Tome iv. — Juillet
ques jolis kiosques à la chinoise, jetés d'intervalles en intervalles, servent pendant l'été de logement aux aides de camp de l'Empereur.
A huit lieues de Tsarsko-Selo on découvre Schlusselbourg , célèbre forteresse que Pierre le Grand regardait comme la clef de son empire, et qui ne sert plus maintenant que de prison d'Etat. Située dans une île, au milieu de la Newa, à l'endroit où ce fleuve sort du lac Ladoga, il était possible d'en faire une place imprenable. On y a travaillé avec soin. Les murailles qui l'entourent sont hautes et solides ; huit tours rondes, crénelées, dominent la campagne, et peuvent mettre à l'abri de toute surprise; un pont-levis est la seule entrée. Une étroite ouverture, laissée au sommet des bâtiments, permet à peine à quelques faibles rayons de lumière de pénétrer dans les cachots : l'air ne peut s'y introduire. Cette disposition représente parfaitement l'esprit soupçonneux et cruel du despotisme. Jamais on n'obtient de permission pour visiter ces souterrains. C'est là que le malheureux Iwan, fils de la duchesse de Mecklembourg, subissant, par l'ordre d'Elisabeth, toutes les douleurs d'une affreuse captivité, expia pendant vingt-trois ans le tort d'avoir été désigné par l'impératrice Anne pour lui succéder. Dégradant les ressorts de sa vie dans l'atmosphère infecte qu'il respirait, quand Pierre III, voulant déclarer illégitime la naissance de Paul et faire choix à son tour d'un successeur, vint interroger ce prince pour savoir s'il serait bien aise de redevenir empereur, il négligea, l'infortuné, de répondre à cette question, et borna ses vœux à demander plus d'air. Pierre III,
touché de compassion, ordonna de construire pour lwan un petit palais avec un jardin, dans la cour de la forteresse ; mais la mort les surprit l'un et l'autre avant l'exécution de ce bienfait. Marie , sœur de Pierre 1er ; Eudoxie, sa première femme ; Piper, ministre de Charles XII, et Biren, duc deCourlande, furent également renfermés à Sclilusselbourg.
La route, jusqu'à Nowogorod, n'offre plus rien de remarquable ; elle est droite, pavée en quelques endroits, continuée en poutres ; l'aspect des sombres forêts qu'elle traverse est triste et monotone. Point de villages, si ce n'est aux relais de poste; point de terres cultivées, rien que des ifs, des sapins sous lesquels on entend le cri aigre des oiseaux de proie et les hurlements des loups. Un grand nombre de dômes et de flèches lancés dans les airs signalent au loin Nowogorod. On croit approcher d'une cité riche, puissante, et pourtant cette ville, où l'on comptait autrefois quatre cent mille habitants, en contient aujourd'hui à peine quinze mille ! Là fut le berceau de l'empire russe; dans ces rues, aujourd'hui dépeuplées, se déployait jadis le luxe guerrier d'une cour encore sauvage ; ces murailles démantelées résistèrent à de nombreux assauts ; ces soixante églises, où viennent prier quelques rares habitants, suffisaient à peine à la foule des fidèles dont la piété les enrichit. Maintenant tout est triste, tout est désert, et la silencieuse Nowogorod semble placée entre deux puissantes capitales, comme une imposante leçon de la fortune.
Nowogorod est une des plus anciennes cités de a Russie; sa fondation date, selon l'annaliste Nestor, du miljeu du ve siècle. Instituée longtemps comme république, le peuple donnait à son premier magistrat le titre de grand-duc. Le commerce et les arts illustrèrent Nowogorod ; elle servait d'entrepôt aux villes anséaliques ses alliées ; elle accrut son opulence, son territoire et sa force, au point de faire passer en proverbe : qui peut résister aux dieux et à la grande Nowogorod ? Quand on songe à son ancienne magnificence, l'oeil se promène avec effroi sur les tristes débris de cette antique splendeur. Soumise enfin par les chances de la guerre à la puissance des czars, Nowogorod voulut s'affranchir d'un joug qui lui parut bientôt insupportable; de nouvelles défaites l'épuisèrcnt. Réduite à demander miséricorde, on transporta ses principaux habitants à Moscou, ainsi que la cloche éternelle, regardée jusque-là comme le palladium des libertés. Les murailles, les portes furent abattues, d'énormes contributions imposées , les franchises , les privilèges anéantis. Tous ces désastres n'étaient que le prélude de désastres plus grands encore. Indignés de tant de rigueurs, quelques citoyens, après avoir entretenu de secrètes intelligences avec le roi de Pologne, prirent les armes ; une femme audacieuse, Morpha, entraîna tout par son exemple. Iwan III, qui régnait alors , eut de nouveau à combattre NoAvogorod, et cette malheureuse ville, trois fois vaincue, subit la plus horrible dévastation.
Un faible rempart de terre, flanqué de vieilles tours, enferme ce qui reste de Nowogorod. Les maisons y sont pour la plupart inhabitées ; des ruines, des broussailles, remplissent les espaces occupés naguère par de riches palais. Le VolkofF,
fleuve large et profond, traverse la ville qui se divise ainsi en deux quartiers. Celui de la rive gauche n'est qu'une triste réunion de maisons de bois ; le quartier de Sainte-Sophie ( rive droite), ainsi nommé de la cathédrale qui s'y trouve , est d'un aspect moins mesquin. L'église, construite en 1044, pa'' ordre de Vladimir, duc de Nowogorod, ressemble à toutes celles d'ancienne fondation. C'est un bâtiment élevé, surmonté d'une coupole et de quatre dômes couverts en plomb doré. L'intérieur est assez curieux; on y remarque plusieurs tableaux de sujets sacrés, d'une facture bizarre, et qui remontent aux premiers temps du christianisme. Ils furent, dit-on, apportés d'Italie en Russie par les premiers missionnaires qui vinrent y prêcher la foi. Presque tous les princes de Nowogorod sont enterrés dans cette cathédrale. En quittant Nowogorod, la route est un peu moins monotone, la campagne mieux cultivée, plus fertile, plus animée. On arrive à Twer, siège de gouvernement, au confluent de la Twertza et du Volga. Cette ville, rebâtie par Catherine II, après un incendie qui l'avaitentièrenîentdétruite,peutêtre regardée comme l'une des principales de la Russie ; ses rues sont aussi bien disposées que celles de Saint-Pétersbourg; coupées toutes à angle droit, elles se réunissent à deux places régulières, entourées de bâtiments remarquables. Sur une petite montagne qui domine la cité, on voit la forteresse que fit construire, en 1240, le grand duc Jaroslaw II, pour arrêter les incursions des habitants de Nowogorod.
C'est à l'embouchure de la Twertza que l'on montre aux voyageurs le célèbre couvent d'Otrotch; nous en donnons aujourd'hui la gravure. Ce couvent fut fondé par Jaroslaw, à la mémoire d'un de ses favoris dont il avait fait le malheur. Voici ce qu'on raconte à ce sujet. Un jeune homme, qu'on appelait Jégor, élevé à la cour du grand-duc de Twer, après avoir dédaigné les brillantes alliances auxquelles sa naissance et la faveur du souverain lui donnaient droit de prétendre, s'éprit tout à coup d'une vive passion pour la fille d'un pauvre sacristain que le basai d lui avait fait rencontrer à la chasse. Elle se nommait Xénia : rien n'égalait sa beauté. Bientôt le noble favori n'a plus qu'une pensée, il veut que celte jeune fille devienne sa compagne; il vole à la cour de Jaroslaw pour obtenir son approbation. Le grand-duc accorde son consentement, il ordonne lui-même les apprêts du mariage et veut l'honorer de sa présence. Déjà l'église est parée, le prêtre à l'autel attend les fiancés, ils viennent; un cri d'admiration accueille Xénia; à peiné Jaroslaw a-t-il jeté les yeux sur elle, qu'un transport subit d'amour, de jalousie, anime son coeur; l'amitié est muette dans son âme; il arrache Jégor des bras de sa fiancée, et lui-même en fait sa femme. Le malheureux favori, tombé en disgrâce, livré au désespoir, abandonné de ses amis, met en lambeaux ses riches vêtements, prend ceux de la misère et court dans la forêt voisine cacher ses larmes et sa douleur. Il erra longtemps sans qu'on pût le découvrir. Enfin Jaroslaw, agité par le remords, se rendant un jour au temple témoin de sa perfidie, aperçut un pèlerin absorbé dans la prière. C'était Jégor qui venait demander à Dieu le terme de sa vie et de ses souffrances. Jaroslaw le pi esse dans ses bras, sollicite un pardon que son repentir avait mérité ; il
offre tout à son ancien ami : honneurs, pouvoir, richesses. Jégor, l'âme flétrie sous le poids d'une immense infortune, refuse; il n'était pas au pouvoir des hommes de réparer les maux qui l'avaient ulcéré; il bâtit une cellule à l'embouchure de la Twertza, s'y retira et y mourut. Jaroslaw, en expiation, éleva sur son tombeau le monastère d'Otrotch dont l'antique renommée, en Russie, ne peut être comparée qu'à celle de l'abbaye de Saint-Bertin en Fiance.
Dans le trajet de Nowogorodau couvent d'Otrotch on montre le tombeau d'un fameux magicien dont la tradition raconte les incroyables merveilles; pendant la nuit les paysans n'osent en approcher. C'est une petite montagne régulière surmontée d'une église bâtie tout exprès pour vaincre les maléfices, mais dont la vertu n'est pas encore parvenue à dissiper les terreurs populaires. L'influence de ce pauvre sorcier est pourtant peu dangereuse! « Dans une de mes courses, écrit un voyageur, j'iaterrogeai mon guide pour apprendre quels événements surnaturels perpétuaient la foi des habitants dans la puissance occulte qu'ils redoutent ; il me fit deux ou trois contes plus absur des les uns que les autres, auxquels il s'aperçut bien que je ne croyais pas. Redoublant de feu dans sa narration, s'épuisant en démonstrations inutiles, je le voyais enfin désespéré de ne pouvoir me convaincre, lorsqu'un phénomène vint tout à coup corroborer ses arguments d'une manière invincible. Nous vîmes à quelque distance de nous se détacher un nuage épais des hauteurs de l'atmosphère, et tomber rapidement sur une forêt dans laquelle il nous fallait pénétrer pour suivre le chemin ; des miasmes sulfureux empêchaient notre respiration : « Voyez-vous, dit en pâlissant le postillon, serez-vous encore incrédule? Il ne faut pas rire des choses diaboliques, des esprits malfaisants sont épars dans cette fumée ; c'est le magicien qui les envoie pour nous tourmenter au passage; arrêtons-nous, et tâchons de les conjurer par les prières. » Aussitôt il se mit à faire mille contorsions dévotes; il ne continua sa route qu'api es avoir recommandé son âme à Dieu, et il fut bien surpris de ne traverser qu'un brouillard, lorsqu'il croyait voir tous les diables de l'enfer. »
Nous oublions de parler de Voloschok, ville digne d'attention par sa prospérité qui démontre combien la liberté est nécessaire à l'industrie. N'étant encore qu'un misérable village, son heureuse position frappa les regards de Catherine II ; elle y fit creuser le canal qui joint la Twertza à la Masta, afin d'établir par eau une communication suivie de la Baltique à la mer Caspienne. Les habitants furent affranchis ; de serfs apathiques et fainéants qu'ds étaient, ils devinrent ouvriers ingénieux, commerçants actifs; tout l'ensemble prit un autre aspect; le mouvement, la vie, le bien-être succédèrent à la langueur. Voloschok est maintenant une cité opulente; elle a de beaux quais, une population nombreuse, active, des rues larges et régulières, de vastes magasins; elle est là comme un témoignage de toute la supériorité des créations de l'homme indépendant et libre, sur ce qu'impose la contrainte et la force brutale.
RELIGION D'ODIN
(Eludes historiques.)
Les auteurs latins, et surtout Tacite et César dans ses Commentaires, nous ont laissé quelques données sur les Scandinaves ; mais les Romains n'entendant pas la langue de ces peuples, avec lesquels d'ailleurs ils n'étaient pas en contact immédiat, il règne tant de contradiction entre ces témoignages divers, qu'il serait bien difficile de se faire une idée exacte des croyances et des mœurs de cette nation, si quelques débris de ses traditions n'étaient échappés aux ravages du temps. Lorsque les descendants des Scandinaves voulurent remonter jusqu'à leur origine et jeter leurs yeux sur l'histoire de leurs ancêtres, ils fouillèrent dans toutes leurs traditions, et recueillirent tous leurs souvenirs ; ces débris se trouvèrent tles chants, tant l'amour du rhythme est naturel à l'homme : fille de tous les âges, la poésie comme la religion est toujours là pour le consoler de ses maux et verser quelque joie sur sa vie si triste. Ce recueil, composé par un savant islandais et abrégé plus tard par Snaron, autre islandais célèbre, nous est parvenu sous le nom d'Edda l'aïeule). La mythologie Scandinave y est exposée sous la forme de dialogues, où l'on a conservé encore la forme poétique. Il reste en outre un poème intitulé la T^olupsa (chant de la prophétesse Vola), et quelques odes d'une haute antiquité auxquelles nous .emprunterons quelques citations.
On peut distinguer deux époques dans l'histoire des peuples dont nous allons essayer d'esquisser les mœurs. Dans la première, leur culte, pur encore de toute fable absurde, est celui des premiers temps, et leurs dogmes conservent l'antique simplicité : alors on lesvoit adorer un seul Dieu créateur et tout-puissant, l'auteur de tout ce qui existe, l'éternel, l'ancien, l'être vivant et terrible, le scrutateur des choses cachées, l'immuable, etc. (Edda). Ses attributs sont : une puissance infinie, une science sans bornes, une justice incorruptible (Edda). Quelles notions si sublimes de la Divinité? où trouver tant d'élévation ailleurs que dans la Genèse ? Et pour donner plus de grandeur à son nom, et plus de majesté au culte qu'on lui rendait, ce Dieu, que l'univers ne peut contenir, n'avait point de temples; il n'avait pas de statues ni d'images, il était invisible. La loi de IMoïse prohibait aussi toute représentation de la Divinité, sans doute depeurque l'homme, sur lequel lesobjets matériels font bien plus d'impression que les choses intellectuelles, ne finît par substituer l'emblème du souverain principe à ce principe lui-même. Les Scandinaves reconnaissaient encore des dieux subalternes, ou génies chargés de présider aux éléments qu'ils associaient au culte rendu à l'Etre suprême, et on honorait surtout les tempêtes ou plutôt l'esprit des tempêtes comme ministre de la colère divine. Cette croyance se retrouve partout, chez les Grecs et les Romains, en Egypte, à la Chine et dans l'indoustan ; l'on connaît assez les djinas des Arabes, et il n'est pas jusqu'aux sauvages de l'Amérique qui n'aient leurs esprits ou manitous. Quant aux vertus commandées par cette religion, la principale est le courage dans les combats : aussi les voit-on opposer
à tous les dangers l'indifférence la plus profonde, et cette vertu devenir chez eux du fanatisme ; et le plus grand éloge que l'on pût faire d'un guerrier, c'était de dire qu'il était mort en riant. Ce sentiment n'est nulle part mieux exprimé que dans ce fragment des poésies des Scaldes où Régnier Lodbrok entonne son chant de mort :
« Nous avons combattu avec l'épée ce jour où j'ai vu dix mille combattants couchés sur la poudre près d'un cap d'Angleterre ; une rosée de sang dégouttait de nos glaives : les flèches mugissaient dans les airs en allant chercher les casques : c'était pour moi un plaisir aussi grand que de tenir une belle fille dans mes bras.
» ]\ous nous sommes battus à coups d'épée
mais il est temps de finir. Odin m'envoie ses déesses pour me conduire dans son palais ; je vais, assis aux premières places, boire la bierre avec les dieux ; les heures de ma vie s'écoulent, je mourrai en riant.»
Que l'on rapproche ce morceau des chants de la Grèce moderne si énergiquement traduits par M. Fauriel; qu'on le compare au courage féroce avec lequel les sauvages de l'Amérique du nord supportent les indicibles tourments réservés au prisonnier de guerre, et l'on se convaincra que chez tous les peuples peu avancés en civilisation, le courage est la première des vertus.
Cette pureté de croyances se conserva jusqu'à la lin de la république romaine : environ ce temps les peuples du INord sont soumis à une révolution qui en change la face, et dans ces troubles l'antique religion perd sa primitive simplicité. Allié de Mithridate et vaincu par Pompée, un chef de tribu, nommé Sigge, partd'Asgard, ville située entre lePont-Euxin et la mer Caspienne, s'enfonce dans les pays du Nord en cherchant des ennemis aux Romains, et soumet toutes les nations Scandinaves. Etonnés de ses rapides conquêtes, ses sujets les attribuent à un pouvoir surnaturel ; et l'ambitieux aventurier, d'ailleurs célèbre par son éloquence et ses talents pour la poésie, sut accréditer cette opinion et en tirer parti. De cette époque date le culte qu'on lui rendit sous le nom d'Odin, l'antique divinité des peuples vaincus ; et comme tous les peuples voient dans leurs dieux les qualités qu'ils estiment le plus, les Scandinaves, dont l'affaire principale était la guerre, firent d'Odin le Dieu des combats; voici ce qu'en dit l'Edda : >< Le Dieu terrible et sévère, le père du carnage, le dépopulateur, l'incendiaire, l'aigle, le bruyant, le rapide, celui qui donne la victoire, qui ranime le courage dans les combats, qui nomme ceux qui doivent être tués...» Aussi les guerriers, avant d'aller combattre, faisaient-ils vœu, pour se le rendre propice, de lui envoyer un certain nombre d'âmes d'ennemis tués de leur main, et souvent ils croyaient le voir apparaître dans la mêlée au milieu des tourbillons et de l'orage pour jouir de la vue du carnage et de l'odeur dusang. Une croyance qui ne servait pas peu à exciter leur courage, c'est la conviction où ils étaient que les guerriers morts sur les champs de bataille allaient jouir avec les dieux des délices du Vahalla ou paradis : dans cette demeure, leur principale occupation était les jeux guerriers et les plaisirs de la bonne chère : on leur servait à manger un sanglier qui renaissait tous les jours, et la chèvre qui broute l'arbre i
Ganada fournissait assez d'hydromel ( il coulait de ses mamelles) pour enivrer tous les héros.
Frigga ou Freia ( la terre), femme d'Odin, était la seconde divinité des Danois ; n'est-il pas étonnant de trouver la même déesse en honneur chez tous les peuples ? Les Grecs et les Lydiens en firent leur Cybèle, les Egyptiens leur Isis, les Phéniciens l'appelaient Astai te, les Thraces Bendis, les Etrusques Ops, épouse du vieux Saturne, et les Gaulois l'adorèrent sous le nom de Huthus : partout elle fut regardée comme la mère des dieux et des hommes; mais les peuples du Nord en firent de plus la déesse des amours, et elle réunit ainsi la ceinture magique de Vénus aux mamelles, signes de fécondité que portait Cybèle. Les Grecs firent de Vénus l'épouse de Mars ; de même Frigga suivait Odin dans les combats et partageait avec lui les âmes des morts. Entre les fils qui naquirent de ce couple, Thor est resté le plus célèbre : son domaine était les vents et les tempêtes ; ses armes, une massue qui, lancée sans cesse contre les géants, revenait toujours dans sa main ; il possédait aussi une ceinture qui avait la vertu de renouveler les forces épuisées, et sa principale occupation était de guerroyer contre les géants et les mauvais génies dont nous parlerons tout à l'heure; l'Edda l'appelle le plus vaillant des fils d'Odin. Il fut honoré particulièrement par les Norwégiens, tandis qu'Odin demeura la divinité privilégiée des Danois, et Frigga des Suédois.
Après ces trois divinités, venaient douze dieux et douze déesses subalternes : parmi les douze dieux on compte Niord, qui a l'empire des mers; Bolda ou le soleil, dont les yeux resplendissent de majesté ; Thyr, le dieu des braves, Rragé de la poésie ; Iduna sa femme possède les fameuses pommes qui ont le pouvoir de rajeunir les dieux ; Heimdall, conçu par neuf déesses, est chargé de veiller au pont que les dieux ont jeté entre le ciel et la terre ( l'arc-en-cie!) et d'en défendre l'entrée contre les mauvais génies : sa main est armée d'un glaive flamboyant, et il tient une trompette dont le son se fait entendre dans tous les mondes; Loke ou le dieu du mal, dont la femme s'appelle Signie : leurs enfants sont le loup Fenris, le serpent Migdard, Hela la mort. Après maints combats contre les dieux, le loup a été' enchaîné jusqu'au dernier jour où il dévoiera le soleil, le serpent Migdard jeté au fond de la mer, et Hela reléguée dans les mondes inférieurs. Quant à Loke, voici comment l'Edda décrit les supplices qu'il endure : « On le traîna dans une caverne sans miséricorde : les dieux se saisirent aussi de ses fils. Le premier, changé par eux en bête féroce, déchira et dévora son frère ; les dieux firent de ses intestins des chaînes à Loke, et le lièrent à trois pierres dont l'une lui pressait les épaules, l'autre les côtés, et la troisième les jarrets, et ces liens furent ensuite changés en chaînes de fer. Skada suspendit sur sa tête un serpent dont le venin tombe goutte à goutte sur son visage. Cependant Signie est assise à son côté et reçoit ces gouttes dans un bassin qu'elle vide lorsqu'il est rempli : durant cet intervalle, les gouttes tombent sur Loke, ce qui le fait hurler et frémir avec tant de force, que la terre en est ébranlée, et t'est ce qu'on appelle tremblement de terre. » (La s^ite à un prochain numéro.)