‹ Magasin universel (volume 3)Chapitre 141 sur 242 · NICOLAS POUSSIN · texte numérisé non relu

NICOLAS POUSSIN

Nicolas Poussin , l'un des plus grands peintres d'histoire, surnommé le peintre des gens d'cspril par la richesse et la beauté de ses compositions, naquit aux Andelys en 1594; il était fils d'un gentilhomme dont les services militaires, sous Henri III et Henri IV, avaient épuisé la fortune. A l'aide de la médiocre pension de son père, il fit d'assez bonnes études ; mais en même temps il montra un tel goût pour le dessin, que, durant les leçons, il ne cessait de tracer des figures sur les marges de ses livres ou sur les murs de la classe. Le peintre Varin eut le mérite de reconnaître et de développer les dispositions du Poussin, en l'encourageant et lui donnant des soins. A dixhuit ans, le jeune élève se rendit à Paris à l'insu de son père ; il s'y lia avec un amateur de peinture qui l'accueillit et lui procura les moyens de s'instruire. Une belle collection de gravures d'après Raphaël et Jules Romain ayant été mise à sa disposition, ces deux grands maîtres devinrent l'objet des études du Poussin : ce fut véritablement là sa première école. Après avoir pendant quelque temps parcouru la province, il reprit le chemin de la capitale avec le projet bien arrêté d'aller se perfectionner à Rome. Il tenta vainement deux fois ce voyage : la première fois, il parvint jusqu'à Florence; la deuxième, il ne dépassa pas Lyon, où, ayant abandonné gaiement à la fortune, comme il le disait, son dernier écu, il resta jusqu'à ce qu'il eût acquitté en tableaux une dette contractée avec un marchand. Enfin il entreprit pour la troisième fois le voyage de Rome, où il arriva au printemps de l'année 1624.

L'étude de la poésie et de l'histoire avait, en exerçant l'imagination et le jugement du Poussin, accru en lui le désir de voir, dans la terre classique des arts, se réaliser les conceptions des poètes et les récits des historiens. Le Poussin rejoignit à Rome son ami Marini; mais il ne put jouir longtemps du plaisir de visiter les monuments avec lui. Marini, en partant pour Naples, où il mourut, le recommanda aux bonnes grâces du cardinal Barberini, neveu du pape Urbain VIII. Par un nouveau contre-temps, le prompt départ du cardinal pour ses légations de France et d'Espagne laissa le Poussin à lui-même, et la protection du légat lui valut seulement l'entrée du musée Barberini. Aussi l'homme de génie qui avait été présenté à la cour du prélat comme ayant una furià di diavolo fut contraint de donner deux tableaux de batailles pour quelques écus. Le Poussin, associé par l'infortune au sculpteur Duquesnoi, allait avec lui étudier les antiques et les modeler pour en enrichir ses tableaux. Il s'attacha principalement aux beautés expressives conçues comme l'objet particulier

et général du dessin, et comme peignant, par un trait vif et précis, le langage de la pensée et du sentiment; de là cette disposition à rechercher dans l'antique ce beau idéal qui le portait à l'élude des sujets historiques les plus propres aux développements de la composition et du style. Quoique les figures antiques tussent regardées par lui comme la source de toutes les beautés, elles n'offraient plus qu'un petit nombre d'attitudes; il fallait les mettre en action, les disposer suivant les lieux, les temps et les usages. Dans cette vue, le Poussin méditait partout et observait dans les -villas, sur les pla> es, dans les églises de Rome; il notait sur ses tablettes toutes les actions qui l'intéressaient et le frappaient le plus; il remarquait les effets de l'optique et des autres phénomènes dans la nature, comme ceux de l'art dans les monuments et dans les ouvrages des grands maîtres.

Vers l'époque du retour du cardinal Barberini à Rome, soit instigation de la part d'Italiens jaloux, soit animadversion contre les Français à cause du peu de succès de la légation, le Poussin fut attaqué par des soldats près de Monte- Cavallo, en regagnant son logis. Il se para en vain de son portefeuille, et reçut un coup de sabre sur le bras gauche. Depuis cet événement, le Poussin prit et ne quitta plus le costume romain. Echappé à cet accident occasionné par l'habit français, il ne put éviter l'atteinte d'une maladie grave, qui fut peut-être causée par cette suite d'études, de courses et de travaux pénibles. Dans cette maladie, la famille de Jacques Dughet, son compatriote, le recueillit, et il y recouvra la santé. Le Poussin, par reconnaissance, épousa, en 16*29, une des filles de son hôte , Anna Maria , qui l'avait soigné avec sa mère. La dot fut employée à l'achat d'une petite habitation sur le mont Pincio, d'où l'on jouissait des plus beaux aspects de Rome, et qui avait à côté la maison de Salvator Rosa, et en face celle de Claude Lorrain. Plusieurs tableaux historiques lui furent d'abord commandés à l'arrivée du cardinal Barberini. Le premier dont on le chargea fut la Mort de Germanicus , tableau qui annonça le grand talent de l'auteur pour la composition dramatique; dans la Prise de Jérusalem, il se montra déjà savant dans les usages et les costumes des anciens. La protection du cardinal Barberini valut encore à l'artiste français, par la bienveillance du commandeur del Pozzo, d'être employé à peindre un grand tableau pour la basilique de Saint-Pierre. C'est là que paraît s'être borné le petit nombre d'ouvrages dont il fut chargé par le gouvernement pontifical et le légat ; mais ils lui donnèrent l'amitié particulière et constante du commandeur del Pozzo, qui occupa ou recommanda son talent, et dont le cabinet lui fut ouvert pour ses études d'antiquités, ainsi que la bourse pour ses avances et ses besoins.

La suite de la vie du Poussin à Rome, tout entière au travail, développa et porta son talent à un haut degré de perfection, ce qui nous dispense de nous étendre longuement sur le plus grand nombre de ses tableaux, répandus dans les cabinets et les musées, et multipliés tant de fois par la gravure. Sa composition des Sept Sacrements acheva de porter au loin la réputation de son savant auteur. Il reçut des commandes pour Naples, pour l'Espagne et pour la Fiance ; il travailla pour la duchesse d'Aiguillon et |

pour le maréchal de Créqui. Ce fut à Rome, et non à Lyon, que Jacques Stella, étant à la suite de cet ambassadeur, se lia d'amitié avec le Poussin et s'attacha même à lui comme peintre, au point que plusieurs de ses tableaux ont été attribués au Poussin. L'un et l'autre continuèrent à correspondre ensemble, lorsque Stella, de retour à Paris, en 1637, fut logé au Louvre en qualité de peintre du roi, avec M. de Chanteloup, maître d'hôtel de Sa Majesté, devenu aussi l'ami et le correspondant du Poussin. Un Triomphe de Neptune, qu'il exécuta pour le cardinal de Richelieu, accrut le désir qu'avait témoigné le ministre à M. des JNoyers, secrétaire d'Etat, d'engager le Poussin à venir se fixer à Paris. L'artiste philosophe, moins ami des honneurs que de son repos, jouissant des douceurs d'une vie paisible, quoique laborieuse, au sein de sa famille et de ses amis de Rome, eût préféré suivre, disait il, le chi sta bene, non si muova ; toutefois, dans une réponse à M. de Chanteloup, il lui mandait qu'il avait été ébranlé par sa lettre dans la résolution de rester à Rome ; mais qu'il y servirait volontiers le roi aussi bien qu'à Paris, en tout ce qui lui serait commandé. Ce ne fut qu'après avoir reçu l'invitation même de M. des Noyers, accompagnée d'une lettre du monarque, qu'il annonça ses dispositions pour son départ en automne. Il arriva en France vers la fin de 1640. Un carrosse du roi conduisit le Poussin de Fontainebleau à Paris au logement qui lui était destiné dans le jardin même des Tuileries, et un brevet de Louis XIII le nomma son premier peintre ordinaire, ayant la direction générale de tous les ouvrages de peinture et d'ornements de ses maisons royales.

Il y avait à peine deux ans que le Poussin habitait Paris, qu'il demanda un congé pour retourner mettre ordre à ses affaires et amener sa femme en France. Il repartit pour Rome en septembre 1642. La mort du cardinal de Richelieu étant survenue au bout de quelques mois, et celle de Louis XIII ayant suivi d'assez près, ainsi que la retraite de M. des Noyers, le Poussin regarda ses engagements comme rompus, et ne songea plus qu'à se renfermer dans les travaux de son atelier. Cependant, à la rentrée de M. des Noyers, s'il refusa de venir reprendre ses fonctions au Louvre, c'est qu'on lui proposait, dit-il, de finir seulement la grande galerie, ce qu'il pouvait faire en envoyant de Rome les modèles. Il ne cessa point de travailler pour la France; et l'on peut dire qu'il fut par ce motif, et par les conseils que Lesueur, Lebrun et Mignard reçurent de lui, le rénovateur principal de l'art sous Louis XIV. Il mérita ainsi de conserver, tant qu'il vécut, le titre et les honoraires de premier peintre du roi, qui lui furent assurés par ce monarque. Il seconda aussi le zèle de M. de Chanteloup pour l'avancement de l'art, en lui envoyant des copies de tableaux de grands maîtres faites sous ses yeux par des artistes français. Indépendamment de ces expéditions, il faisait passer à son correspondant des bustes antiques dont l'exportation était alors très-difficile. Il n'y avait rien qu'il ne fît pour ses amis. Econome de leur bourse dans ses acquisitions, le Poussin ne l'était pas moins pour les honoraires de ses ouvrages : il prit seulement la moitié des 100 écus donnés en paiement d'un tableau du Ravissement de saint Paul qui lui avait été demandé par

M. de Chanteloup. Ce fut en 1614 qu'il commença de travailler à la deuxième suite des Sept Sacrements qu'on a vu longtemps à Paris, au Palais-Royal, avec le Ravissement de saint Paul, et qui, de même que celui-ci, a passé en Angleterre. Agé alors de cinquante ans, le Poussin, en ébauchant le nouveau tableau de V Extrême-Onction, dont il reste au Musée une esquisse si expressive, écrivait à M. de Chanteloup qu'il se sentait, en vieillissant, plus animé que jamais du désir de régler ses pensées sur celles des anciens peintres grecs, et que cette scène devait être un sujet tel qu'en choisissait Apelle, qui aimait à retracer des personnes mourantes.

En avançant dans sa carrière, le Poussin resta moins exclusivement attaché à ce goût sévère, puisé dans l'antique, mais allant quelquefois jusqu'à la dureté et à la sécheresse; son exécution devint plus moelleuse, sa composition plus riche, et l'on y remarque une plus grande harmonie entre les scènes,

les sites et les figures. Quoique son génie plus étendu n'eût point perdu de sa force, et que sa santé, altérée par des travaux continuels, lui eût laissé assez de fermeté pour exécuter de grands ouvrages, le Poussin diminuait le nombre de ses excursions, et se bornait souvent à des promenades sur le mont Pincio^ où ses amis l'attendaient. Ses exercices étaient réglés comme ses heures de travail; levé chaque jour de grand matin, il se promenait quelques heures, où il jouissait, devant sa maison, de l'aspect de Rome et de ses collines ; ensuite il se mettait à peindre sans interruption jusqu'à midi ; après dîner, il travaillait encore une heure ou deux, et, le soir, il se rendait à ses promenades accoutumées. Ses entretiens étaient graves et spirituels avec les savants, nobles et pleins de franchise avec les grands, afïàbles et ouverts avec ses amis ; on y retrouvait ce sens droit, cet intérêt moral qui attache tant dans ses ouvrages. Il avait appris, en servant ceux dont il possédait l'amitié et l'es-

(Nicolas Poussin.)

time, à se servir lui-même et à ne point rougir de la pauvreté. On connaît sa réponse au cardinal Massimi, qui, après être resté avec lui fort avant dans la nuit, voyant l'artiste le reconduire la lampe à la main, le plaignait de n'avoir pas de laquais : « Et moi je vous plains, monseigneur, d'en avoir un si grand nombre. »

Depuis quelques années, la constitution du Poussin, quoique robuste, s'était affaiblie par le long travail qui épuisait ses forces. Si la touche un peu molle qu'on a remarquée dans le Déluge, son dernier tableau, semble convenir à une nature engloutie sous les eaux, ce qui alors pourrait être une beauté serait partout ailleurs défectueux : le tremblement de sa main se fait sentir dans les dessins de ce temps, dont le trait est mal assuré. Le chagrin que lui causa la mort de sa femme, qu'il perdit vers la fin de 1664, accrut son infirmité; et il marque à ce sujet à M. de Chanteloup que la main lui tremblait tellement, qu'il a peine à terminer une lettre en huit jours. Une inflammation d'entrailles, suite de la maladie nerveuse

dont il était attaqué, lui laissa néanmoins toute sa force morale et sa connaissance pour dicter une dernière lettre, dans laquelle il annonçait à son ami Chanteloup l'extrémité où il se trouvait; et, en effet, la mort suivit de près. Comme il avait vécu en homme de bien et en sage, il mourut de même en chrétien, après avoir reçu les sacrements, le 19 novembre 1665, dans la soixante-douzième année de son âge. Sa forlune, fruit de plus de quarante ans de travaux, s'élevait à peine à 15,000 écus romains.

OLIVIER CPvOMWELL (i).

Deuxième article. (V. p. 222.)

Une violente fièvre vint mettre fin à une existence si misérable. Cromwell montra de la faiblesse dans sa

(i) Nous devons la gravured'OlivierCromwellque nous avons placée dans la livraison 28e,à I'Histoire h Angleterre tle M. le baron [de Pioujoux, beau travail que deux éditions enlevées en peu de temps recommandent suffisamment à nos lecteurs- Cet ouvrage, orné de 45o gravures et de 6 cartes gcograplii-

maladie ; fidèle à son caractère, il déclara qu'il avait eu des révélations ; il disait à ses médecins : « Je vous répète que je ne mourrai point de cette maladie ; j'ai reçu du Ciel des réponses favorables. Le Seigneur a eu égard à mes supplications et à celles des saints personnages qui entretiennent une intime correspondance avec lui. » Les chapelains de Wliitehall annonçaient le prochain rétablissement du prophète : il mourut pourtant. Il expira le 13 septembre 1658, dans sa cinquante- neuvième année. Sa carrière de gloire avait été rapide, car il avait plus de quarante ans lorsqu'il commença à jouer un rôle important dans les affaires publiques. Cromwell avait institué le Protectorat électif, non héréditaire, et il s'était réservé le droit de nommer son successeur. Il n'avait point encore déclaré son choix lorsqu'il tomba malade. Ce ne fut que peu de temps avant sa mort qu'il dicta l'acte par lequel il désignait, pour le remplacer, son fils aîné Richard. Celui-ci fit de magnifiques funérailles à son père, et il fut enterré dans l'abbaye de Westminster. La plupart des cours de l'Europe, et la cour de Versailles elle-même, prirent le deuil, comme pour un souverain allié.

On conçoit que Cromwell a dû être jugé bien diversement, et fdans le siècle où il a vécu, et dans ceux qui l'ont suivi. Le temps a dissipé les préventions qu'avaient fait naître les factions politiques et religieuses, et l'histoire impartiale a fixé le rang que doit occuper dans la postérité cet homme que de grands talents et de grands crimes ont, suivant la belle expression de Pope, condamné à une renommée éternelle. Ce qui le distingua particulièrement, ce fut son audace à concevoir les plans les plus hardis, la promptitude et l'intrépidité dans l'exécution, un génie fécond en ressources pour vaincre les obstacles. Il est difficile de croire qu'il fut réellement attaché aux rêveries des puritains ; mais on ne peut douter qu'il n'eût un fond de religion, et qu'il ne lût même un zélé calviniste. Il se montra fanatique pour dominer des fanatiques, et il fallait bien adopter leur jargon pour gagner leur confiance ; mais il se moquait lui-même de ce jargon quand il était avec ses amis. Il s'amusait un jour à boire avec eux, et il cherchait un tire-bouchon qui s'était égaré, lorsqu'une députation de presbytériens se présenta pour lui parler. Il leur fit dire qu'il ne pouvait les recevoir, parce qu'il était occupé à chercher le Seigneur. Lorsqu'ils furent partis, il dit à ses compagnons: « Les imbéciles! ils croient que nous cherchons le Seigneur, et nous ne cherchons qu'un tire-bouchon.» Enfin, ce qui surprend dans Cromwell, c'est la trivialité et le galimatias de son langage ordinaire, comparés avec le grand sens qui règne dans quelques-uns de ses discours, et surtout avec l'influence qu'il exerçait par la parole, non-seulement sur une soldatesque ignorante, mais encore sur une assemblée comme le parlement, composée d'hommes mieux élevés et plus instruits.

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Un ange aux plumes argentées, Au chevet d'un berceau qu'omhrageaient à demi Ses ailes dans les airs mollement agitées Planait d'un vol léger sur l'enfant endormi. L'immortel,. incliné vers la douce figure, Où brillait un sourire et d'amour et de paix

Comme au miroir d'une onde pure, Croyait voir son image et contempler ses traits.

De cette illusion entretenant l'ivresse, Vers la bouche tranquille il approche, il se baisse. Oh ! combien ce sommeil lui paraît gracieux ! Le pur souffle échappé de ses lèvres de rose

Respire le calme des cieux ; Sur ce front argenté l'innocence repose, Et son éclat céleste en cercle radieux Semble hriller autour de ses boucles flottantes,

Dont l'or en ondoyants replis

Voile deux mains éblouissantes, Jointes paisiblement sur un beau sein de lis. L'immortel souriait à cette aimable image. Soudain son front pensif s'est voilé d'un nuage ; Il détourne les yeux, et pousse un long soupir.

Déjà dans les jours à venir

11 avait entrevu l'orage Qui fait ployer le chêne et brise l'humble fleur. 11 entendait siffler la flèche du malheur, La flèche au vol mortel, qu'inutile défense, N'écartent la justice, hélas ! ni l'innocence. Ces yeux clos doucement allaient s'ouvrir aux pleurs ;

Ce sein paisible et pur, qu'à peine Agite en s'exhalant une légère haleine, Devait être brisé sous le poids des douleurs. L'esprit céleste, ému d'une sainte tristesse, Consulte, l'œil aux cieux, l'éternelle sagesse; Le Tout-Puissant fait signe, et d'un facile effort Soulevant dans ses bras l'innocent qui sommeille, Il presse sa paupière et sa lèvre vermeille : «Sois heureux, » lui dit-il ; et l'enfant était mort-

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