‹ Magasin universel (volume 5)Chapitre 92 sur 166 · MOEURS CORSES · texte numérisé non relu

MOEURS CORSES

Un meurtre impuni était la cause de beaucoup d'autres meurtres ; les olTensés , bravés par un ennemi qui étalait avec orgueil le sang dont il était souillé, se faisaient eux-mêmes cette justice qui leur était refusée par le gouvernement. On leur rendait bientôt la pareille, et ils la rendaient ensuite à leur tour ; de telle sorte qu'un homicide impuni en entraînait après lui trente ou quarante autres qui désolaient autant de familles.

Un homme qui occupait un emploi supérieur dans l'administration de l'armée française en Corse, durant la guerre de 1738, qui parcourut plusieurs fois l'île en tous les sens et vécut pendant plus de deux années parmi les habitants, écrivit à son tour une histoire peu connue et qui mérite de l'être davantage. Ce témoin oculaire peint de vives couleurs les passions vindicatives du Corse, l'éducation de ces enfants élevés dans la haine d'un ennemi et dans la soif du sang, la fureur de ces femmes qui, au risque de perdre un frère, un ami, un amant, les poussent à la vengeance, en leur disant : Aon sielé uomo, se non ne fale la vendetta. Le même historien rend aux Corses le témoignage que leur passion pour la vengeance ne leur faisait jamais commettre une lâcheté, et livrer leur plus mortel ennemi à la justice pour le faire pendre ou rompre, s'il était dans le cas de subir une semblable peine. J'ai vu, dit-il, offrir des sommes considérables à des gens pauvres et misérables pour leur faire révéler la retraite de certains bandits contre lesquels ils avaient une inimicizia di sangue ; ils rejetaient cette proposition comme un affront. J'ai employé moi-même, en plusieurs cas semblables, toute ma rhétorique pour les persuader (sous l'appât d'une forte récompense) de nous fournir les moyens d'arrêter certains criminels dont on voulait purger le pays, en leur promettant un inviolable secret; ils me répondaient qu'ils ne l'auraient pas fait quand il se serait agi de la fortune la plus considérable.

Un fait plus curieux , plus caractéristique encore , est raconté par un historien digne de foi. A l'époque où nos troupes étaient dans l'île , les auxiliaires de la république de Cènes, et par conséquent les ennemis des Corses , deux déserteurs du régiment de Flandre s'enfoncent dans les bois pour y chercher un asile. M. de Nozières, leur colonel, qui était ce jour même d'une partie de chasse, fut conduit par le hasard sur leurs pas. Les deux déserteurs, l'ayant aperçu, se jetèrent dans un marais couvert d'arbustes. Malheureusement ils avaient été vus par un berger du voisinage dont les gestes indiquèrent le lieu de leur retraite. Conduits à Ajaccio, et condamnés à la peine de mort, ils furent passés par les armes. Cependant , le pâtre qui avait reçu quatre louis pour récompense de sa dénonciation, raconta l'aventure, à laquelle d'ailleurs

on donna toute la publicité possible à Ajaccio pour inspirer aux soldats une crainte salutaire, et leur persuader qu'ils ne seraient point favorisés dans leur désertion par les naturels du pays. L'indignation de la famille du berger fut grande en apprenant un tel acte de lâcheté. Ses parents s'assemblent et décident qu'ils ne doivent pas laisser vivre un homme qui a déshonoré sa nation et sa famille en recevant le prix du sang.

Cette espèce de sentence prononcée, ils se mettent â sa poursuite, le saisissent, l'amènent sous les murs d'Ajaccio , et , après l'avoir confié quelques instants aux soins d'un religieux qu'ils avaient fait venir pour le confesser , ils le fusillèrent à la manière des Français, en même temps qu'on fusillait les deux déserteurs. Après l'exécution , les quatre louis furent remis au confesseur, chargé de les rendre aux officiers qui les lui avaient donnés. Nous croirions, lui dirent -ils, souiller nos mains et nos dmes que de garder cet argent d'iniquité ; il ne faut point qu'il serre à personne de notre nation.

Certes, de pareils traits n'appartiennent pas à l'histoire d'un peuple vulgaire, et, en même temps qu'ils décèlent une sorte de grandeur d'âme qui n'est pas , sans doute, exempte de quelque férocité, ils viennent à l'appui de l'opinion que nous avons émise , que la vengeance corse est moins la satisfaction d'un instinct de perfidie qu'une application erronée du principe par lequel ils se croient autorisés à se rendre justice à euxmêmes. Le fait que nous venons de raconter peut même être considéré comme l'application d'un principe plus général, le droit de faire justice partout où les lois ne la font pas.

Diodore de Sicile, et après lui Filippini, ont observé cette nuance du caractère des Corses, méconnu plus tard, mais qui n'a pas échappé à de récentes observations. « Au milieu de leur profonde ignorance, les Corses, dit Filippini, ont un respect religieux pour la justice, surtout lorsqu'elle est administrée avec impartialité et sans acception de personnes. » A trois cents ans de distance, un administrateur qui a été récemment sous-préfet, en Corse, M. de Beaumont, écrivait : « Si après l'avoir attentivement écouté (le Corse), on lui prouve qu'il a tort, il se soumet ; car il respecte la loi dès qu'elle se montre clairement aux yeux. » Un ancien conseiller à la Cour royale de Corse, L. Réalier-Dumas, affirme aussi qu'un magistrat impartial ne court aucun danger en Corse : « Il sera sollicité, obsédé, peut-être menacé, dit-il; mais s'il ne fait que son devoir, il n'a rien à redouter. J'avais siégé pendant quatre ans à la Cour criminelle, lorsque j'ai parcouru la Corse. Je l'ai traversée dans tous les sens, presque toujours seul et sans armes ; vingt fois j'ai passé au milieu de gens que j'avais condamnés par contumace , et jamais il ne m'est rien arrivé. Dans un des pays les plus dangereux, à 01metto, je me trouvais chez M. de Pianelli ; je vois venir à moi un homme suivi de plusieurs autres. « J'ai perdu, dit-il, un procès qui m'a ruiné, et c'est vous qui me l'avez fait perdre... N'importe, vous n'avez écouté que votre conscience , vous êtes un honnête homme. Mes parents et moi nous venons vons offrir de vous accompagner. »

Im Revue française.

(La suite iirochainemenl )

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Caractères cunéiformes.

Numéros.

Alphabet d'après M. E. BURNOUF.

Numéros.

Valeur.

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Alphabet d'après M. LASSEN.

Numéros.

Valeur.

Voyelles.

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Valeur.

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É CUIT LUE Cl! NÉIFORM E.

TBAVAUX DE M. £. BURNOUF.

Inscriptions recueillies à Hamudan , l'ancien J'Jcbalanc, et dont l'alphabet est semblable à celui des inscriptions de Perse polis.

Il n'y a qu'une trentaine d'années qu'on a commencé à déchiffrer cet étrange alphabet, l'un de ceux qu'on a nommés cunéiformes , parce que chacune des lettres qui le composent est formée de plusieurs incisions ayant la forme de coin , et représentant exactement l'entaillure du ciseau. Ce genre d'écriture se trouve gravé sur les majestueux débris de Persépolis, et sur les gigantesques ruines de Babylone ; les briques de Babylone en sont couvertes ; il accompagne les monuments figurés, dont il contient probablement l'explication. Quand on l'aura complètement déchiffré, il est vraisemblable qu'on pénétrera quelques secrets de la religion et de la science chaldéennes. Quand on aura lu ce qui est écrit sur les briques du temple de Bélus , dans lequel on s'accorde à reconnaître la tour de Babel , on saura ce que pensaient ceux qui l'ont élevée.

On a déjà reconnu l'existence de trois de ces alphabets, composés des mômes éléments, ou mieux du même élément unique, le coin, et ne différant entre eux que par un degré plus ou moins grand de complications dans les figures des lettres qui forment le coin, en se répétant et se plaçant dans des positions diverses. De ces alphabets , il n'en est qu'un seul qu'on puisse se flatter de déchiffrer aujourd'hui ; mais comme les mêmes inscriptions sont souvent répétées dans les trois systèmes alphabétiques, on peut raisonnablement espérer que la lecture de l'un amènera la lecture des autres , comme l'inscription de Bosette a mis sur la voie de l'interprétation des hiéroglyphes.

Or, l'alphabet cunéiforme qu'on avait commencé à déchiffrer, et dont M. Burnouf vient de donner une explication beaucoup plus complète et beaucoup plus satisfaisante que toutes celles qui l'avaient précédée, c'est précisément l'alphabet des monuments de Persépolis; la langue à laquelle on l'a appliqué sur les monuments, est nécessairement la langue qu'on parlait en Perse, quand ils y furent construits. Dèslors, on conçoit quel avantage donnaient à M. Burnouf, pour en essayer la lecture, ses travaux sur la langue de Zoroastre. Après avoir, pour ainsi dire, découvert celle-ci , il était plus que personne en mesure de s'aider de cette découverte pour en faire une autre, celle de la valeur des caractères inconnus employés dans les inscriptions, car, dans la route de la science , aucun pas n'est perdu , et le but que l'on touche est toujours un point de départ pour aller plus loin.

Pour apprécier le progrès que M. Burnouf a fait faire à la connaissance de l'alphabet persépolitain, il est nécessaire de retracer sommairement les efforts tentés avant lui dans la même voie.

Le premier pas ne fut pas heureux. M. Lichtenstein publia , en 180.'3, un système de déchiffrement

complet. Bien n'y manquait, tout était expliqué sans hésitation et sans difliculté. Malheureusement il était parti de l'idée que les caractères qu'il interprétait étaient disposés de droite à gauche, comme les caractères hébreux, et ils vont de gauche à droite comme les nôtres. Cette seule erreur rendait inutile tout son travail. Que dirait-on d'un houmie qui, pour déchiffrer une écriture diflicile , lirait tous les mots à rebours? Le bon savant n'en était pas moins sur de son fait, et expliquait imperturbablement ses inscriptions sans avoir rencontré juste pour une lettre.

Quelques savants moins aventureux, le respectable évêque de Copenhague, M. Munther et M. Tychsen , avaient fait quelques tâtonnements plus judicieux, mais bien peu décisifs, quand M. Grotefend vint ouvrir la carrière par un de ces traits de sagacité heureuse de divination hardie, qui jouent un si grand rôle dans l'histoire des découvertes humaines ; vrais coups de tète de la science qui réussissent quelquefois. M. Grotef( nd aborda les inscriptions de Persépolis, sans en connaître ni la langue ni l'alphabet, et il parvint à emporter du premier coup l'interprétation à un point qu'on n'a guère dépassé avant M. Burnouf.

Voici comment il s'y prit. Il se dit : Quelle que soit la langue que je ne connais pas, quels que soient les caractères que je ne connais pas davantage, sur quoi peut rouler le sens de l'inscription qui est devant moi ? On avait trouvé sur des monuments plus modernes des inscriptions en langue pelhvie qui portaient : tel roi , fils de tel roi. M. Grotefend se dit: pourquoi la même chose ne se trouverait-elle pas dans mes inscriptions cunéiformes? Et le bonheur voulut qu'il rencontrât juste dan9 cette supposition. Sans cela , on chercherait peut-être encore la clé de l'alphabet persépolitain. Puis il se dit encore : Si c'est un roi de Perse, fils d'un autre roi de Perse, ce peut être Cambyse, fils de Cyrus. Mais il écarta très vite cette supposition par une réflexion judicieuse : Dans ce cas , deux des mots inconnus auraient commencé par le même caractère. Cela n'étant point, l'inscription ne pouvait se rapporter à Cambyse, fils de Cyrus; mais elle pouvait se rapporter à Xerxès, fils de Darius. La fortune voulut qu'il en fût ainsi ; et, grâce à ce mélange d'audace , de pénétration et de bonheur , M. Grotefend se trouva en possession d'un certain nombre de lettres, celles qui composaient les deux noms propres de Xerxès et de Darius. Il pensa bien que l'inscription était écrite en langue zende ; mais n'ayant d'autre ressource qu'un petit vocabulaire très incomplet d'Anquetil-Duperson , il ne put préciser la valeur que de quelques lettres. Toutefois le premier coup était porté, et tôt ou tard, on devait rectifier et compléter l'ingénieuse découverte de M. Grotefend.

Cependant la rectification et le complément se firent attendre. En 1823, un homme dont les connaissances variées et l'esprit original ne seront suffisamment appréciés qu'après la publication de ses œuvres posthumes , Saint-Martin reprit l'explication de l'inscription lue par Grotefend. Malgré sa pénétration singulière, le savant français ne laissa pas la question beaucoup plus avancée qu'il ne la trouva ; il avait redressé quelques erreurs de M. Grotefend, mais il en avait commis d'autres qui lui étaient propres. Ce qui manquait à tous deux pour la solution du problème, c'était une connaissance exacte de la

langue des inscriptions. Aussi, le danois Hask, qui savait plus de zend que (îrotefend et Saint-Martin, a-t-il beaucoup avancé la question en découvrant l'M et l'N dont on faisait avant lui des voyelles; parla, les mots prirent plus de corps, et les désinences surtout l'accusèrent. Enfin , M. Burnouf, maître de la langue zende, initié aux lois de son organisme, au secret de ses désinences , a découvert une valeur nouvelle à 1-2 caractères; il a pu donner, de deux inscriptions, une transcription et une traduction, qui ont pour elles dans l'ensemble un grand caractère de vraisemblance. Il ne saurait y avoir de contestation que sur un très petit nombre de lettres, M. Lassen, qui s'occupait en même temps, à Bonn, des mêmes recherches, est arrivé, de son côté, à des résultats qui, différents sur quelques points, s'accordent cependant avec ceux de M. Burnouf, pour le plus grand nombre de cas. Tout prouve qu'on est maître de cet alphabet mystérieux de Persépolis , et qu'on peut déjà rêver la lecture de ceux d'Assyrie et de Babylone.

J.-J. Ampère.

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