VII. — Suggestion
L'état de la sensibilité générale et spéciale des fonctions organiques des facultés intellectuelles pendant les différentes phases du sommeil hypnotique fera Tobjet de ce chapitre. Nous y commencerons aussi Tétude de la suggestion, des illusions, et des hallucinations provoquées, principalement dans la période cataleptique, le chapitre suivant devant
être consacré à Tétude des mêmes phénomènes dans la phase somnambulique.
De Tétai léthargique, il y a peu de choses à dire, les manifestations sensitives, sensorielles et psychiques étant presque entièrement négatives. L'anesthésie des divers modes de sensibilité est telle que les excitations restent impuissantes et qull est impossible de communiquer avec le patient et de produire chez lui les phénomènes suggestifs.
Cependant, il y a quelques exceptions. On a noté, chez quelques sujets, malgré l'anéantissement général de la sensibilité et de l'intelligence, la possibilité d'exciter l'organe de l'ouïe ; mais en raison de leur impuissance, ces excitations restent la plupart du temps sans résultat ; ils font comprendre par un signe qu'ils ont entendu, et c'est tout. Quelquefois, dit M. Richer (1), on voit l'hystérique en léthargie répondre par quelques mouvements respiratoires précipités à l'appel réitéré de son nom; on peut, en la tirant parla manche, réussir à la faire lever; mais c'est là tout ce qu'on peut obtenir d'elle.
Dans un cas où la parole était incapable d'éveiller l'attention du sujet, M. Brémaud (2) en lui appliquant un cornet acoustique dans le conduit auditif externe ou dans le creux de la main, le bras étant en contracture, a pu se faire entendre. Pour cet auteur, du reste, il n'y a pas de différence fondamentale entre la léthargie, surtout dans ses formes atténuées, et le somnambulisme.
(1) P. Richer, loc. cit,
(2) Brémaud, Société de Biologie, 1884.
PHENOMENES GENERAUX DE l'hYPNOTISME 155
Dans l'état cataleptique, la sensibilité générale est encore complètement abolie; quant à la sensibi-lité spéciale, elle est très variable, suivant les sujets. Ceux chez qui elle est supprimée ne peuvent être influencés ; un certain nombre de ceux dont les sens restent au moins partiellement ouverts aux impressions extérieures, peuvent recevoir des suggestions par leur entremise.
Le sens musculaire étant conservé, c'est par son intermédiaire qu'il est généralement le plus facile de produire des phénomènes suggestifs chez les cataleptiques. Si, par exemple, on donne aux membres une attitude en rapport avec une passion vive, telle que la colère, la menace, la prière, ces mouvements sont suivis d'autres mouvements principalement dans les muscles de la face, destinés à compléter l'expression du sentiment dont il s'agit.
On peut ainsi varier les attitudes à l'infini. L'extase, la prière, Thumilité, la tristesse, le défi, la colère, l'effroi, peuvent être représentés. Il est véritablement surprenant de voir avec quelle constance un simple changement dans l'attitude des mains réagit sur les traits du visage (1).
L'effet inverse peut se produire : en développant sur la face par des excitations électriques le masque de la terreur, par exemple, on voit bientôt les membres prendre l'attitude qui convient à ce sentiment. C'est à MM. Charcot et Richer que l'on doit les plus remarquables expériences de ce genre. La contrac-
(i) P. Richer, loc. cit. p. 669.
tion musculaire développée par le courant faradique persiste après qull a cessé d'agir ; les positions des membres complémentaires de l'expression, persistent également, de telle sorte que le sujet toujours cataleptisé conserve sa nouvelle attitude à la façon d'une statue immobile et muette. Une expression différente peut être provoquée dans chaque moitié de la face; des gestes différents en rapport avec chacune d'elles se développent dans chaque moitié du corps correspondante. C'est ainsi que le visage sourit à droite, et que la main droite envoie un baiser, tandis que le bras gauche montre le poing et que la face du même côté exprime la colère. Le développement de ces curieuses manifestations ne suit pas immédiatement l'excitation faradique ; cette dernière a besoin d'être prolongée, et l'expérience doit être répétée un plus ou moins grand nombre de fois pour arriver à la perfection.
Par des excitations sensorielles appropriées il est possible, comme nous l'avons dit, de suggérer au cataleptique des hallucinations, ou l'accomplissement de certains actes. Ces phénomènes ne diffèrent pas notablement de ceux que nous étudierons dans l'état somnambulique ; ils sont seulement plus automatiques, il y a quelque chose de fatal dans leur mode de développement auquel le sujet ne concourt guère qu'à titre de simple machine. Le somnambulique, lui, est moins passif, et en général son imagination prend une certaine part à la réussite de l'expérience. Ces différences, on le voit, ne sont pas fondamentales; un fait qui en atténue encore la portée c'est que pendant que la
suggestion opère, l'état cataleptique disparaît, pour ne reparaître qu'après la cessation de tout phénomène suggéré.
En éveillant l'ouïe par des paroles prononcées d'un ton brusque, on peut suggérer à une cata-». leptique qu'elle entend la voix d'une personne amie ou ennemie; et les sentiments de satisfaction ou de mécontentement qu'elle éprouve se refléteront sur son visage.
Par le toucher, on peut lui suggérer l'idée de mouvements automatiques de toute nature. En mettant dans sa main un objet dont l'usage lui est familier, elle fait aussitôt le simulacre de s'en servir. Elle pourra se livrer automatiquement à un ouvrage d'aiguille, de tricot; mais au lieu d'exécuter correctement le travail, elle ne fera qu'une chaîne sans fin, répétant des heures entières la même maille ou la même tresse.
Par la vue, il est possible également de déterminer non seulement des hallucinations, mais encore une sorte de fascination. Ce mot est employé par les adeptes du magnétisme pour exprimer la puissance qu'ils prétendent exercer sur les personnes soumises à leurs pratiques. Inutile de dire que ce n'est pas dans ce sens que l'emploient les savants qui étudient l'hypnotisme. C'est faute d'un terme meilleur qu'ils le mettent en usage, et pour exprimer le phénomène qui consiste à ^capter entièrement l'attention du sujet d'expérience.
Quoi qu'il en soit, voici comment MM. Bourneville et Regnard décrivent ce phénomène:
On regarde fixement la malade, et on lui fait regarder
bout de ses doigts, puis on se recule lentement. Dès lors le sujet vous suit partout, mais sans quitter vos yeux; il sç baisse si vous vous baissez, et tourne vivement pour retrouver votre regard si vous vous tournez vous-même. Si vous vous avancez vivement, le sujet tombe en arrière, tout droit et d'une pièce (i).
Dans ce même état de fascination, on peut déterminer des hallucinations en simulant certains actes. Si, par exemple, on fait le geste de poursuivre un oiseau, une hallucination de la vue se produit chez Phynoptisée et lui fait voirToiseau, qu'elle se met à poursuivre, et cherche à saisir par des mouvements automatiques appropriés. Si l'on a Tair de craindre un serpent, aussitôt la même terreur s'empare d'elle (2); mais aussitôt qu'on met un terme à la suggestion, elle redevient immobile et cataleptique.
Sauf dans quelques cas, les suggestions provoquées chez les cataleptiques n'ont qu'une durée éphémère ; on ne peut obtenir d'elles que des actes mécaniques et isolés, et il semble impossible de provoquer l'exécution des mouvements qui exigent une certaine association d'idées. Ainsi, on ne peut les faire écrire qu'en leur dictant les mots syllabe par syllabe (3). Néanmoins on peut, en prenant certaines précautions, obtenir ainsi des autographes qui diffèrent peu de ceux qui sont exécutés à l'état de veille. Les conséquen-
(1) Bourneville et Regnard, Iconographie photographie de la Salpétrière, t. III.
(2) Ch. Féré, Les hypnotiques hystériques considérées comme sujets d'expérience en médecine mentale, (Ann. médico-psych, et Archiv. de neurologie, 1883).
(3) Gh. Féré, loc, cit.
PHÉNOMÈNES GJ^NÉRAUX DE l'hYPNOTJSME 159
ces de ce fait sont importantes, si Ton veut bien observer que le sujet ne conserve aucun souvenir de ce qu'on lui a fait faire pendant le sommeil cataleptique.
La musique semble avoir une grande action sur Thypnotisé cataleptique qui prend aussitôt l'attitude en rapport avec son genre d'expression, dansant si c'est une musique joyeuse, se jetant à genoux dans une pose de prière, si c'est un air religieux, passant soudainement d'une attitude à l'autre, si la musique change elle-même brusquement de caractère.
On peut encore dans ce même état provoquer une série d'actes automatiques qui relèvent de l'imitation. Si l'on exécute devant le cataleptique en état de fascination un acte quelconque, on le verra le répéter ponctuellement, quelle qu'en soit la nature. On le fera rire, siffler, montrer la langue, faire un pied de nez. Bizarre, ridicule ou dangereux, l'acte suggéré n'en sera pas moins exécuté avec une ponc* tualité, Tine précision absolues.
Nous ne croyons pas devoir insister sur la description de ces manifestations hypnotiques, qui n'ont rien de bien spécial, et que nous retrouverons un peu plus tard avec tous les développements nécessaires.
Quelques modifications se produisent dans l'innervation organique chez les hypnotiques en somnambulisme. On a noté des sueurs abondantes principalement aux extrémités, aux pieds, aux mains ^t sous les aisselles. Les sujets se plaignent aussi
ll.O MAGNÉTISME ET HYPNOTISME
parfois d'une sensation anormale de chaud ou de froid. Une épileptique hypnotisée par nous se plaignait à son réveil d'avoir éprouvé pendant la somniation un sentiment vif et pénible de chaleur par tout le corps : elle était en sueur. La respiration serait accélérée, le pouls également (1).
Braid (2) raconte qu'avant ses expériences, examinant un sujet soumis à l'influence mesmérique, il fut frappé de l'état de son pouls au pOignet; ce pouls était si petit et si rapide qu'il ne put arriver à le compter. Chez les hypnotisés, il a trouvé le pouls et la respiration d'abord plus lents qu'à l'ordinaire, mais ils ne tardent pas à s'accélérer sous l'influence de la contraction musculaire. Pour l'hynoptisé chez qui on développe la rigidité cataleptiforme des muscles, l'accélération du pouls serait de cent pour cent, tandis qu'elle n'est que de vingt pour cent chez un sujet éveillé qui fait tendre ses muscles pendant cinq minutes.
Heidenhain a constaté les divers phénomènes que nous venons d'enumérer.
Pau de Saint-Martin, dans un cas de léthargie hypnotique, note également l'accélération du pouls et de la respiration, ainsi que les sueurs. D'après M. Richer, dans la léthargie, la respiration est à peu près régulière. Au début, elle est notablement accélérée, puis elle se calme et finit par se ralentir: les inspirations sont profondes, parfois stertoreuses. Au début de l'état cataleptique, il y a suspension complète de la respiration; puis elle se rétablit,
(1) E. Chambard, Dict, encychp, des se, médicales, art. somnambulisme PROVOQUÉ.
(2) Braid, Neurypnologie, passiin.
PHÉNOMÈNES GÉNÉRAUX DE l'hYPNOTISME 161
mais reste lente et superficielle. Pendant la période somnambulique, cette fonction reprend ses caractères habituels, mais avec une grande tendance à rirrégularité. Dans les états léthargique et cataleptique, la fréquence du pouls semble augmenter un peu. Il va sans dire que les suggestions modifient considérablement la circulation, suivant leur nature, ainsi que font du reste les divers sentiments que nous éprouvons à Tétat de veille.
Dans un cas de léthargie cataleptiforme spontanée, chez un aliéné observé par nous, le pouls était descendu à quarante-deux pulsations (1). Chez un épileptique que nous hypnotisons en ce moment, le pouls tombe parfois à cinquante et s'y maintient pendant Texpérience.
Le professeur Lasègue, relatant ses propres observations d'hypnotisation, déclare avoir vu manquer dans toutes ses expériences Tagitation signalée par Braid au début du sommeil nerveux.
Était-ce dû, dit-il, à l'inhabileté de Topérateur ou à Fimperfectioii de la méthode encore plus rudimentaire que celle de Braid? La question pouvait aisément se résoudre en changeant Topérateur ou en suivant à la lettre les prescriptions de Braid. J'ai fait Tun et l'autre, et, malgré ma meilleure volonté, je n'ai pas réussi à déterminer une crise d'agitation, ni extrême, ni même moyenne.
M. Bernheim (2) soutient l'opinion que les modifications de l'innervation chez les hypnotisés sont le résultat du mode d'hypnotisation et de l'émotion
(1) Cullerre, Catalepsie chez un hypocondriaque persécuté. {Annales méd.-psychol, mars 1877.)
(2) Bernheim, De la suggestion dans l'état hypnotique et dans Mat de veille, Paris, 1884.
plus OU moins vive qulls éprouvent. Chez ceux qu'il endort par suggestion, ou chez ceux qui, ayant été déjà plusieurs fois hypnotisés, s'endorment sans émotion, il n'a jamais constaté ni accélération, ni ralentissement du pouls et de la respiration. Aucune différence sensible ne lui a paru exister sous ce rapport entre l'état de veille et l'état hypnotique.
En somme, il semble résulter de ces opinions divergentes: d'abord, que dans le somnambulisme, les fonctions circulatoires et respiratoires ne s'éloignent pas sensiblement de la normale, mais que ces modifications sont plus accusées dans les autres états. En second lieu, que quand des perturbations graves sont observées, elles doivent vraisemblablement être mises sur le compte du procédé employé pour obtenir l'hypnotisation, et de l'émotion des sujets.
La question n'est pas complètement élucidée.
Dans le somnambulisme provoqué, l'insensibilité à la douleur, l'analgésie, est la règle. Cependant il y a de fréquentes exceptions : quelquefois elle est seulement partielle, ou bien on la constate dans une expérience et elle manque dans une autre chez le même sujet. Dans quelques cas, la sensibilité à la douleur causée par une piqûre, un pincement, peut être considérablement exaltée comme les autres modes de sensibilité.
Braid (1) a constaté chez un grand nombre de
(1) Braid, Traité du sommeil nerveitx ou hypnotisme, traduction Jules Simon, Paris, 1883.
PHÉNOMÈNES GENERAUX DE l'hYPNOTISME 163
ses sujets d'expérience une excitation extrême des sens à l'exception de la vue. Les mensurations auxquelles il s'est livré lui ont permis de constater que l'ouïe est environ douze fois plus sensible qu'à l'état normal,
L'odorat, dit-il, est également exalté à un point extraordinaire ; une dame put suivre une rose que Ton tenait éloignée d'elle de quarante- six pieds. Ceci n'expliquerait-ii pas le fait que rapporte le D^ Elliotson de son sujet Okey, qui pouvait reconnaître l'odeur particulière des malades in articula mortis?
L'hyperesthésie tactile est si considérable que le contact le plus léger est ressenti, et fait entrer aussitôt les muscles en action. Les sensations de chaleur, de froid et de résistance sont aussi exaltées à un degré suffisamment élevé pour permettre au sujet de sentir quoi que ce soit sans contact immédiat. Qu'on répande, par exemple, sur une table un parfum pénétrant, le patient s'approchera pour le respirer, mais il reculera avant d'arriver au contact du froid du meuble. Si l'on met sur la table un mouchoir imprégné du même parfum, il s'approchera le plus possible ; il s'éloignera de nouveau si l'on enlève le mouchoir, et ainsi de suite ; ce phénomène d'attraction et de répulsion pouvant être renouvelé à volonté.
Pour M. Azam (i), l'hyperesthésie sensorielle est extrême dans l'hypnotisme, sauf aussi pom* la vue. L'ouïe devient tellement fine qu'une conversation peut être entendue à un étage inférieur f le bruit d'une montre est entendu à huit mètres de dis-
(1) Azam, Archives générales de médecine, 1860.
tance. L'odorat acquiert la puissance de celui des animaux. Des odeurs dont les vêtements ont été imprégnés plusieurs jours auparavant et qui ne sont plus appréciables pour personne donnent des nausées à un hypnotisé. Le goût est également hyperesthésié. Mais c'est surtout le sens de la température et le sens musculaire qui sont développés à un point extraordinaire : si derrière le patient, à une distance de trente ou quarante centimètres, on présente un corps froid, ou simplement la main ouverte, il accuse immédiatement un sentiment de froid ou de chaud qui prend les proportions d'une véritable douleur. Le sens musculaire acquiert une telle finesse que les sujets exécutent des actes vraiment surprenants, comme d'écrire très correctement malgré l'interpositio n d'un gros livre entre le visage et le papier, ou d'enfiler une aiguille très fine dans la même position, marcher les yeux bandés dans un appartement sans autre guide que la résistance de l'air perçue par le sens musculaire hyperesthésié.
Il y a des hypnotisés, selon Braid, qui sentent un courant d'air provenant des lèvres ou d'un soufilet à la distance de cinquante à quatre-vingt-dix pieds. Ils sont attirés ou repoussés par des impressions de même nature, suivant qu'elles sont faibles ou fortes, les impressions faibles étant agréables et les fortes pénibles.
C'est dans cette extrême sensibilité qu'il faut chercher la cause de beaucoup de phénomènes réputés extraordinaires, comme la possibilité de faire contracter, par la seule approche des doigts, les muscles d'une région donnée. Nous avons vu, dans
PHÉNOMÈNES GÉNÉRAUX DE l'hYPNOTISME 165
le chapitre précédent, quels effets surprenants obtient M. Dumontpallier à la Pitié, soit avec un simple rayon lumineux, soit à l'aide d'un soufflet capillaire, soit avec la vibration infinitésimale produite par le tic tac d'une montre, soit avec le courant d'air développé par la seule approche du doigt de la région qu'il s'agit d'exciter. L 'hyper esthésie tactile est la cause de ces divers phénomènes. Les partisans du magnétisme les attribuaient à une puissance magnétique particulière à l'opérateur. Rappelons les curieuses expériences de ce genre relatées dans le rapport de Husson à l'Académie ; expériences qui aujourd'hui n'ont rien de bien extraordinaire, mais qui à cette époque avaient quelque chose de quasi merveilleux. La Commission académique ne réussit pas tout d'abord à constater le phénomène, annoncé par les magnétiseurs, de la contraction musculaire à distance.
Plusieurs tentatives faites sur divers somnambules avaient échoué complètement. Elles réussirent cependant sur un M. Petit, instituteur à Athis :
Il fut endormi très promptement; et c'est alors que la Commission, pour prévenir tout soupçon d'intelligence, remit à M du Potet une note rédigée en silence à l'instant même, et dans laquelle elle avait indiqué par écrit les parties qu'elle désirait qui entrassent en convulsion. Muni de cette instruction, il dirigea d'abord la main vers le poignet droit, qui entra en convulsion ; il se plaça ensuite derrière le magnétisé et dirigea son doigt en premier lieu vers la cuisse gauche, puis vers le coude gauche, et enfin vers la tête. Ces trois parties furent presque aussitôt prises de mouvements convulsifs. M. du Potet dirigea sa jambe gauche vers celle du magnétisé ; celui-ci s'agita de manière qu'U fut sur le point de tomber. M. du Potet dirigea ensuite son pied vers
le coude et la main gauche; et des mouvements convulsifs très forts se développèrent dans tout le membre supérieur»
Jusqu'ici rexpérience avait parfaitement réussi ^ mais pour faire une contre-épreuve, la Commission fit recommencer les expériences après qu'on eut appliqué un bandeau sur les yeux du sujet. Elles furent alors beaucoup moins nettes. A rapproche des doigts, il se produisait toujours des mouvements convulsifs, mais qui tendaient à se généraliser et n'étaient plus en rapport avec la direction du doigt de l'opérateur :
En résumé, dit le rapport, la Commission, quoique témoin de plusieurs cas dans lesquels cette faculté contractile a été mise en jeu par l'approche des doigts ou des tiges métalliques, a besoin de nouveaux faits pour apprécier ce phénomène sur la constance et la valeur duquel elle ne se croit pas assez éclairée pour se prononcer.
Dans les expériences précédentes, il pourrait bien se faire que la vue ait été pour une certaine part dans la précision des contractions obtenues; toutefois, le fait que des contractions musculaires se produisaient encore, bien qu'avec une perfection moindre, après l'obturation des yeux, est imepreuve évidente de la part que prennent le courant d'air déplacé par le geste de l'opérateur, et l'hyperesthésie cutanée du sujet dans la production du phénomène.
C'est l'hyperesthésie du tact qu'invoque M. P. Richer pour expliquer le singulier phénomène de l'attraction magnétique. Certaines somnambules sont comme attirées par l'opérateur qui les a endormies en les touchant sur le sommet de la tète. Il ne peut s'éloigner d'elles sans qu'aussitôt elles ne ma-
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nif estent la plus grande inquiétude, le plus grand malaise; et elles ne rentrent en repos que quand elles Tout retrouvé et rejoint. Si Pattouchement du point magnétique est opéré immédiatement, par l'intermédiaire d'un objet quelconque, l'état somnambulique est produit, mais l'attraction n'a pas lieu. Qu'une personne touche un endroit du corps de la malade, principalement une partie nue, et aussitôt le phénomène se produit à l'égard de cette personne, quelle qu'elle soit. Ce qui prouve bien qu'il s'agit d'une simple manifestation particulière du tact, c'est que si deux observateurs entrent simultanément en contact avec la malade, il se produit une double attraction pour chacun d'eux :
La malade, dit M. Richer, de chaque main presse celle de chacun des observateurs et ne veut pas les abandonner. L'état spécial d'attraction existe à la fois pour les deux • mais la malade se trouve en quelque sorte divisée par moitié. Chaque observateur ne possède la sympathie que d'une moitié de la malade, et celle-ci oppose la même résistance à l'observateur de gauche, lorsqu'il veut saisir la main droite, qu'à l'observateur de droite lorsqu'il veut saisir la main gauche (1).
Une des malades, citée par l'auteur, manifestait dans la période somnambulique plusieurs phénomènes d'hyperesthésie remarquables. Elle sentait à plusieurs mètres de distance un léger courant d'air ^ en était incommodée, et se mettait à frissonner sur sa chaise. La sensibilité au tact était telle, que même au travers des vêtements elle reconnaissait certaines personnes et ne se trompait jamais, quels
(1) P. Richer, /oc. cit., p. 665,
que fussent les artifices imaginés pour la tromper. Elle ne supportait que le contact de celui qui Tavait mise en somnambulisme, l'approche de toute autre personne lui était insupportable. Cette sorte d'action élective pour certains individus se rencontre parfois dans le somnambulisme spontané; MM. Lasègue et Billet en ont fourni des exemples.
Quoi qu'en disent Braid et M. Azam, la vue est hyperesthésiée parfois à un point extraordinaire. Une somnambule peut voir à travers la fente palpébrale la plus étroite ; et même, suivant M. Ohambard (1), l'abaissement complet des paupières n'est pas un obstacle complet à l'exercice de la vision en raison du léger degré de transparence de cette membrane en face d'une vive lumière. Certains hypnotiques même lisent dans l'obscurité.
Comme exemple authentique d'hyperesthésie sensorielle dans le somnambulisme, nous citerons le fait que notre ami, le D' Taguet, a présenté à la Société médico-psychologique, sous ce titre : « Hypnotisme avec hyperesthésie de la vue et de l'odo^ rat (2). »
Il s'agit d'une jeune fille qui, dès son enfance, . avait présenté les caractères habituels de l'hystérie constitutionnelle. A dix-neuf ans, elle eut pour la première fois des attaques franches d'hystéro-épilepsie. Après de nombreuses tentatives infructueuses, on parvint à l'hypnotiser. C'est alors que
(1) Chambard, loc. cit,
(2) Annales médico-psychologiques, 1. 1«', 1884.
PHÉNOMÈNES GÉNÉRAUX DE l'hYPNOTISME 169
M. Taguet fit, au point de vue de l'hyperesthésie sensorielle dans le somnambulisme, les curieuses observations qui vont suivre.
Voici d'abord ce qui concerne l'exaltation de l'acuité visuelle :
Pendant que Noëlle est en crise convulsive, en catalepsie ou en léthargie, que nous déterminons à volonté et successivement par la pression, à des degrés divers, de la même zone ou de zones différentes, nous imprimons sur son visage un certain nombre de taches au crayon ou à l'encre, les unes très nettes, les autres à peine perceptibles. Cela fait, nous l'endormons par la compression des opercules de l'oreille. Après avoir placé devant ses yeux un des objets dont nous venons de parler pour opérer la prise du regard, un carton si l'on veut, nous réveillons (1) la malade par le procédé indiqué. Ses yeux ont à peine rencontré le plan du carton qu'elle s'étonne d'avoir la figure sale et efface une à une toutes les taches dont nous avons maculé son visage, se servant du corps opaque comme d'une véritable glace. Les empreintes qui ne viennent pas se réfléchir directement dans un point déterminé du miroir ne sont pas perçues, à moins que celui-ci ne soit élevé ou abaissé, ou que l'on ne porte la tête de la malade soit à droite, soit cl gauche, suivant le cas, le regard restant attaché sur l'écran. Nous tenons au-dessus ou bien en arrière de sa tête, mais de telle sorte qu'ils se trouvent dans le champ du carton, divers objets, tels qu'une bague, une montre, une pipe, de petits bonshommes en papier, un crayon, une pièce de monnaie, etc. ; elle ne tarde pas à les apercevoir, elle en décrit la forme, la couleur. Nous ferons remarquer qu'il existe toujours un certain retard dans la perception des objets : c'est ainsi que si nous substituons brusquement une
W Ce nouvel état n*est pas la veille véritable, mais le somnambulisme, puisque la malade ne conserve aucun souvenir des expériences auxquelles elle est soumise.
CULLBRRB. 40
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pièce de dix centimes, par exemple, à une montre, elle n*en continuera pas moins à chercher à lire Theure ; puis tout à coup elle s* écriera: « La montre a disparu, voilà deux sous. »
Noêlie ayant toujours le regard attaché sur le carton ,. nous allons nous placer derrière elle, notre tète dominant légèrement la sienne ; elle nous salue aussitôt, nous fait une demande, nous rappelle une promesse ; si nous lui envoyons un baiser avec la main, elle s'écrie que nous nous moquons d'elle; si nous insistons, elle s'emporte et crache sur le miroir. Nous plaçons en arrière de son front deux doigts que nous écartons légèrement, elle devient triste et fait plusieurs signes de croix; elle s'écrie qu'elle voit le diable avec ses cornes, et invite une amie, qu'elle croit auprès d'elle, à unir ses prières aux siennes. La vue d'un crucifix, d'un chapelet, la comble de joie, elle cherche à s'en emparer en portant ses mains en arrière ; vient-elle à les toucher, elle ne les sent pas. Les pantins que l'on agite au-dessus de sa tête l'amusent toujours au plus haut degré. Un objet quelconque, un scapulaire si l'on veut, est appliqué directement sur le carton, à- la condition, toutefois, de ne pas intéresser complètement la partie faisant office de miroir, la malade ne s'en aperçoit pas et continue à désigner les objets qui viennent se réfléchir devant ses yeux. Nous enlevons bientôt le scapulaire et nous poursuivons nos expériences ; après un moment, nous le substituons à l'objet que la malade était occupée à décrire, et aussitôt elle s'écrie : « Tiens, voilà mon scapulaire, quelle drôle de glace 1 j'y vois tour à tour le bon Dieu, le diable, des pantins, mon scapulaire. » Nous lui présentons, un jour, sa jarretière, qui s'était détachée pendant une crise convulsive, elle la reconnaît aussitôt et se demande comment elle se trouve dans ce miroir.
Quatre, cinq, dix personnes qui lui sont complètement inconnues, passent successivement derrière son lit, elle dit un mot sur chacune d'elles : celle-ci est jeune, celle-là est vieille, telle aura la barbe noire, telle autre l'aura blanche ;
l'une est gaie, l'autre est moqueuse; elle découvre le moindre geste, le moindre mouvement des lèvres. Un de nos confrères prend un cigare et fait le simulacre de fumer : « Ne te gêne pas », dit la malade. Un autre fait un signe de croix, elle s'écrie : « Voilà un bon chrétien I » Le visage de personnes connues venant interrompre ce long défilé d'étrangers la comble de joie; il semble qu'elle ait déjà oublié les impressions qui viennent de se produire. Nous plaçons audessus de sa tête un écriteau avec ces mots : « Je suis le diable ! » Aussitôt qu'elle l'a aperçu, elle fait un signe de croix, embrasse ses médailles; tout indique chez elle la frayeur la plus vive, le découragement le plus complet. Nous remplaçons cet écriteau par le suivant : « Je suis le bon Dieu ! » Aussitôt sa figure s'éclaire et exprime la joie la plus grande. On varie à l'infini ces inscriptions, chacun apportant la sienne; la malade n'arrive pas à les lire toutes à haute voix, mais l'expression de sa physionomie, les réflexions qu'elles lui suggèrent, indiquent d'une manière certaine que le sens de la phrase n'a pu lui échapper. Pendant qu'elle est occupée à déchiffrer, nous élevons le carton à une certaine hauteur, ce qui l'oblige à rejeter fortement la tête en arrière; ayant ainsi acquis la certitude qu'elle ne peut nous voir, nous mettons à nu un de ses seins, sa figure ne trahit aucune émotion; nous baissons insensiblement le miroir, puis tout à coup elle rougit et répare précipitamment le désordre de sa toilette. Mais il suffit de lui contenir les mains pour lui faire oublier le mouvement commencé, et de remettre le carton en place pour dissiper son trouble passager.
Voici maintenant ce qui a trait à Thyperesthésie de Todorat :
Noëlie et mise en somnambulisme par le procédé précécédemment indiqué.
Nous opérons la prise du regard à l'aide d'une carte de visite que nous déchirons, presque aussitôt, en un certain
nombre de morceaux. Pendant que nous la faisons lùaintenir de vive force sur son lit, nous nous rendons dans la pièce voisine et là nous les dissimulons sous le tapis, derrière les meubles, dans des verres, dans des pots de fleurs, dans le poêle, dans les poches des personnes présentes, puis nous revenons vers la malade n'ayant plus qu'un seul bout de carton que nous lui remettons. La malade le flaire à plusieurs reprises, hésite un instant, puis se précipite dans la salle, reniflant comme un chien; tout à coup elle s'arrête, renifle encore, et, après quelques tâtonnements, elle salue par un cri de joie la découverte d'un des précieux fragments. Elle passe indifférente devant les objets, les personnes qu'elle sait ne rien receler de ce qu'elle cherche ; s'arrête, au contraire, devant les autres, et ne s'éloigne que lorsqu'elle est arrivée à ses fins. C'est inutilement qu'on proteste, qu'on se défend, qu'on la rebute ; tout est inutile.
Lorsqu'elle a découvert de la sorte un certain nombre de ces bouts de carton, elle cherche à le reconstituer; puis elle compte, additionne le chiffre qu'elle connaît avec celui des morceaux qui lui restent à trouver, le total annoncé correspond exactement à celui que nous connaissions. Le résultat n'est pas aussi satisfaisant lorsque la carte a été déchirée loin de son regard, dans une pièce voisine , par exemple, et il lui arrive de commettre des erreurs qui, disons-le, ne portent que sur un chiffre, deux au plus. C'est là un fait constaté un grand nombre de fois, par nos internes, par des médecins, des professeurs de la Faculté des lettres.
Les dernières recherches sont de beaucoup moins précises ; il arrive assez souvent à la malade de perdre la piste, de revenir par deux fois au même endroit, de soulever, par exemple, un grand nombre de verres avant de mettre la main sur celui qui seul recèle l'objet de sa convoitise. Ces recherches seront d'autant plus sûres que le nombre des fragments sera moins considérable.
Pendant que la malade est tout entière à la reconstitu-
PHÉNOMÈNES GÉNÉRAUX DE l'hYPNOTISME 173
tion de la carte de visite, nous jetons un bandeau sur ses yeux, elle n'en continue pas moins le travail commencé et arrive, après quelques tâtonnements, à donner à chaque bout de carton sa place respective ; est-ce un simple effet du hasard, ou devons-nous admettre une certaine hyperesthésie ? Pendant que la vision est ainsi interrompue mécaniquement, précaution d'ailleurs inutile, puisqu'elle n'existe pas, nous invitons, par signe, une des personnes à faire disparaître un ou plusieurs bouts de carton; la malade, d'abord impassible, parait bientôt ennuyée, inquiète, elle compte à nouveau ; puis tout à coup ses traits se contractent, le regard devient farouche, et elle se jette sur le voleur comme une furie, criant, gesticulant, le frappant avec une brutalité excessive, et cela tant qu'elle n'est pas rentrée en possession de son bien. Si la personne a quitté la salle, elle la suit à la piste, la perd, la retrouve, et arrive, en général, assez rapidement à découvrir sa cachette, n'ayant d'autre guide que l'odorat.
Noëlie étant toujours occupée à son travail de reconstitution que nous avions interrompu momentanément, nous glissons entre ses doigts des bouts de carton semblables aux premiers, mais provenant d'une autre carte, et nous mêlons le tout. Elle flaire à nouveau, met de côté ceux qui appartiennent à la première et jette les autres; mais si nous renouvelons l'expérience un certain nombre de fois, il lui arrive de se tromper, ou bien elle perd patience, s'irrite, cache le tout dans son corsage, ou va le remettre à son propriétaire en le priant de l'excuser de le lui remettre en si mauvais état.
Nous jetons sur son lit divers objets, des gants, des clefs, un carnet, différentes pièces de monnaie appartenant à autant de personnes différentes ; la malade n'y prête d'abord aucune attention, lorsqu'il ne faut pas les lui mettre en mains propres, elle les flaire à plusieurs reprises, s'arrête devant chaque personne, qu'elle flaire également, et remet à chacune ce qui lui appartient; ou bien elle met en réserve
les objets dont elle ne trouve pas les propriétaires et va ensuite à leur recherche lorsque sa distribution est terminée. Cette répartition, il faut le reconnaître, laisse parfois à désirer, et si elle arrive, le plus souvent, à corriger son erreur en allant reprendre un objet indûment donné, il lui arrive également de se tromper d'une manière complète, ou de garder l'objet ne sachant plus à qui le remettre, après avoir flairé à plusieurs reprises tout le monde. Dans ces moments, elle n'oppose aucune résistance et ne fait aucune difficulté à nous abandonner un bien qui ne lui appartient pas, se contentant de nous prier de le remettre à qui de droit, si nous ne tenons pas à engager notre conscience.
Cette distribution sera d'autant plus facile que les objets seront moins nombreux, que les personnes lui seront plus familières. L'hyperesthésie de l'odorat, tout comme celle de la vue, a ses limites, et après un temps variable excédant rarement une demi-heure, il survient une fatigue excessive, des tremblements et des nausées.
Au réveil, Noëlie n'a conservé aucun souvenir des expériences auxquelles elle a été soumise. Elle ne manifeste aucune surprise de se trouver à moitié habillée sur son lit, entourée d'étrangers qu'elle tutoie. A l'état de sommeil comme à l'état de veille, l'aneslhésie des membres du tronc et de la tête reste complète.
Tl y a lieu de remarquer que cette double hyperesthésie sensorielle ne marche jamais de front, l'une fait place à Tautre ; et pendant qu'elles existent tous les autres sens paraissent abolis. Il semble que toute la puissance d'action dont est susceptible le système nerveux soit accaparée momentanément par les sens dont l'acuité est exaltée à un degré si extraordinaire.
Dans l'état de somnambulisme parfait, le sujet
n*a aucune conscience des lieux où il est, ni des peiÇonnes et des objets qui l'entourent, et il ne conserve au réveil aucun souvenir des expériences auxquelles il a été soumis. Comme nous le verrons dans un chapitre ultérieur, cet état de somnambulisme parfait est loin d'être toujours atteint, chez les hypnotisés, ce qui explique les divergences des auteurs sur ce point. Admettons que des deux parts on puisse avoir raison, les uns basant leur opinion sur l'observation qu'ils ont faite de cas types, dans lesquels tout souvenir de la période somnambulique est absent, les autres se fondant sur ce que, dans certains états mixtes, ils ont constaté qu'au réveil, les sujets avaient affirmé s'être rendu compte d'une façon plus ou moins confuse de ce qu'ils avaient éprouvé.
Bien que sa conscience soit plus ou moins obscurcie, et qu'il ait perdu la notion de son propre état, au point de refuser énergiquement de se soumettre aux pratiques hypnotiques alors qu'il est plongé dans une somniation profonde, l'individu en état de somnambulisme provoqué a conservé le souvenir de sa vie normale, et même de ses accès de somnambulisme antérieur. La mémoire est parfois surexcitée d'une façon extraordinaire; et comme dans le rêve, les impressions, les images, les idées, enfouies depuis un temps indéfini dans les profondeurs du souvenir, émergent en foule et se pressent, confusément parfois, dans la pensée du malade. Il suffit de lire une fois devant certaines somnambules hystériques de longs passages d'un livre pour qu'elles les répètent ensuite avec une sûreté de mémoire parfaite.
Un jeune homme en état de somnambulisme provoqué, à qui on avait dicté une page d'écriture en ayant soin de lui soustraire, au fur et à mesure qu'il écrivait, les feuilles de papier placées devant lui, ponctuait et relisait imperturbablement le texte entier, n'ayant à la main qu'une feuille blanche, qu'il croyait couverte de son écriture (1).
Une malade de M. Ch. Richet, qui chantait l'air du deuxième acte de l'Africaine pendant son sommeil, fut incapable d'en retrouver une seule note une fois réveillée.
Les autres facultés peuvent être excitées également ou même perverties. On a observé chez les hypnotisés somnambules, non seulement des rêves analogues au rêve physiologique, mais de véritables accès de délire.
M. Bernheim rapporte Tobservation d'une jeune fille hystérique qu'il hypnotisa pendant longtemps, avec laquelle il ne put jamais se maintenir en rapport et qui se montrait indifférente aux suggestions qu'il voulait lui donner en dehors d'un certain ordre d'idées. A peine endormie, elle se mettait à rêver. Ainsi, par exemple, elle se croyait chez sa mère, et dès ce moment s'organisait dans son esprit un rêve tout entier dérivé de cette idée principale. L'opérateur pouvait intervenir par suggestions dans cette direction, mais dans toute autre, ses tentatives restaient infructueuses. Si on l'abandonnait à ellemême, son rêve continuait à dérouler ses péripéties, et la malade à son réveil le racontait non seulement avec les particularités suggérées, mais avec celles qui s'étaient spontanément développées dans son esprit.
MM. Charcot et Richer citent l'observation d'une
(1) Bottey, Magnétisme animal.
hystérique chez qui les pratiques d'hypnotisation déterminaient des accès de délire. Ce délire était parfois incohérent, d'autres fois roulait sur des sujets variés se rapportant aux incidents qui ont marqué la vie de la malade ; mais il pouvait en outre être provoqué et conduit dans la direction qu'il plaisait à l'observateur de lui donner.
Une de nos malades, épileptique non habituellement aliénée, mais présentant à des intervalles très éloignés des accès de délire consécutif à des séries d'accès convulsifs, hypnotisée un jour par nous, ne tarda pas à tomber dans un état de somnambulisme léger. Pendant quelques instants nous essayâmes sans trop de succès de lui imposer diverses suggestions. Peu à peu, on vit se manifester chez elle une certaine excitation ; un rire spasmodique la secoua, des paroles incohérentes sortirent de ses lèvres ; elle se mit à nous tutoyer, à nous apostropher de la façon la plus inconvenante ; enfin un véritable accès maniaque se déclara. C'était un spectacle singulier que cette fille qui délirait, étendue sur une chaise, les membres flasques, les paupières closes et frappées d'un spasme tel que, lorsque après une heure environ d'hypnotisation nous la réveillâmes, il fallut pour les empêcher de se contracter de nouveau les maintenir ouvertes quelques instants avec les doigts. Cependant, malgré le réveil, le délire persista spontanément jusqu'au soir.
Le lendemain, la malade revenue à elle-même, s'excusant de ses incivilités de la veille , nous raconta qu'elle avait eu une interminable altercation avec une personne qu'elle prenait pour son frère et qui n'était autre que nous, ce qui expliquait
la façon plus que familière avec laquelle elle nous avait traité avant et après Texpérience.
L'hypnotisme agit un peu sur Tintelligence à la façon de certains toxiques. Braid avait déjà fait cette observation.
Ces effets, dit-il, sont comparables à ceux qu'on attribue à l*usage de Topium et rappellent la description donnée par sir Humphrey Davy d'expériences faites sur sa personne avec le protoxyde d'azote (1).
- D'autres auteurs rapprochent Tétat du somnambulisme provoqué de celui qui est déterminé par rivresse commençante du haschisch (2) ou même de Talcool et du chloroforme. Etant en quelque sorte distraits du monde extérieur, les sujets perdent en effet les sentiments de réserve et de dissimulation que leur inspire inconsciemment le milieu dans lequel ils vivent d'habitude. Alors leurs penchants, leurs instincts, les tendances bonnes ou mauvaises de leur nature s'étalent avec la plus grande ingénuité aux yeux de tous. Certains somnambules manifestent des impulsions au vol et à l'homicide. Quelques hystériques se montrent d'un érotisme parfois cynique. Il suffit de leur suggérer une idée de cet ordre pour les voir se livrer aux actes les plus offçnsants pour la morale. Que serait-ce si l'expérimentateur excitait par inadvertance une de ces zones érogènes qui existent parfois sur certains points de leurs téguments (3) ? Leur caractère se montre sous son véritable jour ; les exagérations de leur sensibilité morale, leur tendance à une expansion déme-
■ (l) Braid, loc. cit.^ p. 3.
(2) Chambard, Dict. encycl. des sciences méd., 3« 8ér.,t. X.
(3) Chambard, Du somnambulisme en général, Paris, 1881.
surée ou à une concentration non moins extrême se manifestent par une gaieté exagérée ou une dépression quasi mélancolique. On a même signalé chez, certaines hystériques en somnambulisme de véritables impulsions au suicide. Tantôt bienveillantes et optimistes, tantôt indifférentes ou haineuses elles ne conservent que rarement pendant le sommeil provoqué Téquilibre déjà naturellement instable de leur sensibilité affective.
Il est en général facile d'entrer en communication avec un sujet en état de somnambulisme provoqué. Il entend ce qu'on lui dit et peut répondre aux questions qu'on lui pose. Nous avons vu que certaines somnambules ne subissaient pas toujours sans révolte le joug de l'expérimentateur. Mais ici encore, dans la plupart des cas, la répétition des expériences, la culture de la névrose aiguise les aptitudes et brise les résistances individuelles. C'est à ce point que certaines hystériques, à force d'être pétries par l'expérimentateur, finissent par demeurer dans un état d'obsession permanent qui rappelle une possession dans laquelle ce dernier joue le rôle de diable, étant toujours l'objet des hallucinations spontanées que les malades éprouvent aussi bien à l'état de veille que dans leurs rêves (1). Enfin, il arrive que certains opérateurs acquièrent sur leurs hypnotisés une influence tellement exclusive qu'ils sont seuls capables de déterminer chez eux par suggestion des hallucinations ou des actes automatiques. Ce fait, (1) Cai. Féré, Ann, méd.-psychoL, 1883, t. H, p. 299,
dont la réalité ne saurait être mise en doute, rappelle encore une des prétenlions des magnétiseurs qui, eux, ne se contentent pas d'expliquer leur puissance par le mécanisme de la suggestion, mais prétendent agir par la force de leur volonté et la communication de la pensée.
Dans le somnambulisme provoqué, Tautomatisme est moins parfait que dans Tétat cataleptique. Un certain nombre de sujets conservent encore assez de volonté pour résister aux injonctions ou aux suggestions de Topérateur. Il y a des exemples de malades qui accomplissent sans difBculté certains actes, et se refusent obstinément à d'autres. Ainsi, si l'on plaçait les mains d'une hystérique de la Salpétrière dans l'attitude de la prière, elle se mettait aussitôt en oraison. Le plus souvent il était impossible de lui suggérer l'idée de lire, bien qu'elle y vit parfaitement malgré l'occlusion apparente des paupières. M. Bernheim a cité des exemples analogues. C'est surtout quand l'idée suggérée est fortement en opposition avec le caractère et les sentiments habituels du sujet que l'on rencontre cette résistance. En somnambulisme, la personnalité morale subsiste, à un certain degré, chez quelques somnambules: mais leur force de résistance aux suggestions de l'opérateur est faible et précaire, et il arrive souvent qu'ils finissent par céder, si l'injonction est réitérée avec énergie et sur un ton de commandement.
L'étude de la suggestion dans la période somnambulique devant faire l'objet du chapitre suivant, nous n'insisterons pas davantage pour l'instant sur cette matière.