V. — Ponctions spéciales à chaque hémisphère
VI. — Dédoublement de la personnalité chez les aliénés. — Il ne se confond pas avec le dualisme cérébral.
Nous avons déjà parlé, dans un précédent chapitre, de la possibilité de placer dans des périodes différentes de Thypnotisme les deux moitiés du corps. Nous devons revenir sur ce sujet en raison de son importance psychologique.
Au fond de Thomme conscient de son moi, de son intelligence, de son activité volontaire, il n'y a pas seulement un automate qui, à Tinstar d'une machine bien organisée, obéit passivement, quand la conscience s'est évanouie, à une volonté étrangère :
l'hémi-hypnotisme 273
il y en a deux. Bien plus, il n'y a pas seulement un seul moi, une seule conscience, une seule personne dans rhomme, éveillé et à Tétat sain : il y en a deux encore. L'hypnotisme ne nous fait pas seulement voir Jean qui pleure, puis Jean qui rit ; mais Tun et l'autre à la fois. Jean rit à droite en même temps qu'il pleure à gauche: Jean de gauche est en colère, tandis que Jean de droite est satisfait; l'un tremble de peur, tandis que l'autre est plein de courage... Finalement, on supprime l'un des deux et on retrouve l'individu tout entier, bien qu'il ne soit plus qu'une moitié de lui-même. Les médecins, les physiologistes avaient entrevu tout cela, mais les faits de la clinique, de l'anatomie pathologique ou de l'expérience physiologique, sont souvent obscurs, d'une interprétation délicate, sujette à contestation, de sorte que la dualité cérébrale en était encore à l'état de question discutée. Aujourd'hui les expériences hypnotiques ont fait la lumière, et il ne semble plus permis de rester dans le doute.
Nous allons exposer les expériences les plus connues d'hypnose hémicérébrale, en faisant de nombreux emprunts à M. Bérillon et à M. Dumontpallier (1).
Et d'abord, on peut produire l'hypnose unilatérale, c'est-à-dire que l'un des hémisphères cérébraux seulement sera plongé dans l'hypnotisme, l'autre demeurant à l'état normal.
(1) E. Bérillon, Hypnotisme expérimental, La dualité cérébrale et ^indépendance fonctionnelle des deux hémisphères cérébraux, thèse de Paris, 1884. — Dumontpallier, Comptes rendus de la soc, de Biol.f 1882, 1884, passim. — Dumontpallier et Magnan, Des hallucinations bilatéral s (Union médicale, 15-19 mai 1883).
Braid (1), sans s'en rendre bien compte, produisait un phénomène de cet ordre quand, chez un sujet en catalepsie, agissant sur un œil, il réveillait le côté correspondant du corps et rhémisphère opposé .
Heidenhain (2), sur un sujet sensible à Thypnotisme, en opérant des frictions prolongées sur un côté de la tête, obtenait peu à peu de la parésie des membres du côté opposé, puis le phénomène de rhyperexcitabilité neuromusculaire , c'est-à-dire une véritable hémiléthargie. Si les frictions avaient lieu sur le côté gauche du crâne, il se produisait en outre une véritable aphasie d'origine ataxique, qui s'opposait à ce que le sujet put lire ou parler, par suite de l'impuissance du centre du langage articulé.
Ces expériences confirment d'une façon inattendue la notion physiologique ùb l'action croisée des hémisphères cérébraux et l'existence d'un centre du langage articulé, que l'on place depuis longtemps déjà dans la troisième circonvolution frontale gauche ou circonvolution de Broca. (Fig, 25, E; et 26, 1).
D'autres expériences du même auteur, tout en donnant des résultats très nets, semblèrent faire exception à cette loi de l'action croisée des hémisphères. On y retrouve, dit M. Bérillon (3),
Des anomalies apparentes qui rappellent des variétés cliniques que peuvent présenter les affections dues aux
(1) Braid, Neurypnologie.
(2) Heidenhain, Die sogenante thierische Magneiismtis, Leipzig, 1880.
(3) Bérillon, loc. cit.
l'hémi-hypnotisme 275
lésions organiques de l'hémisphère gauche du cerveau. Ainsi, chez un sujet, l'excitation du côté droit de la tête produisait la catalepsie du même côté et l'aphasie. Chez d'autres personnes, la catalepsie unilatérale survenait à la suite de l'excitation tantôt du même côté, tantôt de l'autre côté.
Les expériences du professeur Berger, de Breslau, montrent que la friction de la région occipitale d'un côté du crâne peut faire naître la catalepsie du même côté, tandis que la friction de la région frontale détermine ime catalepsie croisée.
On doit à Ladame (1) des expériences analogues aux précédentes. Par des frictions sur le côté gauche du crâne, il frappe de daltonisme ou d'achromatopsie l'œil correspondant, tandis que le di*oit conserve intacte la facilité de reconnaître les couleurs; en même temps il se produit de Taphasie ataxique, comme dans un des cas précédents. Si la friction est opérée à droite de la tête, on n'observe que l'achromatopsie de l'œil droit sans aphasie.
M. Dumontpallier a pu provoquer également l'hypnotisme unilatéral par excitation unilatérale du cuir chevelu; les effets étaient tantôt directs, tantôt croisés, tantôt alternes, suivant les points sur lesquels on agissait.
Une de ses malades, qui présentait des accidents hystériques très-accentués, a été l'objet d'expériences d'hypnotisme unilatéral des plus intéressantes.
Voulant plonger la malade dans l'hypnotisme total il lui demanda de fixer ses yeux sur les siens. Au lieu de l'hypnotisme complet, il se produisit la lé-
(1) Ladame, La névrose hypnotique devant la médecine légale* {Ann, d'hyg.y 1882, t. VII, p. 518).
276 MAGNÉTISBfB ET HYPNOTISME
thargie du membre supérieiir droit et du membre inférieur gauche (1). Lorsqu'on voulut déterminer Tétat cataleptique, on ne put y arriver qu'en agissant par la lumière sur Toeil droit. Pour produire le somnambulisme, le seul moyen efficace fut la pression exercée sur le côté droit du crâne. L'action de la lumière sur Tœil gauche et la pression sur le côté gauche du vertex restaient sans effet. Ces résultats bizarres furent expliqués au réveil de la malade quand on eut constaté qu'elle n'y voyait pas de l'œil gauche et qu'elle ne sentait pas la pression sur le membre supérieur du même côté. On était ainsi conduit à penser que chez ce sujet le cerveau gauche avait seul conservé son activité fonctionnelle.
La vérification de ce fait fut demandée à la métalloscopie. Par l'application du métal auquel elle était sensible, on transféra les phénomènes léthargiques du côté opposé. En même temps les états cataleptique et somnambuhque du membre supérieur gauche et inférieur droit ne pouvaient être produits qu'en faisant agir la lumière sur l'œil gauche et en frictionnant la partie gauche du vertex.
La paralysie, qui frappait primitivement le cerveau droit, se trouvait donc transférée au cerveau gauche.
Chez une autre hystérique hémi-anesthésique et achromatopsique gauche, on provoque le transfert des accidents hystériques à droite, puis on la soumet aux procédés hypnogéniques. Alors on constate que la catalepsie, la léthargie et le somnambulisme
(1) Chez cette malade il y avait hémi-anesthésie et la sensibilité était répartie d'une façon opposée pour les régions sus et sous-ombilicales.
sont successivement produits dans la partie gauche du corps, le côté droit restant indifférent. Le transfert de l'activité cérébrale a donc eu lieu de l'hémisphère gauche à Thémisphère droit.
Si par des applications métalliques appropriées on ramène la sensibilité dans la partie frappée d'anesthésie, on obtient alors les différentes périodes hypnotiques pour le corps entier (1).
Ces expériences d'hypnose unilatérale chez les individus sains ou hystériques conduisent à admettre qu'un seul hémisphère cérébral représente l'individu tout entier, conserve la conscience du moi et suffit à ses fonctions de relation. Mais dans quel état se trouve l'intelligence, son organe étant ainsi diminué de moitié?
Il semblerait, d'après M. Chambard (2), que si un hémisphère suffit pour la vie psychique, la privation de l'autre ne s'en fait pas moins sentir dans une certaine proportion. D'abord, à la suite de la paralysie hypnotique de l'hémisphère gauche le sujet devient partiellement aphasique, ce qui, évidemment, le rend considérablement inférieur à lui-même. Mais en ne considérant que ce qui survient, si c'est l'hémisphère droit qui est frappé de paralysie, on peut remarquer que les mouvements et les actes du sujet ont perdu de leur précision et de leur régu-
(i) M. Dumoutpallier avait conclu de ces expériences que chez les hystériques hémi-anesthésiques, les phénomènes des trois phases hypnotiques ne peuvent être provoqués que du côté sensible. Mais cette conclusion ne saurait être généralisée, car beaucoup de malades hypnotisées à la Salpêtrière étaient des anesthésiques totales et pourtant pouvaient être plongées dans le sommeÛ nerveux.
(2) Chambard, Encéphale, 1. 1, 1881.
GuLLERRfi. 16
larité. Son écriture, par exemple, est incorrecte, les lettres sont déviées parfois dans xin sens opposé à rinclinaison normale. L'intelligence elle-même est atteinte dans son intégrité ; elle devient plus paresseuse, moins alerte. Diverses expériences semblent démontrer que la puissance de volonté est amoindrie et que la tendance naturelle à Timitation, qui est d'autant plus grande chez im individu qu'il est moins intelligent, devient beaucoup plus prononcée. Si à un sujet hynoptisé unilatéralement on commande d'exécuter un acte pendant un certain temps, comme de tourner les pouces ou de battre des trilles avec les doigts suivant un rythme déterminé, et que l'expérimentateur, en face de lui, exécute le même acte, on remarque que quand ce dernier s'arrête, l'hypnotisé s'arrête aussi, bien qu'il ne doive pas le faire. Au bout d'un instant, par un effort de volonté, il reprend son mouvement. Si pendant qu'il exécute le même acte que l'hynoptisé, l'expérimentateur en modifie l'exécution, le sujet modifie aussi la sienne, puis, après réflexion, revient à sa première façon d'exécuter le mouvement prescrit.
Ainsi, la conscience, la volonté et l'intelligence sont conservées bien qu'un seul hémisphère soit éveillé, mais ces facultés semblent diminuées.
M. Dumontpallier n'est pas de cet avis. D'après ses expériences chez les hystériques, il conclut que a lorsque la somme d'activité du système nerveux est répartie entre les deux hémisphères, cette activité doit être moindre que dans le cas où un seul hémisphère est le siège de l'activité nerveuse. > Voici ce qui Fa conduit à cette opinion : chez une hystérique hémi-anesthésique, on ne peut obtenir
l'hémi-hypnotisme 279
que rhypnotisme unilatéral dans le côté sain. Si, par des applications métalloscopiques appropriées, on ramène la sensibilité dans le côté précédemment frappé d'anesthésie, on peut alors produire les différents degrés d'hypnose totale, mais à un degré moins accusé que dans Texpérience d'hypnose unilatérale»
En résumé, M. Chambard pense que Thypnose hémicérébrale est accompagnée d'un aff'aiblissement de l'activité nerveuse dans l'hémisphère éveillé. M. Dumontpallier, au contraire, pense que cette action est sinon plus grande, au moins aussi grande, et que l'indépendance des hémisphères n'est pas relative, mais absolue»
Nous ne ferons qu'une seule remarque: c'est que les deux auteurs ont abordé la question par deux côtés opposés, ce qui peut expliquer en partie leurs divergences de vues. L'un s'est surtout appuyé sur le côté psychologique des expériences, qui, il faut bien le reconnaître, semblent lui donner raison; l'autre en envisage uniquement le côté physique. Bien que la question ne nous semble pas résolue, le bon sens, à défaut d'autres arguments, plaide en faveur de la première opinion. Qu'au point de vue de l'innervation sensitive et motrice l'hémisphère resté sain subisse des phénomènes de dynamogéniei la chose est fort possible et nous l'accordons volontiers; mais au point de vue purement psychique ce serait un paradoxe insoutenable que de prétendre que l'intelligence consciente doit aussi bien fonctionner avec un seul hémisphère qu'avec les deux (1). Ce
(1) Nous n'entendons parler que des cas de suppression brus • que du fonctionnement de Tun des hémisphères, car quand
seul fait, que Tinhibition atteignant Thémisphère gauche prive le sujet de la parole, sufllt d'ailleurs à juger la question ; il démontre en outre, ce qui recevra plus loin un complément de preuves, que les facultés psychiques ne sont pas également représentées dans les deux hémisphères : nouvelle raison de ne pas tirer d'expériences encore peu.iiombreuses et insuffisamment variées des conclusions excessives et prématurées.
Un second groupe de faits comprend Thypnose cérébrale bilatérale de degré différent pour chaque côté. Trois cas peuvent se présenter: 1** Thémiléthargie coïncidant avec Thémicatalepsie ; 2** Thémiléthargie avec l'hémisomnambulisme ; 3** Thémisomnambulisme et l'hémicatalepsie.
Le premier, en 1878, M. Descourtis produisit dans le service de M. Charcot l'hémiléthargie et Thémicatalepsie. Il lui suffit, le sujet étant en léthargie, d'ouvrir une des paupières, de façon que la lumière vînt frapper la rétine pour déterminer une hémicatalepsie; ou bien, le sujet étant en catalepsie, d'abaisser une des paupières pour produire une hémiléthargie.
M. Dumontpallier, en approchant une montre de l'oreille droite d'une hystérique susceptible d'être hypnotisée, détermina par cette excitation faible de l'hémicatalepsie à droite et de l'hémiléthargie à
cette suppression survient d*une manière lente et progressive, une suppléance plus ou moins parfaite des fonctions de l'hémisphère malade se fait par l'hémisphère resté sain.
l'hÉMI-H YPNOTISME 281
gauche. En rapprochant de l'oreille gauche, il produisit, mais en sens inverse, les mêmes phénomènes.
De l'éther respiré par Tune des narines provor quait chez la même malade Fhémiléthargie dans le côté correspondant à la narine affectée.
Deux montres, placées de chaque côté, provoquaient la catalepsie totale. L'éther, respiré par les deux narines, produisait les mêmes résultats.
M. P. Richer (1) cite les expériences suivantes :
Si, devant une malade en catalepsie, on place un pot à eau, une cuvette et du savon, aussitôt que son regard tombe sur ces objets ou que sa main entre en contact avec eux, elle se met, avec une spontanéité apparente, à verser de l'eau dans la cuvette et à se savonner les mains. Si on abaisse la paupière de Tceil droit, le côté droit tombe en léthargie, et le côté gauche continue seul l'opération commencée.
Si entre les mains de la même cataleptique on met son ouvrage au crochet, elle le prend et y travaille avec une adresse remarquable. Qu'on ferme l'un des yeux, la main correspondante retombe inerte, et l'autre continue seule des mouvements qui n'ont plus dès lors aucune efficacité.
Le même auteur cite également des exemples d'hémiléthargie coïncidant avec l'hémisomnambulisme.
Enfin, MM. Dumontpallier et Magnin ont été les premiers à produire l'hémisomnambulisme et l'hémicatalepsie.
(1) Richer, loc, cit.
If».
282 MAGNÉTISME BT HYPNOTISME
Dans un troisième groupe, on doit ranger les faits d'hypnose cérébrale bilatérale de même degré, mais à manifestations différentes pour chaque côté.
Par l'intermédiaire du sens musculaire, on peut dans la période cataleptique suggérer à chaque hémisphère du cerveau des impressions différentes. Prenons quelques exemples:
Pauline est mise en catalepsie. L'expérimentateur prend les doigts de la main gauche de la malade et les lui pose sur la bouche en imprimant au bras du même côté les mouvements exécutés dans Tacte d'envoyer un baiser. Aussitôt la malade continue le mouvement, tandis que le côté gauche de la face s'épanouit dans un sourire. Pendant que le bras gauche poursuit ce geste, on donne au bras et à la main droite l'attitude que prendrait une personne qui repousserait un objet avec horreur : le côté droit du visage prend alors l'expression de la terreur. La physionomie, souriante à droite, grimaçante à gauche, exprime ainsi au même moment deux sentiments absolument opposés.
A Marie en catalepsie, on donne au membre supérieur gauche le geste de l'adieu, au membre supérieur droit le geste du commandement. « Alors le visage, du côté droit, prend l'expression sévère d'une personne qui donne un ordre impérieux ; et le visage, du côté gauche, prend l'expression douce d'une personne qui sourit (1). »
N'est-il pas rationnel de supposer, dit M. Dumontpallier, que, dans cette expérience, l'acte musculaire d'un côté a suggéré dans l'hémisphère opposé du cerveau une impression qui s'est traduite par l'expression hémilatérale de la face?
(1) Ces exemples sont résumés d'après la thèse de M. BériUon.
l'hémi-hypnotisme 283
Chaque hémisphère cérébral, dans cette expérience, aurait donc été mis en activité par un acte musculaire, et la perception de chaque moitié du cerveau se serait manifestée par des contractions musculaires du visage, qui, d'un côté, exprimaient le sourire et de l'autre la frayeur.
Cette expérience ne prouvait-elle pas l'indépendance fonctionnelle de chaque hémisphère cérébral rendue manifeste par une excitation réflexe dont le siège était dans les muscles du bras droit et du bras gauche (1)?
Chez les somnambuliques, on peut déterminer des illusions* et des hallucinations bilatérales simultanées de caractère différent pour chaque côté.
Si chez ime hystérique en somnambulisme on dépose quelques gouttes d*eau sur le côté gauche de la langue en lui suggérant que c'est du rhum, elle fait une grimace de dégoût; les mêmes gouttes d'eau mises sur Tautre côté de la langue et baptisées sirop^ sont trouvées sucrées et produisent une sensation agréable. Cette double illusion dure un certain temps, et la malade manifeste son étonnement d'éprouver ainsi simultanément deux sensations aussi différentes.
On peut de même provoquer des illusions doubles et simultanées de l'odorat.
Ces illusions et ces hallucinations sont accompagnées d'une expression de chaque côté du visage, en rapport avec la nature de chacune d'elles.
A une malade en somnambulisme, on bouche hermétiquement l'oreille droite; puis s'approchant de Voreille gauche, on se met à décrire un tableau champêtre ; la malade voit ce qu'on lui décrit, continue la scène, expose les actes des divers person-
(1) Comptes rendus de la Soc, de BioL, 16 déc. 1882.
nages. A ce moment on débouche Toreille droite et on décrit à portée de cette oreille ime scène de carnage.
La malade est effrayée, et son visage exprime à ce moment, du côté droil, la frayeur, tandis que le côté gauche de son visage exprime la satisfaction que lui cause la vue du tableau champêtre (1).
On peut procéder plus simplement en agissant simultanément d'une manière différente sur les deux oreilles à la fois; Teffet est le même. Toujours chaque côté de la face prend une expression en rapport avec la suggestion reçue par Toreille correspondante.
En variant les procédés, on peut provoquer simultanément et de côté opposé des hallucinations de Touïe et de la vue. Il suffit de décrire à Toreille gauche une scène gaie, tandis qu'on imite à droite le bruit d'une fusillade. Aussitôt le côté droit de la face exprime la terreur, tandis que le côté gauche continue à exprimer la satisfaction.
Il existe donc simultanément dans le cerveau du sujet, dit M. Bérillon à propos de quelques-imes de ces expériences, deux hallucinations de nature différente dont le point de départ a été une excitation de l'organe de l'ouïe, et dont le siège appartient à un hémisphère cérébral différent.
Dans les précédentes expériences, les hallucinations, quel que soit le sens intéressé, sont obtenues par suggestion auditive. MM. Dumontpallier et Bérillon eurent l'idée de déterminer chez leurs sujets des hallucinations doubles de la vue en agissant directement sur la rétine.
(1) Bérillon, loc, ciL
l'hémi-hypnotisme 285
Voici leur manière de procéder. La malade en somnambulisme doit ouvrir complètement les yeux.
On fixe alors dans le plan vertical médian de la figure du sujet en expérience, un écran disposé de telle façon que chacun de ses yeux ne puisse voir que les objets situés du côté correspondant de l'écran.
Un des assistants place alors son visage dans le champ visuel de Toeil droit du sujet ; un autre en fait autant dans le champ visuel de l'œil gauche.
L'expérimentateur, par un geste, simule alors une difformité ridicule sur le visage placé du côté droit et une difformité repoussante sur le visage placé du côté gauche.
Aussitôt et simultanément, la face de la malade exprime à droite l'expression de la gaieté la plus franche, tandis qu'à gauche elle revêt l'expression de l'horreur la plus profonde.
Cette double expression est des plus saisissantes. Elle persiste assez longtemps pour qu'on puisse la photographier à loisir; d'ailleurs, pour la faire disparaître, il suffit de faire le geste d'effacer les difformités simulées sur chacun des visages placés de chaque côté de l'écran.
On sait que les illusions et les hallucinations provoquées pendant le somnambulisme peuvent quelquefois persister un certain temps après le réveil. Si donc, au lieu d'effacer les difformités suggérées, on réveille la malade pendant qu'elle est encore sous leur impression, la double expression faciale persiste un certain temps avec la même intensité.
De plus, il se produit un mélange bizarre d'éclats de rire et de cris d'horreur qui se confondent, de telle sorte qu'il n'est pas permis de douter qu'il existe, dans le cerveau du sujet éveillé, deux hallucinations de la vue de nature différente, dont le point de départ a été une excitation réti-
286 HAGNÉTISICB ET HYPNOTISME
nienne et dont le siège appartient à un hémisphère cérébral différent (i).
Si on replonge la malade en somnambulisme, toute manifestation bruyante cesse, mais l'expression de chaque côté de la face n'en persiste pas moins. Qu'on fasse alors le geste d'effacer sur le visage des deux aides placés de part et d'autre de l'écran les difformités suggérées, la physionomie du sujet retombe dans son impassibilité première.
Tels sont les faits. Ils permettent de conclure, d'une façon indubitable, que pendant l'hypnotisme :
1* L'activité psychique d'un hémisphère peut être supprimée sans détruire la conscience du moi et les facultés intellectuelles ; 2® que les deux hémisphères cérébraux peuvent être mis simultanément dans un degré différent d'activité ; que, jouissant d'une activité égale, ils peuvent être concurremment le siège de manifestations psychiques de nature et de caractère différents.
En un mot, dans toutes les expériences précédentes, le cerveau parait double; chaque hémisphère semble constituer un organe complet pouvant fonctionner séparément et indépendamment l'un de l'autre.
La dualité cérébrale, avant de recevoir cette démonstration nouvelle, était déjà défendue par de nombreuses preuves de divers ordres.
C'est, par exemple, un fait d'observation vulgaire
(1) Bérlllon, loc, cit., et Comptes rendus de la Soc. de BioL, -^ance du 21 juin 1884.
et que relèvent tous les aliénistes, que la population des asiles consacrés à la folie fournit un nombre considérable d'individus dont le crâne est asymétrique et déformé. Il y a une asymétrie correcte, qu'on rencontre chez beaucoup d'individus sains ; mais celles que portent les aliénés semblent échapper jusqu'ici à toute classification régulière.
Il est également démontré que les deux hémisphères sont en général de poids et de développement inégaux. Broca soutient que l'hémisphère droit, dans son ensemble, pèse plus que le gauche, bien que le lobe frontal gauche l'emporte sur le droit d'une quantité très notable (1).
De nombreuses pesées opérées sur des cerveaux d'aliénés nous ont presque toujours donné un poids supérieur pour l'hémisphère droit.
Boyd (2) et Luys (3) ont trouvé qu'à l'état normal l'hémisphère gauche l'emporte d'une certaine quantité.
Pour Bra (4), l'asymétrie est également la règle, mais l'élévation de poids est tantôt en faveur de l'un, tantôt en faveur de l'autre hémisphère.
Charlton Bastian a trouvé que le poids spécifique de la substance grise des circonvolutions gauches était plus élevé que celui des droites.
L'asymétrie ne porte pas seulement sur l'ensemble, mais encore sur les détails de structure et de texture des deux cerveaux. La disposition des circonvolutions de l'hémisphère droit et de l'hémi-
(1) BuU, de la Soc, d'antk., 1875.
(2) Philosophical transactions, 1861.
(3, Encéphale, 1881.
(4) Encéphale, 1881.
sphère gauche n'est jamais semblable, et les différences les plus accentuées existent toujours entre les deux côtés. Preuve certaine de la division du travail dans l'encéphale, la disposition, la forme et les dimensions des cellules nerveuses sont très différentes, suivant les régions qu'on observe. Ainsi que Ta montré M. Duret, la circulation cérébrale se distribue suivant certains territoires indépendants les uns des autres, et chacune des artères de la périphérie corticale règne pour ainsi dire sur un domaine particulier.
Ajoutons que le développement des deux hémisphères ne se fait pas simultanément. D'après Parrot (1), révolution de l'hémisphère droit chez les enfants serait en général beaucoup plus rapide que celle du gauche, ce qui indiquerait que les fonctions de ce dernier doivent être plus élevées que celles du droit. Il rappelle que généralement la main droite, qui est mise en mouvement par le cerveau gauche, accomplit les actes les plus délicats et les plus compliqués, et que c'est dans le même hémisphère que se développe l'organe du langage articulé ; ce qui explique que cette moitié du cerveau exige un temps plus long pour son parfait développement et le perfectionnement de ses fonctions.
La physiologie vient en aide à ces inductions anatomiques. Parmi les hommes, les uns, le plus grand nombre, sont droitiers, quelques-uns gauchers, ce qui indique la prédominance d'un des deux hémisphères, le plus souvent du gauche. Il y a des ambidextres, chez qui les deux cerveaux sem-
(1) Parrol, Arch. de physioL, 1879*
l'hémi-hypnotisme 289
blent de puissance égale ; mais il y a aussi beaucoup de gens qui sont hétérodextres si je puis ainsi parler, c'est-à-dire droitiers pour certains actes, gauchers pour d'autres ; chez eux il n'y a pas prééminence d'un hémisphère, mais partage d'attributions entre les deux. Les hétérodextre^, plus que les autres, nous semblent plaider énergiquement en faveur de l'indépendance fonctionnelle des hémisphères cérébraux.
Les expériences sur les animaux ont permis à Flourens (1), Longet, MuUer (2), Vulpian, de montrer que l'ablation d'un hémisphère cérébral ne mo. difiait en rien leur état intellectuel, qui restait le même après comme avant l'opération, ce qui indique suffisamment que chaque hémisphère forme à lui seul un tout complet susceptible d un fonctionnement régulier.
Les expériences et la pathologie ont démontré mieux encore que l'anatomie qu'il existe dans le cerveau des régions indépendantes les unes des autres au point de vue des fonctions. Il y a des régions dévolues à la motricité volontaire, d'autres à l'attention, d'autres à la sensibilité. Les noms des Fritsch et Ililzig, Ferrier, Carville et Duret sont attachés à ces découvertes. Ceux mêmes qui, comme Brown-Séquard, sont contraires à la doctrine des localisations cérébrales, reconnaissent l'indépendance fonctionnelle de certaines parties de l'encéphale.
J'ai toujours cru, au moins autant que qui que ce soit,
(1) Flourens, Recherches expérimentales sur le système nerveitx, 2«édit., Paris, 18 12.
(2) Muller, Manuel de physiologie, 2» édit., Paris, 1851.
CULLBRRE. i^
dit le professeur du Collège de France, que chaque fonction distincte s'accomplissait par Taction d'éléments distincts (1). Chaque hémisphère cérébral, dit-il encore, est chez Tenfant un cerveau tout entier; c'est-à-dire qu'il peut, en se développant, agir comme centre pour toutes les fonctions cérébrales et pour tous les mouvements du corps. Mais chez )a plupart des individus les deux moitiés du cerveau, bien que primitivement semblables, « se développent de telle sorte que chacun d'eux n'acquiert une certaine puissance que pour certains actes et certaines fonctions. »
D'après les travaux d*Exner (2), Thémisphère droit serait prépondérant pour la sensibilité, et le gauche représenterait plus particulièrement la fonction motrice. Ce qui se passe dans les rêves apporte un appoint à cette opinion et à la théorie du dualisme cérébral. Les rêves que Ton fait sur le côté droit (sur le cerveau droit), dit M. Gaétan Delaunay (3), diffèrent de ceux que l'on fait sur le cerveau gauche. Les premiers répondent à la description générale que l'on a donnée du rêve, ce qui se comprend, puisqu'on couche habituellement sur le côté droit ; ils sont illogiques, absurdes, etc. Les vers que Ton fait sur le côté droit sont dénués de sens, mais corrects sur leurs pieds ; ce qui prouve que le sentiment du rythme est conservé. Les facultés morales subsistent, mais les facultés intellectuelles font défaut.
(1) Arch. dephysiol , i877.
(2) Exiler, Untersuchungen ueber die Localisationen der Functionen der Grosshim des Menschen, Wien, 1881.
(3) Gaétan Delaunay, Sur deux nouveaux procédés d'investigation psychologique, janvier 1882*
Au contraire, les rêves que l'on fait étant couché sur le cerveau gauche sont moins absurdes et peuvent être même intelligents. Us portent sur des choses récentes et non sur des réminiscences. Enfin dans ces rêves on fait des discours, ce qui se comprend, puisque la faculté du langage siège h gauche.
Les expériences de thermométrie cérébrale de Schiff sur les animaux démontrent que dès qu'une excitation sensible vient frapper le sujet en expérience, il se produit immédiatement un échauffement plus marqué dans un hémisphère que dans l'autre (1). Broca a constaté qu'au repos le cerveau gauche avait une température plus élevée que le cerveau droit. Il a remarqué que pendant Inactivité cérébrale la température de Tèncéphale s'élevait et qu^elle s'élevait plus du côté droit que du gauche, ce qu'il attribuait d'une façon assurément très hypothétique à ce que le cerveau droit, plus malhabile, était obligé à plus d'efforts dans le travail intellectuel. M. Paul Bert est arrivé à démontrer, au moyen de plaques thermo-électriques, que les régions gauches de la tête ont une température supérieure à celles de droite et que pendant l'effort intellectuel il y a un excès de température en faveur du lobe frontal gauche (2).
Cçs observations sur la différence de température des hémisphères cérébraux tendent à démontrer qu'il y a une différence dans l'activité de chacun d'eux.
Un seul hémisphère sain, dit Longet, peut suffire à l'exercice de l'intelligence et des sens externes.
(i) Archiv. de physioL, 1870.
(2) Soc. de BioLt 18 janv. 1876.
De nombreux faits pathologiques démontrent cette vérité. M. Cotard (1) a démontré qu'il n'y avait pas de rapport à établir entre l'atrophie partielle du cerveau et l'état de lïntelligence. Dans dix cas où l'intelligence était intacte, cinq fois c'était l'hémisphère gauche qui était atrophié et quatre fois le droit. Chaque hémisphère suffit donc à l'exercice sensiblement normal des facultés intellectuelles, et on ne trouve aucune différence essentielle entre les propriétés des deux moitiés du cerveau. De nombreux cas de traumatismes ou de tumeurs du cerveau viennent confirmer cette manière devoir. Dans les cas de tumeurs parfois énormes qui compriment un hémisphère, la lenteur du développement des néoplasmes a donné le temps à l'hémisphère sain d'acquérir la suppléance fonctionnelle de son congénère.
Dans les lésions des deux hémisphères, on a remarqué que le nombre et la gravité des symptômes variaient suivant l'hémisphère atteint. Brown- Séquard a remarqué que les lésions du côté droit sont plus graves, plus rapidement mortelles, plus particulièrement suivies de désordres de la nutrition, d'escarres, d'œdèmes, de congestions pulmonaires, d'évacuations involontaires, de déviation conjuguée des yeux, de convulsions, d'amaurose, que celles du côté opposé. Les paralysies gauches, qui dépendent d'une lésion de l'hémisphère droit, sont généralement plus considérables que les paralysies droites. Les paralysies hystériques, l'hématome de l'oreille atteignent beaucoup plus fréquemment le
(1) Ck>tard, Étude sur V atrophie partielle du cerveau, Paris, 1868.
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côté gauche que le droit (1) Luys a remarqué que dans les hémiplégies droites on observait une excitation anormale des facultés émotives, une grande tendance aux larmes ou au rire : nos propres observations confirment cette remarque. Tous ces faits sont en faveur de l'indépendance fonctionnelle des deux moitiés cérébrales.
Dans la folie, on observe parfois des hallucinations unilatérales. Calmeil (2), Moreau (de Tours), Michéa (3), Régis et plusieurs autres auteurs en ont fourni de nombreux exemples. On a observé aussi des individus ayant des hallucinations bilatérales, mais de caractère différent. L'oreille droite, par exemple, dit M. Magnan (4), entend des choses agréables, tandis que l'oreille gauche ne perçoit que des injures. Il semble, en effet, que dans le plus grand nombre des cas ces hallucinations aient un caractère pénible à gauche et agréable à droite. Cependant, un de ses malades n'entendait par l'oreille droite que des injures, tandis qu'il avait par l'oreille gauche des hallucinations gaies d'un caractère ambitieux.
J'avais, il y a quelque temps, parmi mes malades, un homme de cinquante-cinq ans qui, sous l'influence de chagrins domestiques, d'une surdité progressive et aussi sans doute de l'involution organique, était tomhé dans un accès aigu de mélancolie. Il présenta pendant longtemps le phénomène des hallucinations bilatérales de caractère diffé-
(l) BulL de la Soc. de BioL, 1871.
(2i Calmeil, De la folie, Paris, 18io.
(3) Michéa, Des hallucination^, de leurs causes et des maladies qu'elles caractérisent, Paris, 1846.
(4) Magnan, Des hallucinations bilatérales de caractère opposé suivant le côté affecté. (Arch. de neurol., 1883.)
rent. Du côté gauche, c'était sa femme défunte qui lui parlait; elle l'encourageait, le réconfortait, approuvait ses actes et sa conduite. Du côté droit, c'était alternativement ses enfants, morts également, ou des voix étrangères, ces dernières ne faisant entendre que des injures, des blasphèmes et des abominations. De temps en temps, môme quand on conversait avec lui, il s'arrêtait, penchait l'oreille sur son épaule gauche pour écouter sa sainte. Au bout d'un instant il relevait la tête et se montrait satisfait des propos qu'elle lui avait tenus.
Si Ton admet, ce qui me semble l'opinion la plus répandue actuellement, que les hallucinations sont causées par une excitation des centres sensoriels de Técorce cérébrale, les hallucinations unilatérales et les hallucinations bilatérales de caractère différent sont un nouvel et puissant argument en faveur de rindépendance fonctionnelle des deux hémisphères cérébraux.
L'état des facultés intellectuelles chez certains aliénés a fait admettre par quelques aliénistes la dualité cérébrale. Pour Esquirol (1), la lésion de la volonté qu'on observe chez certains mélancoliques est le résultat de la duplicité du cerveau dont les deux moitiés, n'étant pas également excitées, n'agissent pas simultanément. Wigan (9), dans son livre sur la dualité de l'esprit, prétend qu'il est fâcheux de dire: le cerveau de l'homme; qu'on ne devrait parler que de ses deux cerveaux. Sir H. Hollard (3) soutient que le dédoublement de la personnalité observé chez quelques aliénés est le résultat d'un défaut d'harmonie entre les deux hémisphères.
(1) Esquirol, Maladies mentales, t. II, Paris, 1838.
(2) Wigan, The duality of Mind, London, 1844.
(3) Sir H. Hollard, Médical notes and reflexions, 1840.
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Hugues (1) prétend que la folie avec conscience tient à ce que, des deux hémisphères, Tun est malade et Pautre sain, ce qui permet à ce dernier d'être conscient des désordres de Tautre. Jansen (2) admet qu'il se forme dans les deux moitiés cérébrales deux sensations, comme deux images dans les deux yeux ; que ces sensations, de même que les images visuelles, se confondent en une seule à Tétat normal ; mais que, dans certaines conditions pathologiques, elles peuvent ne plus se superposer, mais se dresser côte à côte et donner ainsi l'illusion de deux personnalités différentes, de même que le strabisme au début fait voir les objets doubles. Luys (3) voit dans le phénomène du dédoublement de la personnalité' une manifestation probante de l'indépendance des deux hémisphères. Descourtis (4) soutient la même thèse. Bail (5), sans être aflBrmatif, appelle l'attention sur ce phénomène singulier du dédoublement de la personnalité, dans lequel un des hémisphères seul est en plein délire, tandis que l'autre le regarde avec compassion.
Tous ces faits, tirés de l'hypnotisme, del'anatomie, de la physiologie, de la pathologie, démontrent à n'en pas douter l'indépendance des deux hémis-
(1) UngueSf American journal of Insanity, avril 1875.
(2; Jansen, illgemeine Zeitschrift fâr Psychiatrie, vol. 25.
(3) Luys, Études de physiologie et de pathologie cérébrales, Paris, 1874.
(4) Descourtis, Du fractionnement dans les opérations cérébrales ^ Thèse, 1884.
(5) Bail, Le dualisme cérébral. (Rev. scient., }SLnv, 1883.)
phères cérébraux, dont les fonctions, coordonnées à Tétat normal, peuvent devenir absolument dissociées à l'état pathologique. Mais les conséquences extrêmes qu'en veulent déduire les derniers auteurs que nous venons de citer sont assurément excessives.
On a voulu, dit M. Ribot, établir que ce dualisme cérébral suffit à expliquer tout désaccord dans l'esprit, depuis la simple hésitation entre deux partis à prendre jusqu'au dédoublement complet de la personnalité. Si nous voulons à la fois le bien et le mal, si nous avons des impulsions criminelles et une conscience qui les condamne, si le fou par instant reconnaît sa folie, si le délirant a des moments de lucidité, si enfin quelques individus se croient doubles, c'est tout simplement parce que les deux hémisphères sont désaccordés; l'un est sain, l'autre morbide; un état siège à droite, son contraire à gauche; c'est une sorte de manichéisme psychologique... Ces oppositions dans la personne, celle scission partielle dans le moi, tels qu'ils se trouvent aux moments lucides de la folie et du délire, dans la réprobation du dypsomane pour lui-même pendant qu'il boit, ne sont pas des oppositions dans l'espace (d'un hémisphère à l'autre), mais des oppositions dans le temps. Ce sont, pour employer une expression favorite de Lewes, des attitudes successives du moi (1).
Le même auteur fait observer qu'il existe dans la science des cas d'individus qui se croient triples : Esquiros cite l'exemple d'un prêtre qui, pour avoir trop médité sur le mystère de la Trinité, avait fini par s'attribuer une triple personnalité et voir triples les objets autour de lui ; que, de plus, il est évident que la lutte entre divers étals de conscience n'est
(1) Ribot, Maladies de la personnalité, Paris, 1885.
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pas limitée à deux états; qu'on peut être tiraillé entre un nombre plus ou moins grand de résolutions différentes ; que, si toute lutte intérieure était le résultat de l'opposition fonctionnelle des deux hémisphères, chez les individus réduits à un seul hémisphère, aucune lutte intérieure ne pourrait se produire. Enfin, fait-il encore remarquer, la masse des états conscients, subconscients et inconscients qui constituent notre personnalité se résume à chaque instant en une tendance qui en est l'expression momentanée. Cette tendance est essentiellement changeante et mobile, comme les états de conscience eux-mêmes, ce qui produit l'illusion de la pluralité personnelle.
L'état de conscience prépondérant à chaque instant, dit-il, est pour rindividu et pour les autres sa personnalité.
Concluons donc en affirmant le dualisme cérébral, mais en faisant quelques réservessur le rôle que joue ce dualisme cérébral dans le phénomène pathologique du dédoublement de la personnalité, et surtout sur les explications par trop simples qui en ont été données.