A SAINT-PÉTERSBOURG
Dès l'année 1825, époque de la mort de l'empereur de Russie Alexandre, son frère et son successeur, l'empereur Nicolas, conçut la pensée d'ériger un monument à sa mémoire sur la place du palais d'hiver, l'une des principales de Saint-Pétersbourg. Un' Français, M deMontferrand, proposa d'adoptei • le mode antique des colonnes ou obélisques, et il désigna un bloc de granit, d'une dimension extraordinaire, que ses fréquents voyages d'inspection lui avaient fait remarquer dans une des carrières où l'on avait exploité déjà les quarante-huit colonnes qui décorent l'église de Saintlsaac. Cette carrière est celle de Pylterlaxe, située dans l'une des baies du golfe de Finlande, entre Wybourg et Frédérichsham ; on y arrive par un sentier raboteux, frayé entre les roches. Placée à micôte et éloignée de la plage de trois cents pieds, l'aspect de cette carrière est pittoresque et sauvage. Les seules traces que l'on aperçoive de la main des hommes sont des débris accumulés de terres, et quelques cabanes d'ouvriers. La masse qu'il a fallu extraire pour en tirer le fût de la colonne avait quatre-vingtdix-huit pieds de longueur, sur une épaisseur moyenne de vingt-deux pieds ; son poids était de neuf millions cinq cent soixante-seize mille livres environ ; elle Tome iv. — Janvieb 1537.
a été taillée dans le roc vif sur trois de ses côtés. Ce travail remarquable de courage et de patience, auquel six cents ouvriers ont été sans cesse employés, a duré près de deux ans. Enfin, le 19 septembre 1831, la masse granitique fut renversée en sept minutes sur le bord du navire qui avait été construit pour la recevoir. Ce fut un spectacle intéressant de voir d'un côté les rochers de Pylterlaxe battus par les flots, tandis que les ouvriers, au son de la cloche d'une modeste chapelle, placée au sommet de la montagne, imploraient les bénédictions du Ciel pour le succès de leurs travaux.
La colonne Alexandriiie surpasse en élévation tous les monuments monolithes qui aient jamais été érigés. Son fût en granit, de quatre-vingt-quatre pieds, repose sur un piédestal également en granit. La hau • teur totale du monument, depuis le sol de la placf jusqu'à la partie supérieure de la croix, est de cent soixante-huit pieds. Le piédestal est orné d'armures anciennes qui rappellent les principaux faits d'armes des guerriers moscovites. Les figures colossales du Niémen et de la Fistule, de la Victoire et de la Paix, de la Justice et de la Clémence, de la .Sagesse et de l'Abondance, sont groupées avec d'autres armures qui appartiennent aux siècles passés. Le sommet de la colonne est couronné par un ange tenant la croix de la main gauche, et de la droite montrant le ciel. Sur la face du piédestal qui regarde le palais d'hiver, on lit L'inscription suivante en langue russe : « A Alexau-
dre Ier. la Russie reconnaissante. » Ce piédestal, sa hase, le chapiteau et le piédouche qui supporte la statue, sont recouverts en bronze.
Ce fut le 11 septembre 1834, jour de saint Alexandre, qu'eut lieu l'inauguration de la colonne Alexandrine. Dans toutes les rues de la capitale, depuis le point le plus éloigné jusqu'au point unique qui servait de centre à ce grand mouvement, une circulation extraordinaire de piétons et d'équipages, qui augmentaient d'heure en heure, formait déjà un spectacle pittoresque et animé : « J'arrivai non sans peine, écrit un Français, témoin de cette fête, à la place qu'on avait bien voulu, en ma qualité d'étranger, me donner sur le balcon du ministère des affaires étrangères, situé en face de la colonne qu'on allait inaugurer. Le tableau qui s'offrit à mes yeux était magnifique, et je me hâtai de le contempler, car il n'était que le cadre d'un autre tableau plus sublime qui allait frapper mes regards. A ma droite était le palais impérial, orné d'un immense escalier aboutissant à un balcon que surmontaient de riches tentures; sur la même ligne, le monument de l'Amirauté, un des plus vastes édifices de l'Europe, se prolongeait avec ses colonnades, ses galeries et son dôme éclatant. Au fond, en face de moi, je distinguais dans le lointain le palais du Sénat et du Saint-Synode, devant lequel Pierre le Grand s'élève sur un rocher. A ma gauche, une imposante perspective se terminait par cet immense monument demi-circulaire, dont le centre est l'arc de triomphe de la Millione couronné par la Victoire aux six chevaux de bronze, et dont les deux ailes embrassent je ne sais combien d'hôtels et de ministères divers. Contre tous ces palais, et à leurs fenêtres, et sur leurs toits, des estrades contenaient cette foule qui vient contempler les fêtes et qui en est le plus bel ornement. La vaste enceinte était vide, des soldats régulièrement placés en jalons indiquaient seulement le calcul qui avait assigné à chaque régiment son espace et sa direction, afin que sur cette seule place plus de cent mille hommes pussent entrer, sortir et se mouvoir en tous sens sans la moindre confusion. »
Au milieu de tout cela s'élevait le monument fraternel que la reconnaissance avait fondé et que la piété allait consacrer. Ce n'était pas de la poésie, ce n'était pas de l'éloquence que l'on présentait ici à un souverain pour fixer ses regards et briguer ses suffrages. Ce souverain n'était plus. La colonne élevée à l'empereur Alexandre rappelle l'inscription simple des habitants de Montpellier : « A Louis XIV, après sa mort ! » Autour du piédestal de bronze sur lequel repose l'énorme monolithe, une tenture rouge ornée de couronnes d'or était déployée, et se rattachait à des lances que surmontaient des aig'es dorées. Quatre riches faisceaux marquaient les angles du carré. Vis-àvis la colonne, le grand balcon adossé au palais contenait, danstrois compartiments, l'impératrice, entourée de la cour et du sénat, le clergé et le corps diplomatique.
A onze heures, cinq coups de canon furent tirés de la citadelle; la circulation des équipages cessa, la fête venait de commencer. Qu'on se ligure une place entièrement vide et que jalonnaient quelques soldats indicateurs. Le signal est donné, dix minutes s'écoulent, cent mille hommes occupent la place, sans
que dans cette entrée subite, infanterie, cavalerie, artillerie, manquent une seule minute à la régularité du mouvement. A la vue de ces troupes rangées en bataille, un hourra général se fit entendre ; bientôt il redoubla, et des vivat l'accompagnèrent. C'était le czar !N ico las cpii venait de paraître. Après avoir inspecté les troupes, accompagné du grand-duc Michel, du prince Guillaume de Prusse, des feld-maréchaux Wittgenstein et Paskéwitsch , l'empereur revint au centre de la place et s'approcha de la colonne. Le clergé du bout du balcon du palais entonna le Te Daim écouté par le peuple et par l'armée avec recueillement. Le plus grand silence régnait sur la place où l'on n'entendait que le chant lointain de la chapelle et la voix grave de l'archidiacre qui récitait les prières des morts en mémoire du défunt empereur. Le czar Nicolas, qui écoutait à pied le service divin, mit tout à coup le genou en terre, et les cent mille hommes l'imitèrent par un mouvement rapide. Ces prières solennelles, ce silence, tout ce peuple et ces soldats agenouillés sur la place invoquant l'Etre suprême ; cette profonde conviction où l'on était que cette piété était sincère, le souvenir de l'empereur mort dominant cette scène, tout cela provoquait un attendrissement indéfinissable ; lorsque couvrant sa tête et remontant à cheval, l'empereur Nicolas se retourna vers la colonne et donna le signal, cinq cents coups de canon se firent entendre, un hourra universel s'éleva de nouveau, tambours, musique, cris de joie frappèrent les airs et semblèrent ébranler les pavés. Les draperies flottantes qui entouraient le piédestal s'abaissèrent, les aigles, les faisceaux s'inclinèrent d'eux-mêmes comme par enchantement, saluèrent la colonne et disparurent pour la laisser briller dans toute sa splendeur. Ces cris, ces chants, le son des trompettes, et le canon de la place, et le canon de la forteresse, et le canon des vaisseaux de la Newa, formèrent avec les hourras de toute l'armée un tonnerre éclatant. Le- bruit cessa enfin.' Le clergé aux riches habits et aux bannières brillantes, accompagné des vieux grenadiers du palais, vint d'un pas grave et lent faire le tour de la colonne et la bénir. A quelques pas derrière lui s'avançait l'impératrice suivie des dames de sa cour revêtue du costume moscovite ; le sénat, les gentilshommes du palais fermaient la marche.
Le témoin oculaire que nous avons déjà cité, électrisé par ce spectacle solennel, écrivit le soir même les lignes suivantes, quelque peu empreintes d'exagération: «Les fêtes de l'inauguration de la colonne Alexandrine sont terminées. Vous en donner une idée exacte, vous communiquer d'ici l'émotion qui a frappé comme d'un seul coup une grande armée et une population immense, ce serait une vaine tentative: de telles choses ne se décrivent pas. J'ai vu à Paris, la veille du départ de Napoléon pour ses dernières campagnes, une revue de la vieille et de la jeune garde, avec un grand nombre de régiments de ligne et un matériel formidable ; et je sais quelle impression produit un grand spectacle militaire ; j'ai vu à Rome, dans la semaine sainte du jubilé qu'on n'avait pas célébré depuis cinquante ans, la vaste place de Saint-Pierre couverte de toutes les populations italiennes et des pèlerins de toutes les parties de l'univers, attendant et recevant à genoux cette béné-
diction du saint pontiie que tous les voyageurs représentent comme le spectacle religieux le plus propre à remuer l'âme Eh bien, l'empereur ni le pape, Rome ni Paris, les plus grandes revues militaires ni les cérémonies les plus imposantes du culte, ne sauraient jamais vous donner une idée de ce que j'ai vu et ressenti dans le court espace d'un jour. Il y a des émotions trop grandes pour la fragilité humaine ; celle-ci est du nombre. Je sens que l'impression en sera durable, et comme les anciens, je marquerai d'un signe cette mémorable journée, afin de la rappeler souvent à mon souvenir. » A. M.
BIOGRAPHIE
KOIZEBUE, LITTERATEUR ALLEMAND.
Puisque le titre d'écrivain universel appartient de droit à tout auteur qui s'est essayé dans un grand nombre de genres, bien qii'i'l n'ait excellé dans aucun, et que dans plusieurs même il soit demeuré audessous du médiocre, nous ne contesterons pas l'universalité de Kotzebue. Poésie, philosophie, histoire, romans, voyages, critique littéraire et politique, il a tout aborde ; mais c'est surtout comme auteur dramatique qu'il mérite d'être étudié et jugé : madame de Staël a rempli cette double tâche avec sa sagacité ordinaire. « Aucun juge impartial, dit-elle, ne peut lui refuser une intelligence parfaite des effets du théâtre. Les Deux Frères, Misanthropie cl Repentir, les Hussiles, les Croisés, Hugo Grotius, Jeanne de Montfaucon, la Mortde Rolla, etc., excitent l'intérêt le plus vif partout où ces pièces sont jouées. Toutefois il faut avouer que Koîzebue ne sait donner à ses personnages ni la couleur des siècles dans lesquels ils ont vécu, ni les traits nationaux, ni le caractère que l'histoire leur assigne. Ces personnages, à quelque pays, à quelque siècle qu'ils appartiennent, se montrent toujours contemporains et compatriotes ; ils ont les mêmes opinions philosophiques, les mêmes mœurs modernes ; et, soit qu'il s'agisse d'un homme de nos jours, ou de la fille du soleil, l'on ne voit jamais dans ces pièces qu'un tableau du temps présent, naturel et pathétique. Si le talent de Kotzebue, unique en Allemagne, pouvait être réuni avec le don de peindre les caractères tels que l'histoire nous les transmet, et si son style poétique s'élevait à la hauteur des situations dont il est l'ingénieux inventeur, le succès de ses pièces serait aussi durable que brillant. »
Kotzebue naquit le 3 mai 1761 à Weiinar, où son père occupait la place de conseiller de légation. Ses dispositions poétiques se manifestèrent dès l'enfance , néanmoins il se distingua dans l'étude du droit. Il était âgé de vingt ans, lorsque le comte de Goertz, ministre de Prusse en Russie, l'appela à Saint-Pétersbourg. Kotzeluie s'y rendit en qualité de secrétaire du comte de Rauer. La recommandation de ce dernier, et quelques pièces de théâtre jouées à l'Er-
mitage, lui valurent la faveur de l'impératrice Catherine, qui le nomma conseiller titulaire, le plaça dans l'administration de Reval, en Eslhonie, où il devint, en 1783, assesseur au premier tribunal, et bientôt président du gouvernement, avec le titre de lieutenant-colonel. En 1795, ayant donné ou reçu sa démission, il se retira près de Narva, dans une propriété qui lui venait de son mariage avec une demoiselle russe de noble origine. Là, il se livra tout entier à son goût pour la littérature dramatique. En 1796, il accepta la place de directeur du théâtre impérial à Vienne, et la quitta au bout de deux ans. Au printemps de 1800, sollicité par sa femme, il retournait en Russie : à peine arrivé sur les frontières de l'empire, un ordre de Paul Ier le prive de sa liberté, et l'envoie en Sibérie. Kotzebue a raconté l'histoire de son exil, dont on l'accuse d'avoir fait un roman, dans un livre intitulé : V Année la plus remarquable de ma vie. Les amis de l'auteur ne tardèrent pas à éclairer le prince, qui le rappela, lui fit des excuses, lui confia la direction du théâtre de Saint-Pétersbourg. Api es la mort de Paul Ier, Kotzebue revint à Weimar : jaloux de la suprématie que Goethe exerçait dans cette ville, il parcourut la France et l'Italie ; bien accueilli des deux nations, il n'outragea pas inoins l'une que l'autre dans ses Souvenirs de Paris , de Rome cl de Naples.
Vers la fin de 1803, Kotzebue entreprit à Berlin la publication d'un journal intitulé le Sincère. Jusqu'en 1813, il se consacra tour à tour aux matières littéraires et politiques ; on lui attribue plusieurs des manifestes qui partirent du cabinet russe. L'empereur Alexandre paya ses services, en le nommant d'abord consul-général à Kœnigsbetg (1813), puis en se l'attachant avec le titre de conseiller d'Etat au département des affaires étrangères (1816). En 1817, l'empereur l'autorisa à retourner dans sa patrie, et le nomma son correspondant littéraire en Allemagne, le chargeant en outre de lui rendre compte de l'esprit public de ce pays. C'était, en d'autres termes, faire du célèbre écrivain l'espion de ses compatriotes: Kotzebue s'en constitua le calomniateur. Sa correspondance, véritable pamphlet contre les idées nouvelles, et les hommes qui les avaient adoptées, attaquait avec fureur les plus hautes renommées de l'Allemagne et les privilèges de ses universités. Une généreuse indignation s'éleva dans le cœur des jeunes étudiants, dont la plupart avait défendu l'indépendance nationale sur le champ de bataille. L'un d'eux, nommé Sand, se chargea de la vengeance commune : il se rendit à Manheim, où résidait Kotzebue. Admis à une audience particulière, il lui présenta un papier sur lequel étaient écrits ces mots : Sentence de mort contre Auguste Kotzebue le 23 mars 1819, et tirant son poignard, il le plongea dans le cœur de sa victime, qui poussa quelques cris, et expira.
Ainsi périt un homme remarquable par d'éminentes facultés, dont il fit trop souvent un déplorable usage : comme à tant d'autres, pour avoir du génie il ne lui manqua qne de la vertu. — X.
{Ephémérides.)
MAGASIN UMVERSKL.