SAINT VINCENT DE PAUL
Saint Vincent de Paul naquit en 1576 dans le petit village de Pouy, situé sur les confins des Landes de Bordeaux, non loin des Pyrénées; ses parents, pauvres laboureurs, vivaient de leur travail ; leur fortune consistait en une pièce de terre qu'ils cultivaient de leurs mains. S ix enfants partageaient leurs fougues,
soutenaient leur vieillesse, et Vincent, qui était le troisième, menait paître les troupeaux de son père. Lorsque la Providence appela le saint prêtre aux honneurs de l'Eglise, il aimait à se rappeler ces temps de joie et d'innocence, il se plaisait à répéter qu'il était le fils d'un pauvre paysan, et qu'il avait commencé sa vie par garder les troupeaux.
Le jeune Vincent fut mis au couvent des Cordeliers de la ville d'Acqs, sous la protection d'un de ses parents ; il y étudia avec ardeur, et ce fut alors que son père résolut de le consacrer à l'état ecclésiastique. Il fut ordonné prêtre le 23 septembre 1600. Cette époque commence la première épreuve de Vincent de Paul. Quelques affaires l'avaient appelé à Marseille ; un gentilhomme chez lequel il vint habiter lui proposa de retourner par mer dans sa ville natale ; Vincent y consentit, et c'est lui qui va nous raconter, dans son simple langage, les périls et les souffrances d'une pénible captivité : « Je m'embarquai pour Narbonne afin d'y arriver plus tôt, et pour épargner quelque chose que je destinais aux pauvres. Le vent nous était tellement favorable que nous devions arriver ce jour-là même à bon port, si Dieu n'avait permis que trois brigantins turcs ne nous eussent attaqués si vivement, que deux ou trois des nôtres étant tues, tout le reste blessé, nous n'eussions été contraints de nous rendre à ces félons ; ils nous enchaînèrent, et après nous avoir grossièrement pansés, ils prirent la route de Barbarie, tanières et spelonques de voleurs. » Les chrétiens captifs furent conduits à Tunis, et placés dans le marché public : << Ils nous visitèrent, continue Vincent de Paul, tout de même que l'on fait de l'achat d'un cheval ou d'un bœuf, nous faisant ouvrir la bouche pour voir nos dents, palpant nos côtes, sondant nos plaies en nous faisant cheminer le pas, trotter et courir, puis lever des fardeaux, puis lutter pour voir la force d'un chacun. » Vendu à un renégat de Nice, le jeune Vincent opéra sa conversion, et tous deux arrivèrent à Avignon après maints périls dans les déserts et sur les flots.
Peu de temps après, Vincent de Paul reçut la cure de Clichy, dans la banlieue de Paris même. C'étaient de pauvres paysans qu'il allait avoir à guider : un petit champ, quelques droits sur les récolles, devaient seuls former son patrimoine. Il accepta sans hésiter ; et cependant les mémoires rapportent qu'il venait de refuser la riche abbaye de Saint-Léonard-du-Chaume, et le titre brillant d'aumônier de la reine. A peine Vincent de Paul exerçait-il les modestes fonctions de curé de Clichy, qu'il fut arraché de cette douce obscurité par les avis, et l'on pourrait dire, par les commandements du père Bérulle, qui désigna le charitable curé pour être précepteur dans la famille de Gondi. Vincent de Paul versa des pleurs en quittant l'humble presbytère où il avait passé des jours si heureux : « Je m'éloignai tristement de ma petite église, dit-il dans une de ses lettres ; mes yeux étaient mouillés de larmes, et je bénis, en sanglotant, ces hommes et ces femmes qui venaient vers moi, et que j'avais tant aimés ; mes pauvres y étaient aussi, et cela me fendait le cœur. Arrivé chez M. de Gondi, on me donna une belle chambre, et j'y vécus comme dans une cellule, m'occupant de mes devoirs et de l'éducation de ses fils. » C'est dans cette maison de Gondi que Vincent de Paul conçut la pensée des missions
religieuses ; aussi il ne tarda pas à retourner dans la retraite pour se consacrer au service de la misère et de la douleur.
Un de ses premiers soins fut de visiter les galères du roi. « Je vis en arrivant, écrit Vincent de Paul, un spectacle des plus pitoyables qu'on puisse imaginer : des criminels chargés du poids de leurs fautes et de la pesanteur de leurs chaînes, accablés de tant de misères qu'elles leur étaient le soin et la pensée de leur salut, et les portaient incessamment au blasphème et au désespoir. Etant donc touché d'un sentiment de compassion envers ces pauvres forçats, je me mis en devoir de les consoler et de les attirer le mieux qu'il me fut possible. J'écoutais leurs plaintes, je compatissais à leurs peines, j'embrassais leurs fers pour les rendre plus légers, j'employais tout ce que mes prières et mes remontrances avaient de force pour que les officiers les traitassent avec humanité. » A Paris, ces infortunés étaient réunis dans des cachots infects ; une nourriture malsaine, un air humide, dévoraient les débris de leur existence. Saint Vincent obtintdes soulagementspour ces malheureux; de la Conciergerie où ils étaient amoncelés, il les fit transférer dans un local particulier qu'il avait loué au faubourg Saint-Honoré ; et dans le mois de mai 1622, on le vit à la tête des prisonniers se rendre en procession dans le lieu qu'ils devaient désormais habiter.
C'est à peu près à la même époque que saint Vincent de Paul fonda le célèbre collège des Bons-Enfants ; il le consacra à l'éducation des ecclésiastiques qui porteraient dans les campagnes des secours à la détresse et des consolations à l'infortune. Dans l'acte d'institution, écrit de la main même de saint Vincent de Paul, il est dit : « Qu'il avait plu à Dieu de pourvoir, par sa miséricorde infinie, aux besoins des villes, et qu'il ne reste que le pauvre peuple de la campagne qui seul demeure comme abandonné ; à quoi il a semblé qu'on pouvait remédier par l'association de quelques prêtres de bonnes vie et mœurs, et de capacité connue, qui, renonçant à tous les bénéfices, charges et dignités de l'Eglise, s'appliqueraient purement aux besoins du pauvre peuple, allant de village en village, aux dépens de leur bourse commune, secourir, instruire et catéchiser ces pauvres gens, sans en prendre aucune rétribution en quelque manière que ce soit. »
L'ardente charité de Vincent de Paul ne se ralentit pas : à l'institution des Bons-Enfants vint se joindre bientôt la mission des prêtres de Saint-Lazare et l'établissement des Dames de la Charité. C'est un touchant spectacle que la naissance de ces pieuses associations. Dans beaucoup de villes où il n'existait pas d'hôpitaux, les malades étaient délaissés et périssaient sur leur lit de douleur. A l'appel de saint Vincent de Paul, des confréries charitables s'établirent dans les paroisses, et l'on vit de faibles femmes braver jusqu'aux maladies contagieuses qui n'épargnent pas le zèle secourable. Une des fondations les plus glorieuses de saint Vincent de Paul, fut celle de l'hospice des Enfants-Trouvés. Des rapports du lieutenant du Châtelet constatent que chaque année trois ou quatre cents enfants nouveau -nés étaient exposés dans une maison sise rue Saint-Landry ; là, une veuve avec deux servantes, moyennant une indemnité, se chargeaient du soin de leur noimhure ; mais ne pou-
vant suffire à un si grand nombre, la plupart de ces pauvres enfants finissaient par mourir de langueur. Ces désordres ne pouvaient échapper à l'active bienfaisance de saint Vincent de Paul ; aidé de quelques vertueuses dames, il ouvrit une maison où l'on ne put d'abord recevoir que douze de ces petites créatures ; mais à mesure que les moyens augmentaient, on augmentait aussi le nombre des enfants. Il existe une touchante relation, rédigée par ces dames charitables, sur les nobles pèlerinages que faisait saint Vin-
cent de Paul dans la ville de Paris pour recueillir les enfants délaissés : — «22 janvier. M. Vincent est arrivé vers les onze heures du soir; il nous a apporté deux enfants ; l'un peut avoir six jours, l'autre est plus âgé. — 25 janvier. Les rues sont remplies de neige ; nous attendons M. Vincent. — 26 janvier. Le pauvre M. Vincent est transi de froid ; il nous arrive avec un enfant qui a les cheveux blonds ; il est déjà sevré. Cela fait pitié de le voir. — 7 février. L'air est bien vif. M. Vincent est venu visiter notre commu-
( Saint Vincent de Paul)
nauté ; ce saint homme est toujours à pied. La supérieure lui a offert de se reposer ; il a couru bien vite à ses petits enfants. »
Au milieu de ses pieuses et nombreuses occupations, Vincent de Paul ne négligea point l'oreille des rois. Pendant le règne de Louis XIII, il n'avait eu de communication avec la cour que pour remplir le saint ministère de défenseur des pauvres. Un historien rapporte qu'à son agonie le roi envoya chercher Vincent de Paul à Saint-Germain, pour en recevoir de salutaires avis et pour lui communiquer quelques desseins de piété. Ce fut sous l'administration d'Anne d'Autriche, régente du royaume, que Vincent de Paul commença à se trouver lié à l'administration de l'Etat. La reine-mère avait jugé à propos d'établir un conseil pour les affaires ecclésiastiques; il fut composé du cardinal Mazarin, du chancelier, de M. Charton et de Vincent de Paul, qui n'accepta cpi 'avec une
extrême répugnance cette participation aux affaires publiques ; il ne se détermina que par l'idée du bien qu'il pouvait faire dans ces fonctions. En effet, l'occupation principale de ce conseil était le choix des prélats et des évèques propres à remplir les bénéfices ecclésiastiques ; et ce choix rentrait essentiellement dans la pensée et l'expérience de saint Vincent de Paul : pendant plus de dix années toutes les affaires roulèrent sur lui : il recevait, les demandes que l'on adressait au roi ; il avertissait la reine sur les vertus et la capacité de chacun ; c'était lui enfin qui portait la parole au conseil pour soutenir ou faire rejeter les sollicitations. Vincent de Paul ne négligea rien pour établir la gravité des mœurs dans le clergé, et pour confier les dignités ecclésiastiques à ceux qui les méritaient le mieux. Il faut voir avec quel zèle il étudiait la conduite publique et la vie privée des pasteurs ! avec quel discernement il savait révéler les
beaux caractères et la piété cachée au choix du cardinal Mazarin ! Nous n'avons pas besoin de dire avec quel soin Vincent de Paul protégea, dans le conseil qu'il dirigeait, les maisons saintes qu'il avait fondées. Les monuments du temps nous disent que jamais saint Vincent n'assistait au conseil sans demander quelque chose pour ses petits orphelins et ses pauvres malades.
Il y a cela d'admirable dans cette vie, qu'elle est toute pleine, et que, jusqu'à l'heure de la mort, Vincent de Paul ne cessa de faire du bien. C'est en effet peu d'années avant de s'éteindre qu'il conçut et exécuta la pensée de fonder à Paris un hôpital pour les pauvres vieillards. De concert avec un habitant de cette ville, saint Vincent acheta deux maisons et un terrain dans le faubourg Saint-Laurent; il les fournit de lits, de linges et de toutes les choses nécessaires ; on y bâtit une chapelle, et quarante vieillards purent être nourris et entretenus dans le nouvel établissement. Cependant ces nombreux travaux avaient épuisé les forces de saint Vincent de Paul ; dès l'âge le plus tendre il avait été exposé aux douleurs d'une maladie aiguë ; dans la maison de M. deGondi une espèce de paralysie l'avait frappé; il était consumé par une fièvre continuelle qui durait quelquefois trois, quatre et même quinze jours de suite ; pendant ce temps, il n'interrompait jamais ses exercices, se levait toujours à quatre heures du matin ; seulement il se soumettait à son remède ordinaire, qui consistait à se couvrir durant son sommeil de manière à être trempé de sueur. Dieu avait réservé une longue vie et des souffrances à son serviteur; avec les années ses jambes s'enflèrent, et les infirmités de sa jeunesse devinrent de graves maladies. Au milieu de ses maux, Vincent de Paul ne diminuait rien des rigueurs auxquelles il s'était condamné ; il couchait toujours sur une paillasse, observait avec la même sévérité les jeûnes et les abstinences, et à mesure que son corps s'affaiblissait, son âme ardente semblait augmenter de force et de puissance. Il s'occupait avec le même zèle du soin de sa congrégation et des pauvres surtout; il assemblait souvent les officiers de sa maison, leur prescrivait les devoirs qu'ils avaient à remplir et les services qu'ils avaient à faire.
Cependant la mort approchait à grands pas, et tous les piètres de la communauté de Saint-Lazare s'apercevaient qu'elle allait bientôt se saisir de sa proie. Saint Vincent, calme dans ce moment, les exhortait à veiller bien plus aux besoins des pauvres qu'à ses propres besoins. Ce fut le lundi 27 septembre 1660, à quatre heures du matin, que ce vertueux protecteur de la souffrance rendit son âme à Dieu ; son visage resta le même, avec la douce expression de son angélique sérénité. Le corps demeura exposé le lendemain 28 septembre jusqu'à midi, dans la chapelle de Saint- Lazare. Ses funérailles ne furent majestueuses que par leur simplicité : le prince de Conti, le nonce du pape s'étaient mêlés à la foule des pauvres que la pieuse sollicitude de Vincent de Paul avait sauvés de la misère.
Saint Vincent de Paul est peut-être le type de toutes les perfections; c'est une de ces vertus qui se laissent approcher et toucher, qui n'effraient point la faiblesse humaine ; c'est une de ces renommées presque contemporaines, que quatre générations de vieil-
lards peuvent s'être transmises de souvenirs en souvenirs, qui vit dans les cœurs plus encore que dans les monuments. La vie de cet homme de Dieu est une histoire de la charité, c'est le manuel delà bienfaisance que toute intelligence peut saisir, que toute âme peut imiter; car les œuvres du soutien de toutes les misères vivent encore, ses hôpitaux sont debout, et ses fondations cernent en quelque sorte l'humanité souffrante pour la secourir.
La bulle de canonisation de Vincent de Paul fut donnée par le pape Clément XII, le 16 juin 1737.