lors de la conquête du pays par les Persans, la vanité de la prophétie fut démontrée, et Firoze enferma le pilier dont il s'agit dans la cour de son palais, comme trophée de la victoire de l'islamisme sur l'idolâtrie. Ce pilier est couvert d'inscriptions persanes et arabes ; mais la plus ancienne de toutes, à ce qu'il semble, celle qui sans doute contient la prédiction, est en caractères dont la valeur significative est tout à fait perdue.

Vers le milieu de la rue Chandery-Choké, dont nous avons déjà parlé, s'élève le palais impérial moderne qui futbâti par l'empereur Shah-jehan. Il est entouré par une muraille de 60 pieds d'élévation, munie de créneaux, flanquée de petites tours circulaires, et percée de deux magnifiques portes; le tout est construit en granit rouge, et ceint d'un large fossé. Néanmoins ce n'est nullement ce qu'on appelle un château fort; les murs ne sauraient résister qu'à des flèches; mais, comme habitation d'un souverain, c'est un lieu de toute beauté. Des sentinelles en uniforme rouge, car ce sont des cipayes de l'armée régulière de la compagnie des Indes-Orientales, montent la garde au dehors ; à l'intérieur, ce sont les soldats des deux bataillons provinciaux levés au nom de l'empereur qui font le service. Ils sont assez bien disciplinés à l'européenne, mais ils n'ont que des arquebuses à mèche, et conservent le costume oriental ; le général qui les commande, quoique sous la dépendance de la Compagnie des Indes, est regardé comme un des domestiques du Grand Moghol, et loge dans son palais. La cérémonie principale d'une visite d'étiquette à l'empereur consiste en échanges de présents dont la quantité est basée sur le rang du visiteur. C'est une chose très-importante ; le nombre de saluts est réglé, et vous devez offrir une somme d'argent que le prince s'empresse d'accepter, et qui grossit son épargne. Pour avoir une idée de ces réceptions , nous allons laisser parler un voyageur moderne : « Le jour de mon arrivée à Delhi, je me rendis au palais, accompagné du résident de la compagnie des Indes; nous traversâmes une longue voûte semblable à une nef de cathédrale, les murs étaient couverts de fleurs artistement sculptées et d'inscriptions extraites du Koran. Cette voûte aboutissait à une cour pleine de fumier, et dontlesbâ-

timents tombaient en ruines, où se tenaient, pour nous recevoir, le général en chef des gardes du Moghol, et un grand nombre de vieillards qui portaient tous une canne à grosse tête d'or, signe que tous remplissaient de hautes fonctions. A l'extrémité du portique, nos guides, tirant un grand rideau, se mirent à crier: « Voici l'ornement du monde, voici l'asile des nations, le souverain des souverains, l'empereur Acbar- Shah, le juste, le fortuné, le victorieux Acbar! » Nous

vîmes en effet, sous un riche pavillon de marbre blanc, assis, entouré d'une multitude de monde, le pauvre vieux héritier de Tamerlan. Le résident fit trois profondes révérences, et je suivis sou exemple, cérémonie que nous recommençâmes deux fois jusqu'aux degrés du pavillon, les hérauts d'armes répétant à chaque fois leurs exclamations sur la grandeur de leur maître. Puis, tandis que j'allai me placer debout, à main droite du trône, le résident s'approcha,

(Général des gardes de l'empereur )

les mains jointes, suivant la coutume orientale, et il annonça à l'empereur qui j'étais. Je m'avançai alors, m'inclinai trois nouvelles fois, et offris en cadeau deux mille francs dans une bourse brodée que je tins sur mon mouchoir, car c'est l'étiquette rigoureuse. Sa Majesté prit l'argent, le mit à côté d'elle, et je demeurai quelques minutes à ses pieds. Je fus ainsi à même de mieux apercevoir le vieillard. Il avait une belle figure, avec un nez aquilin et une longue barbe blanche; son teint n'est guère plus foncé que celui d'un Européen ; ses mains sont délicates, et il avait aux doigts plusieurs bagues précieuses ; son visage et ses mains furent tout ce que je pus voir de lui, car le

reste du corps était complètement enveloppé de châles; ensuite je revins avec 200 francs faire mon cadeau à l'héritier présomptif, lequel me coiffa d'un petit turban de brocard, et, pour cela, je lui comptai encore 200 francs. Puis invitation me fut faite d'aller revêtir les habits d'honneur que l'asile du monde m'avait préparés. On me mena en conséquence dans une salle voisine, où je m'affublai d'un beau caftan à fleurs bordé de fourrures. Lorsque je fus ainsi paré, je retournai vers l'empereur, et je lui olïris un nouveau cadeau qui consistait en un exemplaire de la Bible arabe richement relié en velours bleu, avec filets d'or. Il l'accepta avec plaisir, et, en échange, il nie

passa un collier de perles autour du cou qu'il me fallut payer encore 200 francs. Enfin on m'annonça qu'avant de me retirer je devais aussi accepter un cheval qui m'attendait à la porte du palais ; et tandis que les hérauts proclamaient à haute voix cette nouvelle preuve de la munificence impériale, je dus compter de nouveau 200 francs. Je pris congé du Moghol avec trois fois trois révérences profondes, ce qui devait, je crois, en porter le nombre à une soixantaine, et je m'en allai reprendre mes vêtements ordinaires. Je n'en ressortis pas sans avoir envoyé à Sa Majesté l'impératrice une nouvelle somme de 200 f. , ni distribué des gratifications aux serviteurs. Il ne faut pourtant pas croire que cet échange de politesse ait été très- coûteux pour le Moghol ou pour moi, pour lui surtout. Ses différents cadeaux en effet, y compris le cheval, chétive rosse qui se traînait péniblement, ne valaient pas beaucoup plus de 500 fr.; et comme je lui en comptai, tant à lui qu'à sa femme, à son fils et à ses gens, une somme d'environ 3,000, on voit que la cour impériale fit ce matin-là une très-bonne affaire. D'un autre côté, ma générosité ne me coûta rien, puisque c'est la Compagnie des Indes qui, en pareille occasion, se charge de tous les frais.» Les Puharreis, castes qui se distinguent des Hindous par leur origine, leurs mœurs et leurs traditions, habitent ces contrées. En général, ils sont de taille moyenne, mais remarquables par l'élégance de leurs formes, la largeur de leur poitrine et leur constitution robuste. Ces peuples ont chez eux une administration régulière de la justice, qui, d'après d'anciennes coutumes, est exercée dans chaque village par un jury de cinq vieillards; ils sont très-pauvres, mais hospitaliers suivant leurs faibles moyens, et n'éprouvent aucune répugnance à manger avec les Européens, chose rare chez les montagnards. Quoique toujours prêts, quand l'occasion se présente, à piller leurs ennemis héréditaires des plaines, ils n'ont jamais cessé d'être honnêtes et probes les uns à l'égard des autres, et, ce qui est une immense distinction entre eux et les Hindous, ils détestent et méprisent le mensonge plus que toutes les nations du monde. De plus, il n'y a pas d'exemple qu'un Puharrei ait manqué de parole. Si, à la vérité, ils sont sales sur leurs personnes comparativement aux Hindous, une propreté admirable règne dans leurs chaumières. Les hommes dédaignent les rudes travaux et font de la chasse leur principale occupation. Leur goût pour la musique est extrême, et leur oreille excellente ; ils aiment à la fureur la généalogie et les vieilles histoiies, et certains chefs se glorifient de la noblesse de leurs ancêtres. Nulle obligation de servage, nulle sujétion féodale n'existe parmi eux ; lorsqu'un individu est mécontent du chef de son village, il est libre d'aller s'établir dans un autre.

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