L'AN MIL
fcPISODE DE L'niSTOIRE DU BOURBONNAIS.
A la suite des nombreuses guerres féodales de cette époque, ce siècle de plomb devenait de plus en plus pesant aux épaules de l'humanité ; en vain la religion, agenouillée au milieu du chemin, avait, comme Véronique, essuyé de son voile la poussière, la sueur et le san", sur la face du condamné; en vain la charité, comme Simon de Cyrène, avait porte sa part du fardeau ; la montée du Calvaire lui semblait rude et longue; elle tombait sur ses mains meurtries, elle s'écorchait les genoux aux cailloux du Cedron, elle saluait de loin la mort son unique espérance! La fin du monde, voila la grande préoccupation de ce siècle qui finissait, l'événement solennel prédit pour l'an mil de l'incarnation! Sans doute quelque moine repoussé par les hommes, froissé par ses frères, souffrant dans la prière, sombre dans la solitude, un de ces moines dont toute la vie de servitude ne fut qu'une aspiration vers la liberté d'une vie nouvelle, rêva le premier pour l'humanité entière cette mort qu'il désirait si ar déminent. Plongé dans la science cabalistique, il saisit avec la foi de l'enthousiasme les rapports mystérieux,
les révélations fatales de ce cycle de dix siècles, période que la science antique avait considérée aussi comme ayant son influence de destruction.
Une pareille croyance se propagea vite et fut généralement adoptée: les opprimés en appelaient avec confiance à la justice de Dieu; les oppresseurs d'alors conservaient dans leurs excès une secrète terreur de ce dernier et inévitable jugement. Partout se manifesta l'attente solennelle de ce grand moment, dont les présages les plus sinistres semblaient annoncer la venue. On vit l'ange de la mort passer surdon cheval pâle : la guerre, la famine et la peste, les trois sœurs au hideux sourire, vinrent, en se tenant par la main, ouvrir les portes de l'abîme. Radulph, dit Glaber {sans poils, le chauve), alors moine de Cluny, a raconté les désastres dont il fut le témoin, dans son livre d'histoire dédié au saint abbe Odylon, le plus illustre des grands hommes. Les souffrances des habitants de la Bourgogne durent être celles ('es habitants de notre contrée voisine. Du reste, le fléau venu d'Orient ravagea la Grèce, passa sur l'Italie, désola l'Aquitaine et la France, et sévit jusqu'en Angleterre.
Trois ans de suite des pluies d'automne, froides et non interrompues, emplirent les sillons creusés par la charrue; les rivières et les fleuves vinrent à déborder, et inondèrent les grandes et fertiles plaines qui ne lurent point ensemencées. Aux premières chaleurs du printemps, l'ivraie, le chardon et les herbes gourmandes germèrent, s'étendirent partout, étouffant les jeunes blés sur les quelques maigres collines que l'on avait pu cultiver. « Le boisseau de grain, dans les terres où il avait le mieux profité, ne rendit qu'un sixième de sa mesure au moment de la moisson, et ce sixième, l'année suivante, en rapportait à peine une poignée. » Durant l'été, des mares d'eaux stagnantes, dans les lieux bas, à demi desséchées, répandirent leurs exhalaisons putrides sur les campagnes, et une fièvre contagieuse décima des malheureux affaiblis par la faim. Si parfois un pèlerin allant visiter des reliques célèbres, si un rare voyageur traversant à la hâte une province dévastée, disait que, dans une province éloignée, par delà le fleuve, derrière les montagnes, la famine était moins dévorante, le ciel moins sombre, l'air moins empoisonné; retrouvant un peu de force dans ex vague espoir, des familles entières quittaient leur pays, femmes, enfant--, vieillards; l'égoïsme féroce des émigrants affames ne s'arrêtait point à relever ceux qui tombaient en route d'épuisement et de fatigue: abandonnés, malgré leurs cris, ils se traînaient le long des fossés jusqu'à ce que les loups, qui suivaient et épiaient la caravane, \ inssent déchirer leur proie demi-vivante. Les autres marchaient toujours, ne rencontrant rien que les cadavres à moiiie rongé-, de ceux qui les avaient précèdes dans la même voie, rien que des champs stériles et des maisons inhabitées. Peu à peu, la troupe se trouvait réduite à quelques hommes, natures énergiques que la mort ne pouvait vaincre fa- ( il ment : un instinct sauvage li ur criait de se séparer ; ils vivaient seuls, arrachant avec les on^'es des racines d'herbes et l'ecorce tendre des jeunes aibres. Bientôt, cédant aux conseils sinistres du besoin et de 1 isolement, ils gu liaient et attaquaient les autres hommes, non pour leurs vêtements, non pour leur or, comme des brigands ordinaires, mais pour leur sang et leur chair, ainsi que d -■■, In'tes fauves, « Hélas ! devons- nous le
croire? s'écrie Radulph, les fureurs de la faim renouvelèrent ces exemples d'â'rocité si lares dans l'histoire, et les hommes dévorèrent la chair des hommes! Le voyageur assailli sur la route succomhait sous les coups de ses agresseurs ; ses membres étaient déchirés, grilles au feu et dévorés. D'autres, fuyant leur pays pour fuir aussi la famine, recevaient l'hospitalité sur les che mins, et leurs hôtes les égorgeaient la nuit pour en faire leur nourriture. Quelques autres présentaient à des enfants un œuf ou une pomme pour les attirer à l'écart, et ils les immolaient à leur faim. Les cadavres furent déterrés à beaucoup d'endroits pour servir à ces tristes repas. Enfin, ce délire, ou plutôt cette rage, s'accrut d'une manière si effrayante, que les animaux même étaient plus sûrs que l'homme d'échapper aux mains des ravisseurs; car il semblait que ce fût un usage, désormais consacré, que de se nourrir de chair humaine ; et un misérable osa même en porter au marche de Tournus, pour la vendre cuite comme celle des animaux. Il fut arrêté et ne chercha pas à nier son crime; on le garrotta, on le jeta dans les flammes. Un autre alla dérober, pendant la nuit, cette chair qu'on avait enfouie dans la terre, il la mangea et fut brûle de même. »
Cependant, et dans la Bourgogne aussi, des malheureux, qui n'étaient ou point assez abrutis ou point dssez forts pour avoir recours à la chasse hideuse d'une proie humaine, imaginèrent de pétrir une argile blanche avec le peu qui leur restait de son et de farine; ils crurent tromper leur faim en mâchant ce pain sec, graveleux et friable. Mais pâles, décharnés, la peau tendue, la face bouffie, les ytux ternes, la voix grêle et imitant le cri plaintif des oiseaux expirants, ils moururent presque tous dans d'affreuses convulsions,
« Le grand nombre de morts, ajoute le moine Radulph, ne permettait pas de songer à leur sépulture; et les loups, attirés par l'odeur des cadavres, accouraient pour les lacérer. Comme on ne pouvait donner à tous les morts une sépulture particulière, à cause de leur grand nombre, des hommes, pleins de la grâce de Dieu, creusèrent, dans quelques endroits, des fossés communément nommés charniers, où l'on jetait cinq cents corps et quelquefois plus quand ils pouvaient en contenir davantage. Ils gisaient là, confondus pêlemêle, deini-nus, souvent même sans aucun vêtement. Les carrefours, les fossés dans les champs servaient aussi de cimetières »
Tant de foyers d'infection, aux miasmes délétères, servirent à propager plus rapidement la peste et accrurent son intensité. Tous les hommes ressentirent alors les atteintes do double fléau. « Les grands, les gens de condition moyenneet les pauvres, tousavaient la bouche également affamée et la pâleur sur le front : car la violence des grands avait enfin cédé à la disette commune. Tout homme qui avait à vendre quelque aliment pouvait en demander le prix le plus excessif; il était sur de le recevoir sans contradiction. » Ainsi, l'on vendait encore! l'homme affamé de richesses spéculait sur l'homme affamé de pain. Qu'importe la fin du monde prédite pour le lendemain? Le trafiquant tend la main par habitude et thésaurise comme pour le plus long avenir : il accroît sa charge d'or jusqu'à ce qu'il tombeau milieu du chemin!
On vit les caravanes des marchands génois et lombards, les tribus juives, race errante qui trafiquerait
sur les débris du monde, accourir à cette grasse curée offerte par la famine et la peste; étrangers avides, colportant dans les provinces épuisées des denrées ai cumulées avec une rapace prévoyance durant les premiers jours de la disette, recevant en échange d'un mince morceau de pain l'or du riche, les meubles du pauvre, et jusqu'aux vêlements, chauds encore, enlevés aux mourants.
Partout les moines dépouillèrent leurs autels, arrachèrent les incrustations précieuses des sanctuaires, vendirent les vases sacrés, ne gardant pour célébrer l'office divin que de grossiers calices de verre. Et ce ne fut point seulement la nécessité de subvenir aux humbles besoins d'une vie de privations habituelles qui pût imposer de pareils sacrifices; souvent les serviteurs de Dieu obéirent à la charité, vertu que les grandes épreuves exaltent et fortifient; dans l'attente de ce dernier jugement, dont le jour semblait prochain, la charité dut être plus ardente et plus active, parce qu'elle voyait sa récompense de plus près. Sans doute Radulph raconte ce que firent les moines de Clunv, instruits et dirigés par leur saint abbé, alors qu'il dit: « Les ornements des églises furent sacrifiés aux besoins des pauvres. On consacra au même usage les trésors qui avaient été, depuis longtemps, destinés à cet emploi, comme nous le trouvons écrit dans les décrets des Pères. Mais la juste vengeance du Ciel n'était pas satisfaite encore; et, dans beaucoup d'endroits, les trésors des églises ne purent suffire aux nécessités des pauvres. Souvent même, quand les malheureux depuis longtemps affamés trouvaient moyen de satisfaire leur faim, ils enflaient aussitôt et mouraient. D'autres tenaient dans leurs mains la nourriture qu'ils voulaient approcher de leurs lèvres, mais ce dernier effort leur coûtait la vie, et ils périssaient sans avoir joui de ce triste plaisir. Il n'est pas de paroles capables d'exprimer la douleur, la tristesse, les sanglots, les plaintes, les larmes des malheureux témoins de ces scènes désastreuses, surtout parmi les hommes d'église, les évèques les abbés, les moines et les religieux. »
Quelques hommes de guerre aussi, le front courbé sous la main de Dieu, sentirent un peu de pitié mêlée de terreur, pénétrer dans leurs âmes endurcies; l'orgueil des puissants s'humilia devant cette inflexible égalité de dangers et de souffrances. Ils enrichirent les églises par de nombreuses donations d'argent, de terres et de redevances féodales; ils se soumirent à des pénitences publiques et solennelles pour expier les crimes de leur vie passée. Dépouillant les robes fourrées, jetant les manleaux de pourpre, déposant les baudriers d'or, quittant les chaussures brodées, on les vil marcher, vêtus d'un sac de toile rude, pieds nus et la corde au cou, vers le saint Sépulcre où ils devaient retourner bientôt en pèlerinage armé. Mais combien d'autres, pour oublier la mort présente, se plongèrent plus avant dans l'ivresse du sang! Combien, pour éviter les atteintes de la faim, arrachèrent le pain du faible! Car les grands désastres, les calamités générales, développent presque toujours une brutalité d'égoLme et un vertige de débauche, symptômes les plus horribles et dernier degré de la terreur.
« Ce qu'il y eut de prodigieux et de monstrueux pardessus tout le reste, au milieu de nos maux, s'écrie le moine Radulph, c'est qu'on rencontrait rarement des hommes qui se résignassent, comme ils le devaient, à
subir cette vengeance secrète de la divinité, avec un cœur humble et contrit, et qui cherchassent à mériter les secours du Seigneur, en élevant vers lui leurs prières. La bonté et la miséricorde du Seignenr ayant tari la source des pluies et dissipé les nuages, le ciel commença à s'éclaircir et à prendre une face plus riante. Le souffle des vents devint plus propice, le calme et la paix rétablis dans toute la nature annoncèrent aussi le retour de la clémence divine. »
Il faut peu de temps à la féconde nature pour réparer ses pertes : elle se hâte, elle travaille avec la vigoureuse exubérance de sa jeunesse éternellement renaissante. Durant plusieurs années, les arbres furent chargés de fruits, les champs se couvrirent de moissons aux épis recourbés et pressés, les vignes produisirent des grappes gonflées et pesantes: ainsi que la famine et la peste, la sérénité et l'abondance vinrent du Midi.
C'était le clergé qui avait jeté au monde épouvanté la sinistre prédiction de sa fin prochaine; ce fut le clergé qui salua l'aurore du monde ressuscité: les cloîtres de l'Aquitaine s'ouvrirent; d'ardents missionnaires en sortirent pour raconter aux maîties et aux esclaves leur rêve de charité, de fraternité et de paix; vision d'avenir apparue sur la percée bleue d'un ciel noir de nuages. Bientôt on proclama dans les évéchés que les prélats, les abbés, les clercs et les princes du royaume allaient se réunir en synodes et en conciles provinciaux pour le rétablissement de la paix. Les peuples accueillirent cette nouvelle avec une grande joie, et d'immenses processions de pèlerins se dirigèrent vers les cités métropolitaines : en tête, le clergé s'avançait chantant des actions de grâce et d'espérance.
Achille Allier.