‹ Magasin universel (volume 4)Chapitre 247 sur 268 · LES INSTITUTEURS DES SOURDS -MUETS · texte numérisé non relu

LES INSTITUTEURS DES SOURDS -MUETS

PEBEIRE. L'ABBÉ DE l'ÉPEE. SICARD.

De tous les hommes qui se sont dévoués à l'éducation des sourds -muets, il n'en est aucun dont le nom soit plus populaire que l'abbé de l'Epée. Un drame célèbre, dont ce charitable ecclésiastique est le principal personnage, a .surtout contribué à répandre parmi le peuple le souveliir de la sainte mission qu'il a remplie avec tant de persévérance, et (le la foule de spectateurs que ce drame, si souvent joué, a attires dans nos iluàires, il en est très-pni qui n'attribuent au bon abbé l'invention du système d'éducation des sourds-muets.

La première école de sourds- muets fut, si nous ne nous trompons, éiab'ie à Cadix par un Espagnol, Jacob-Rodriguez Pereire. Ce Pereire avait trouvé le germe de son système dans Feyoso, auteur du même pays; mais pour développer ce germe, il lui avait fallu de longues étix'es et une admirable persévérance. L'école de Cadix ne réussit pas, et Pereire vint en France. Le premier essai qu'il y tenta fit crier au miracle; M.d'Azy d'Etavigny, directeur des fermes à Bordeaux, confia son fils à Pereire, et celte seconde éducation fut tellement satisfaisante que I Académie des sciences accorda à l'étranger son honorable suffrage, et que le roi lui envoya le brevet d'une pension avec le titre d'iulerpr< te.

Pereire faisait un mystère de sa méthode qui différait complètement de celle que l'on suit aujouid'hui. Ses élèves articulaient et conversaient distinctement; les plus intelligents d'entre eux saisissaient même le

sens du discours par les mouvements des lèvres; avec les autres il communiquait au moyen d'un alphabet manuel. Pour les faire calculer, il employait une machine arithmétique de son invention qu'il disait supérieure à celle de Pascal. Pereire pouvait former trois élèves à la fois en les élevant dans l'espace de trois ou quatre années.

Le succès de Pereire lui fit des concurrents; et parmi ces concurrents vint s'inscrire le bon abbé de l'Epée, non par amour-propre, mais par vocation. L'abbé pi oposait les signes méthodiques adoptés depuis. Pereire criait partout que ce système était inexécutable; il écrivit même pour le réfuter, mais l'abbé de l'Epée avait mille fois raison, et il triompha.

L'abbé de l'Epée était chanoine de la ville de Troyes et possédait 7,000 livres de rente environ ; cette somme suflisait à peine aux premiers frais de son établissement; mais les grands seigneurs d'alors étaient fort généreux, surtout quand il s'agissait des encouragements à donner aux sciences, aux arts et aux grandes inventions. L'abbé trouva donc dans le haut monde des cœurs sensibles ; le duc de Pen'hièvre lui ouvrit sa bourse; quelques autres seigneurs imitèrent ce noble exemple; l'école se remplit d'élèves; le bon abbé était au comble de la joie.

Les écrivains du temps racontent qu'il vivait avec ses pauvres sourds-muets comme un père au milieu de ses enfants; et bien souvent on le rencontrait avec des vêtements usés et presque déchirés, tandis que ses élèves étaient confortablement vêtus, nourris et soignés

de toutes façons. On devine ^ans peine que le bon ecclésiastique anticipait sur ses revenus; sa famille lui faisait la guerre à ce sujet; mais eu véritable apôtre, l'abbé ne songeait qu'à assurer l'existence et l'éducation de son troupeau.

La grande Catherine envoya des présents à l'abbé de l'Epée comme un témoignage de sa haute estime pour ses travaux ; l'abbé renvoya les présents, et fit répondre à l'impératrice de toutes les Russies qu'il lui saurait bien meilleur gré de lui envoyer un sourd muet de son pays.

Croirait-on que l'abbé ne put jamais obtenir du gouvernement français l'adoption de son institution! Un autre devait plus tard étendre sa découverte et la voir prospérer sous l'égide de l'administration. L'abbé Sicard, dont le nom est associé par le peuple reconnaissant à celui de l'abbé de l'Epée, a longtemps dirigé l'école des sourds-muets de Paris, et c'est à lui qu'on doit la plupart des perfectionnements apportés aujourd'hui à cet art ingénieux. Un des élèves de l'abbé Sicard, héritier de son zèle charitable et de ses principes, a tenté de fonder en Belgique et dans plusieurs villes de France des écoles de sourds-muets, et a publié sur cette matière des ouvrages remarquables par l'ardente charité qui y respire et par la clarté des enseignements. Plusieurs de nos lecteurs ont sans doute reconnu à ce portrait M. Pissin-Sicard ; ecclésiastique, comme ses devanciers, il a vu dans cette œuvre une mission toute chrétienne. Faisons des vœux pour que ses tentatives soient couronnées de succès.

' (L'abbé de l'Epée.) Les Bureaux d'Abonnement et de rente sont rue êtes Grands-Augushns, 20.

Paris, imprimtrlr d- fiECOUBCIiANT. rue d'Etfurlh, i. — Prene aiie.fobr. p»r GiintDOX

Page 1