ORANG-OUTANG
« Passe pour être, de tous les animaux, celui
» qui ressemble le plus à l'homme par la forme de » sa tête, là grandeur de son port et le volume de » son cerveau ; mais les expressions exagérées de » quelques auteurs sur cette ressemblance tiennent, » en partie, à ce que l'on n'en avait vu que de jeunes » individus, et tout fait croire que son museau devient » beaucoup plus proéminent — Jeune, et tel qu'on » l'a vu en Europe, c'est un animal assez doux, qui » s'apprivoise et s'attache aisément, qui, par sa con- » formation, parvient à imiter un grand nombre de » nos actes ; mais dont l'intelligence ne paraît pas » l'élever autant qu'on l'a dit, ni même surpasser » beaucoup celle du chien. » — Cuvier.
C'est pourtant à ces seules paroles que doivent se réduire toutes les dissertations philosophiques dont un orang - outang est devenu le prétexte ; c'est à ces quelques lignes empreintes de l'austère sévérité et de la profonde sagesse de notre grand Cuvier, que devraient se borner les détails dans lesquels nous voulons entrer nous-mêmes. Mais l'avide curiosité du public ne permet pas qu'on s'arrête dans cette prudente réserve. L'orang-outang a fait tant de bruit par sa vie, et même par sa mort supposée, que, malgré notre respect pour les paroles du Pline français, nous tenterons d'ajouter quelques faits à la note qu'il a consacrée à l'orang, et qu'il n'a faite ainsi concise qu'avec la volonté de ne dire de cet animal que ce que la raison pouvait admettre, et ce que l'esprit devait retenir.
Dans la langue malaise, les mots orang-outang signifient hommes sauvages. Les Malais et les habitants des îles de la Sonde ont donné ce nom aux grandes espèces de quadrumanes que l'on trouve dans leur pays, et principalement dans l'île de Bornéo. Ils sont persuadés que ces grands singes sont une racchumaine dégénérée ; qu'à une époque éloignée de nous de plusieurs milliers d'années, des hommes paresseux se
réfugièrent dans les bois pour se soustraire à l'obligation de travailler; que leur postérité s'altéra de plus en plus, et devint enfin telle qu'on la voit aujourd'hui.
Le jeune individu qui, depuis huit mois, a le privilège de préoccuper l'attention parisienne, n'a pas avancé beaucoup les observations que les métaphysiciens s'étaient promis de faire sur lui, et l'étude des facultés de l'entendement humain, à l'endroit des singes, ne devra pas une notion de plus à la curieuse acquisition que le Muséum d'histoire naturelle a faite. Toutefois, quelque douloureuses que soient pour beaucoup de gens les déceptions de cette nature, et quoiqu'on soit forcé, par cet exemple nouveau, à mettre plus de lenteur et de réserve dans les jugements qu'on portera désormais sur la confraternité de l'homme et de l'orang, le jeune Jack n'en reste pas moins un objet intéressant à examiner, et nous sommes heureux de l'avoir vu vivre, pour être témoins de cette singulière organisation dont Rousseau ne comprenait pas le mystérieux perfectionnement, quoiqu'il ait écrit des orangs que « peut-être, après » des recherches plus exactes, on trouvera que ce ne » sont ni des bêtes ni des dieux. »
Le jeune Jack, âgé seulement de neuf mois, a été apporté de Sumatra. Son front, très-élevé et bombé dans la ligne médiane, de manière à simuler assez bien le front de certains hommes, est tout à fait dépourvu de longs poils, ainsi que le reste de la face, sauf les côtés des joues : son nez ne fait point de saillie ; ses yeux ont une expression remarquable de douceur et d'intelligence, et leurs paupières sont garnies de longs cils. Son museau n'est point proéminent, mais ses lèvies sont très-mobiles, et peuvent s'allonger de près de deux pouces ; ses dents offrent l'apparence de celles de l'homme, mais les canines sont plus allongées. Les oreilles diffèrent de celles de ce dernier, seulement en ce qu'elles ne sont pas terminées par un lobule ; la face est d'une couleur ardoisée ; les pouces sont très-petits comparativement aux autres doigts dans les quatre mains. Cet animal est complètement dépourvu de queue; tout le corps, à l'exception de la face et de la partie antérieure du cou, est couvert de longs poils roux ; ceux de la tête, dirigés en avant, font l'effet d'une perruque.
La taille de cet orang-outang est de deux pieds et demi ; mais il paraît que sa mère était deux fois plus grande. La cuisse, la jambe et la main des extrémités supérieures ont chacune six pouces de longueur. Les dimensions sont plus grandes dans les membres antérieurs.
Déjà en 1808, un jeune orang-outang femelle avait été apporté en France à l'impératrice Joséphine, et l'on en fit des dessins qui se trouvent dans les vélins du Muséum. Mais, soit que l'état de l'animal, qui mourut au bout de cinq mois, eût altéré sa physionomie, soit que le peintre n'eût pas bien saisi son caractère, on observe des différences notables avec l'individu vivant aujourd'hui.
Il est difficile de ne pas éprouver un sentiment tout différent de l'admiration, quand on voit cet animal donnant une de ses mains au jeune enfant de son gardien, et s'appuyant sur les trois autres mains pour venir de la chambre où il mange dans celle où il se tient habituellement. Celte ligure, tannée et vidée;
dont la peau ne peut bien être comparée qu'au tour de la bouche d'un cheval, a un air de vieillesse et de triste bonhomie tant soit peu repoussant, et c'est un contraste bizarre que de voir un enfant de deux ans jouant avec l'orang comme un camarade, se roulant sur lui et recevant ses baisers : car l'animal paraît avoir une véritable affection pour l'enfance. Il n'a garde de lui faire mal ou de le toucher trop brusquement, et semble comprendre sa faiblesse. On s'étonne que l'orang soit moitié moins âgé que cet enfant, quand on voit sa force et la facilité avec laquelle il grimpe au sommet de l'arbre dressé au milieu de sa chambre, et se suspend par une main ou s'accroche par un doigt au grillage de fd de fer de ses fenêtres.
Parmi les preuves vraiment remarquables d'intelligence que donne constamment cet animal, on peut citer cette douceur qu'il montre pour les enfants. Il ne se livre jamais avec eux à des jeux brutaux et qui pourraient les blesser. Un enfant étant tombé dans la pièce voisine de celle qu'il occupe, il s'y précipita pour le relevei\ Une canne lui avait été confiée en amusement : il la refusa opiniâtrement à son gardien et la rendit de lui-même au propriétaire, guidé comme par une sorte de sentimentde la propriété. Enfin, voici un trait que nous ne citerions pas s'il ne dénotait un esprit d'observation assez plaisant: Voulant retenir un chien qui s'enfuyait, il ne put le saisir qu'à la naissance de la queue ; sa main, portée immédiatement à sa narine, lui ayant fait éprouver une im-
(L'orang-outau^.)
pression désagréable, il rattrapa l'animal et ne le lâcha qu'après s'être convaincu, en répétantles mêmes opérations avec l'autre main, que, de cet attouchement seul, avait résulté pour son odorat cette sensation pénible.
Dans les premiers jours de son arrivée au Muséum, son gardien lui prépara, pour son repas, une salade : Jack s'empressa de saisir une feuille, et la rejeta vivement avec un murmure très-significatif de plainte et de dégoût. On voulut savoir le motif de cette répugnance, et on s'aperçut que la salade était trop vinaigrée. Quoique l'heure du repas fût passée déjà, Jack ne revint pas de sa première impression, et, dans une attitude d'insouciance, il semblait attendre du temps le changement dont son aliment ne pouvait se passer. Pourtant rien ne changeait, et l'on avait décidé de ne pas lui donner d'autre nourriture
pour voir le parti qu'il prendrait. Après plusieurs allées et venues, il découvrit, dans un coin de la* pièce, un gros chiffon de papier à sucre qui avait enveloppé des biscuits : prendre ce papier, l'étendre comme une serviette, le plier en plusieurs doubles, placer une feuille de salade entre ces plis, presser et fouler ce papier comme une éponge, fut l'affaire d'un moment; Jack, heureux de sa découverte, parvint à essuyer ainsi chaque feuille de sa salade, et put ensuite la manger sans grimace et sans inquiétude.
Nous terminerons par le récit d'un acte non moins remarquable. La pièce occupée par Jack n'est séparée de celle de son gardien que par une porte vitrée. Fatigué des visites continuelles que l'orangoutang venait lui rendre, le gardien démonta la serrure et la replaça deux pieds plus haut sur la porte. Pendant plusieurs jours le singe essaya vainement de
saisir par un bout le bouton de la serrure ; mais il ne pouvait le tenir assez longtemps pour tirer la targette, et retombait sur ses pieds désespéré de ses insuccès. Un jour la porte s'ouvrit sans que le gardien pût comprendre comment Jack avait pu faire pour en arriver là ; il se mit plus tard à l'observer, et ne fut pas peu surpris de voir son prisonnier saisir la corde pendue au plafond de sa chambre, la ramener sur le bouton de la serrure, puis, se cramponnant avec force aux pieds de sa table, tirer cette corde à lui jusqu'au moment où, le bouton cédant à ses efforts, elle glissa comme sur une poulie et servit à ouvrir la porte.
La biographie de l'orang outang se grossirait aisément des mille et un détails que nos lecteurs pourront lire dans les feuilles publiques, heureuses de trouver dans les bêtes des sujets d'intérêt que les hommes et les affaires ne leur offrent pas toujours. Nous croyons devoir arrêter ici l'histoire des faits et gestes du célèbre Jack, convaincus que l'étude de ses facultés intellectuelles ne doit pas se composer des imitations plus ou moins singulières auxquelles on le voit se livrer, mais bien de l'examen attentif et difficile des phénomènes de réflexion et de décision spontanée qu'on croit exister chez lui.
Achille Comte.