‹ Mahomet cardinalChapitre 1 sur 1 · MAY · texte numérisé non relu

MAY

AiUV(SJL X^.v,x/VcL

MAHOMET CARDINA.L

Chez notre savant collègue H. Hanra, nous feuilletions un jour^ dans cette magnifique bibliothèque champenoise qu'il met si gracieusement à la disposition de tous ceux qui s'intéressent à l'histoire de son pays, le recueil connu sous le nom de Romancero de Champagne. Notre attention fut attirée par un morceau intitulé : « La Légende de Mahomet (version champenoise) )> (1). Ce morceau, dont le texte suit, est extrait du roman de Renart le Contrefait^ œuvre qui aurait été composée dans la première moitié du XIV° siècle par un champenois désigné sous le nom de Jean Le Clerc, de Troyes (2). C'est, au dire

(1) Tarbé, Romancero de Champagne^ t. III, 3' part., chants légendaires et historiques (420-1550), 1 vol. 8% 300 pp., Reims, 1863, p. 41.

(2) Des extraits de Renart le Contrefait ont été publiés par Tarbé : Proeerbes champenois avant le XVI* siècle, — Le Roman de Renart Contre/ait, par Le Clerc de Troyes, 1 vol. 8*, Reims, 1851 ; mais ces extraits ne contiennent pas le fragment relatif k Mahomet. Il existe deux recensions du roman ft Paris et une 6l

d'Ampère (1), a un ouvrage d'inspiration plébéienne et frondeuse, où ht chevalerie et le clergé sont fort maltraités ». Quoiqu'il en tU, notre . curiosité d'arabisant étant mise en éveil, nous lîoiis reportâmes aux travaux des savants qui font autorité en la matière et nous offrons ici un très court résumé des investigations de la critique contemporaine au sujet de la curieuse légende rapportée par notre poète (2).

Vienne. Cf. F.Wolf, in SiUungsber. d. Wien. Akad, d, Wissensch., hist, phil. Kl., 20 mars 1861 (d'après Ziolecki, voy. infra). La date de la première recension est donnée par Tauteur lui-même (1320). La seconde paraît avoir été terminée en 1341 ou 1343. Il semblerait, d'après la table donnée par Rothe, Les Romans du Renart, 1 vol. 8% Paris, 1845, pp. 493, 495, que c'est cette recension qui a fourni les extraits donnés dans le volume de Tarbé et le passage sur Mahomet inséré dans le Romancero de Champagne.

(( L'auteur ne se nomme pas ; il dit seulement qu'il est clerc, qu'il a été marié, qu'il est de Troyes. Il parle comme un contemporain des faits qui se passèrent en France et en Champagne dans la première moitié du XIV« siècle. » (Tarbé, op. laud,, p. XI).

(1) Ami^èTe,Hi8t.litt. sous Charlemagne, p. 411 et seq. — Woll, loc. cit., p. 16, estime que ce roman ne vaut pas la peine d'être édité intégralement. Il a été étudié sommairement par Rothe, op. laud., pp. 459-514, dont nous n'avons pas eu l'ouvrage sous les yeux.

(2) On verra que nous avons surtout suivi le magistral travail d'Alessandro d'Ancona, La leggenda di Maometto in Occidente, in Giorn. stor, d. letterat, ital., 1889, vol. XIII, pp. 199-281. Nous avons aussi consulté, entre autres ouvrages qui sont cités plus loin, les Beitraege zur Mahomet-Légende in Mittelalter, placés par Boleslav Ziolecki en tête de son AUûaandre dou Pont* s Roman de Mahomet, ein altfranzoesisches Gedicht des XIII Jahrhunderts , 1 vol. 8% XLVII-82pp., 1887, Oppeln.

C'est pour nous un devoir bien agréable que de remercier ici notre maître M. René Basset, directeur de l'Ecole Supérieure des Lettres d'Alger, qui nous a libéralement prêté le secours de sa riche bibliothèque et à qui nous devons plusieurs notes précieuses.

Voici d'abord le texte, tel que le donne le Romancero :

En cel temps Mahomet regnot :

Princes des Sarradins estoit Ou tens Dagobert fil Clotaire, Qui IIII ans régna en mal faira. . .

Machommeques fu apelez :

Preudon estoit et moût saichant Entre la sarrazine gent.

Cardonnaus de Rome ot esté Le plus saige et le plus letré.

Vers les Sarradins fu tramis, Com le plus saiges et amis.

Pour preschier la orestienté, Et pour monstrer la vérité.

Cil ne lor vost pas otroïer, Pour rien c'on l'an seust prier, Se le sièges ne s'acordoit Que sô li papes se moroit Avant qu'il peust revenir, Que papes seroit sanz faillir.

Lors le sièges si acorda :

Lors par cel couvant i ala ; Aux Sarradins ala preschier Com cil que bien s'an sot aidier.

Tant lor dist de belle parole Que tuit se mirent a s'escole ; Com cil qui preschoit vérité, Il firent tuit sa voulante.

Lors avint li papes mors fu ; N'onques pour ce mandez ne fu. Ne il ne li tindrent couvant, Mes firent pape maintenant.

Si tôt com Machommet le sot, Si grant despit et tel deul ot Qu'au contraire de vérité, Lor a il trestout retourné.

Et lor prescha tout le contraire De ce qu'il ot anprins â faire.

Tuit por prophète le tenoient ; Tuit h son vouloir s'acordoient

L'an VI. C. vint et six morut (1) C'oncques vers Dieu ne se connut (2).

Le texte donné par le Romancero semble avoir échappé aux érudits qui se sont occupés de la légende occidentale de Mahomet : ils n'ont connu la version donnée dans Renart le contrefait que par l'intermédiaire de Robert qui Ta paraphrasée de la façon suivante en français moderne : <K Mahomet était un cardinal fort instruit et doué surtout du don de prédication ; tout le sacré collège le pressait d'aller dans l'Orient convertir les Sarazins ; il refusait opiniâtrement. Pour le décider à accepter cette mission, on lui promit de le créer pape à la mort de celui qui occupait le trône pontifical. Il céda alors et ne partit qu'à cette condition. Il possédait tellement l'art de persuader, que les Sarazins arrivèrent en foule pour l'entendre et ne tardèrent pas à embrasser la religion chrétienne; mais le souverain pontife venant à mourir, les cardinaux ne se souvinrent plus de leurs promesses; un d^entre eux fut nommé à cette dignité promise à Mahomet et celui-ci indigné par leur manque de parole détourna les peuples qu'il avait convertis de la route qu'il leur avait montrée, et les engagea dans les erreurs les plus graves » (3).

C'est ce fragment qui a été reproduit successivement par Le Roux de Lincy (4), par Wolf (5), par Ziolecki (6), d'après

(1) C'est une erreur : on sait que Mahomet mourut le 8 juin 632 ou le 13 de Rabî' I, an 11 de l'Hégire.

(2) Le Romancero donne ici la référence suivante : Bibliothèque nationale^ n» 7630, folio 139.

(3) Robert, Fables inédites des XII", XIII% XIVv. . siècles. Paris, 1825, I, CXLV.

(4) Le Roux do Lincy, Le liore des légendes. Indroduction, 1 vol., 8% Paris, 1836, 286 pp.; p. 52-53. (Les volumes suivants n'ont jamais paru).

(5) Loc. cit»^ p. 12.

(6) Loc. cit., p. XXV.

lesquels nous le citons nous-mêmes, n'ayant pas eu entre les mains l'ouvrage de Robert.

Mahomet cardinal romain, fondant une nouvelle religion de dépit de n'être point nommé pape, voilà certes une des plus singulières légendes du moyen âge. Notre poëte parait biçn être le premier en France qui l'ait rapportée avec quelques développements. Mais elle lui est antérieure, comme Ta montré M. d'Ancona qui en a étudié le développement avec un soin minutieux. Cet érudit l'a retrouvée dans les exemples donnés par des grammairiens français du XI" et du XII® siècles, au cours de leurs ouvrages didactiques (1), et dans l'œuvre de Brunetto Latini, dont il cite le passage suivant : a Puis i fu li mauvais preeschierres qui fu moines^ qui ot non SergiiLS (var. ; Mahomès), li quels les restraist (2) de la foi et les mist en mauvaise error » (3). Les deux remaniements en vers italiens du livre de Brunetto Latini, dont l'un fut composé à la fin du XII^ siècle et l'autre vers 1310, ont développé ce passage. Voici le texte intéressant du second de ces remaniements :

O trovato e udito novellare Ch'Eradio lascio oltre mare Uno de' Cardinali, romano,

Che predicasse cristiano,

Ch' avea nome Pelasgio,

Monacho de la badia di San Damagio.

In quel tempo, come piacque a Dio,

El papa ch' era allora si morio.

Pelagio adomando a' chardinali il papato,

E pierchô lo domando, nolli lue dato :

Chè l'averebbe avuto,

Si era a' chardinali il fatto suo piaciuto ;

(1) D'Ancona, toc. cit., 245-246. Ziolecki, op. laud.^ XXIV seq., n'a pas connu ces documents : c'est â tort qu'il conclut h l'origine italienne de la légende.

(2) Les Persans.

(3) D'Ancona, loc, cê^, 254-255.

E percio, sicome gran dottore,

Rimase tutta quella gente in errore,

E avevi adoperato tanto

Tutta la gente Tadorava per santo.

Egli era in ongni scientia perfetto,

E imposue(n) li nome Malchonmetto : (1 )

È a dire, in eloquio romanio :

Messo (2) deir alto Dio Sovrano (3)

On voit que cette version ressemble beaucoup à celle du soi-disant Le Clerc de Troyes. On peut voir dans d'Ancona (4) le succès qu'elle eut : le savant italien en a suivi le développement ultérieur avec son érudition habituelle (8).

Il est curieux que cette fable se retrouve dans les plus anciens commentaires du Dante (6), à propos d'un passage du grand poète italien où elle n'est cependant pas manifestement indiquée. Le morceau vaut la peine d'être cité ;

Già veggia, per mezzul o lulla, Com ' io yidi un, cosi non si pertugia, Rotto dal mento insin dove si trulla :

(1) Les lettrés disaient que ce mot venait de malus comitus, id est gubernator naolSy id est ecclesiœ Dei^ quam deduœit ad naufraglum. Mais notre versificateur préfère visiblement Tétymo-

logie populaire qui faisait venir Malchonmetto de commetter maie (d'Ancona, loc. cit.)

(2) Mahomet ou mieux Moh'ammad signifie en arabe a glorifié »; l'expression Messo delValto Dio Soorano est ô peu près la traduction de l'arabe rasoul Allah^ envoyé de Dieu.

(3) D'Ancona, loc, cit., p. 200.

(4) id., p. 248-270.

(5) Lire en outre dans Ziolecki, op. laud., p. XXXII-XXXIII, un curieux extrait du poème de Niccolo da Casola, de Bologne, sur Attila (1358).

(6) Cf. Edélestand Duméril, Poésies populaires latines du Moyen- Age, 1 vol. 8», 454 pp., Paris, 1847 ; p. 374, n. 5. — Ziolecki, op. laud., p. XX VIII seq. — et surtout d'Ancona, loc. cit., 264-266, où l'on verra que ces commentaires sont loin de s'accorder entre eux.

Tra le gambe pendevan le minugia ; La corata pareva^ e il tristo sacco Che merda fa di quel che si trangugia .

Mentre che tutto in lui veder m'attacco, Guardommi, e con le man s'aperse il petto, Dicendo : Or vedi corne io mi dilacco :

Vedi corne storpiato è Maometto, Dinauzi a me sen ' va piangeudo Ali (2) Fesso nel volto dal mento al ciuffetto :

E tutti gli altri, che tu vedi qui, Seminator di scandali e di scisma Fur vivi ; e pero son fessi cosi. (3)

La genèse de cette fable de Mahomet cardinal et candidat à la tiare, si extraordinaire au premier abord, s'explique facilement: tous les biographes orientaux du Prophète mentionnent un certain moine chrétien, qu'ils nomment a Bah' ira », comme ayant été en relations avec Mahomet, dans la jeunesse de celui-ci, à qui il prédit plus ou moins

(2) 'AU ben Abl Tâlib, cousin germain du prophète, devint son gendre en épousant Fât'imat-ez-Zohrâ, mère de tous les chérifs.

(3) Enfer, ch. XXVIII, v. 22 seq. : « Jamais tonneau, perdant sa douve ou sa traverse du fond, n'est perforé comme Tétait le personnage que je vis, déchiré depuis le menton jusqu'à l'endroit par où s'exhalent les vents : — ses entrailles pendaient entre ses jambes; ses poumons apparaissaient, ainsi que l'immonde viscère qui change en excréments ce que l'on absorbe. — Pendant que je fixais sur lui toute ma vue, il me regarda et, entrouvrant de ses mains sa poitrine, me dit : « V^ois, comme je suis écharpé ; vois comme Mahomet est estropié ; devant moi, 'Ali va sanglotant, la face fendue du menton jusqu'au toupet : — Et tous les autres que tu vois ici furent des semeurs de scandale et de schisme; voiléi pourquoi ils sont ainsi déchirés. »

explicitement les hautes destinées qui l'attendaient (1). Cet épisode de la vie du Prophète passa en Occident et fut petit à petit déformé, augmenté par l'imagination de nos auteurs médiévaux. Seulementilsappelaienthabituellement le moine en question « Sergius » et non Bah'irâ (2). Mais l'identité du personnage désigné sous ces deux noms nous est démontrée par un passage du célèbre historien arabe Al Mas'oûdî (3). On fit de ce moine un hérétique, arien, nestorien ou jacobite (4) ; ailleurs il passe à la dignité de- patriarche ou de cardinal; on l'appelle Sergius, Osius, Nestorius, Pelage... On en fait le collaborateur assidu de Mahomet, l'inspirateur de son œuvre, ou même ce dernier n'est plus qu'un comparse (^). Enfin on en vint à fondre les deux person-

(1) Sprenger, Dos Leben und die Lehre des Moh'ammad, I, 178 seq.j a rassemblé les principales traditions relatives h Bah'irâ et les a discutées. Cf. Carra de Vaux, La Légende de Bahit^â ou « Un moine chrétien auteur du Coran », in Rec. de l'Or, chrét, 1897, et les indications données h ce propos par M. René Basset, Reou^ des Périodiques (Islam), in Reo. Hlst. i?ci., ann., 1899. Cf. Coran, XVI, 105.

(2) Sur la légende occidentale de Sergius, d'Ancona est de beaucoup le travail le plus complet.

- (3) Les Prairies dOr^ trad. Barbier de Meynard et Pavet de Courteille, t. I, p. 146.

(4) On en fit aussi le chef de cette secte obscure, mystérieuse, mentionnée dans l'Apocalypse (II, 6, 14, 15), â laquelle on attribuait des pratiques immorales, désignée sous le nom de Ni^olaites (Du Méril, op. laud.^ 374, n. 4). Cf. sur Nicolas, identifié ô tort avec Tun des sept diacres institués par les apôtres et chef de cette secte, Phllosophoumena, Paris 1860, 8», 1. VII, ch. 8, p. 392; Irônôe, Ado. Hœres., I, ch. XXVI ; Tertullien, Prœscrlpt., XLVI ; Epiphane, Hœres., ch. XXV ; Théodoret, Hœret. fabuL, 1. I, ch. XV — Sur les Nicolaïtes, cf. Renan, U Antéchrist, p. 363-365 ; V Eglise chrétienne, p. 181 ; Migne, Enc. théol. t. XI (Dict. des hcr., t. II, 1061-1062 — Le nom de Nicolaïtes mentionné dans l'Apocalypse s'adresse aux partisans de Paul. [R. Basset).

(5) Voir le De Ulnere Terre Sancte de Ludolphe de Sudheim, in

nages en un seul et la fable de Mahomet cardinal représente quelque chose comme le terme le plus élevé de l'évolution de la légende, bien que cette fable n'ait jamais fait disparaître les autres et que, jusqu'aux temps modernes, les

différentes versions coexistent dans la plus incroyable confusion (1).

On sait du reste que, pendant tout le moyen-âge, les histoires les plus invraisemblables, les plus absurdes et souvent les plus odieuses furent colportées sur le compte des musulmans. Mahomet fut d'abord considéré comme une idole appelée « Mahom » adorée en compagnie de plusieurs autres (2). Plus tard, on le reconnut comme un hérétique ayant fondé une nouvelle secte. Le diable en personne l'inspirait (3). D'aucuns prétendirent qu'il était l'Antéchrist (4). Il avait permis, disait-on, à ses disciples toutes les horreurs

Arc/i. Or. lat.^ II, 305-376, dont un fragment très-intéressant au point de vue qui nous occupe est reproduit dans De Castries, L'Islam^ impressions et études, 1 vol. 12», 360 pp., Paris, 1896, p. 281 seq.

(1) D'Ancona, loc. cit., 262-263.

(2) Cf. les extraits donnés par De Castries, op. laud.^^ip. 15 seq. et 255 seq.

(3) D'Ancona, loc. cit. , p. 229,n. 1 : u Le diable en personne l'inspirait, comme l'atteste le moine Hugo, abbatus flaviniacensis : « Die igitur c quadam cum recerteretur ah auditorio, obciam habuit diaholum tt habentem os aureum, et direntcm se esse Gabriélem Archange- « lum missum a Deo ad ipsum ut prœdicaret genti suœ quœ a audierat et sciebat » {Mon. Gcrm. Hist., VIII, 323). »

(4) D'après Du Méril, loc. cit., p. 374, n. 6, il existe une dissertation de Cornélius Uythagius, publiée à Amsterdam en 1666 et intitulée : Anti-Christus Mahomctes, ubi, non solum per S. Script turam et re/ormatorum tcstimonia, cerum etiam per omnes alios modos et gênera, plene, /use, incictc solideque demonstratur Mahometem esse unum illum cerum, magnum, de quo in Sacris fit mentio, Antichristum.

possibles : la sodomie, Tinceste (1), la polygamie, la polyandrie (2).

On racontait qu'il était mort dévoré par des pores et que c'était là la raison pour laquelle ses disciples s'abstiennent de la viande de ces animaux (3). Ses restes, prétendait- on, étaient contenus dans un cercueil en fer que des murs d'aimant attirant de tous les côtés maintenaient suspendu dans les airs (4) :

La caroingne ont molt honorée Et de très chier bausme embasmee Que porrir ne puist ne remetre.

En la terre ne l'osent mètre, Un linsiel de fier forgier font.

Le cors Mahom couohier i font ; Une maisonnette voltee Font d'aymant si compassée K'en mi liu ont le cors laissie, Ni a rien ne l'ont atachie, En l'air sans nul loien se tient; Mais li aymans le soustient, Par sa nature seulement, De toute partie ingaument. (5)

(1) Cf. Hildebert, de Mahumete, ap. du Méril, op. laud., p. 374, n. 2 :

Quare laudari cœptus fuit et celebrari

Omnis concubitus lege sacra vetitus.

Dum tibi, Natura, rapuerunt in tua jura,

Femina quœque parent, mas subigendo marem ; Et contra morem frater premit ipse sororem,

Nupta soror fratri victima fit barathri ; Incestat matrem sua proies, filia patrem;

Sic quidquid libuit lege nova licuit.

(2) Cf. ces vers du poôme deWalterius, édité pour la première fois par Du Méril {op. latici., p. 404) :

Quod licite denas uxores ducere possit Unus, et una decem possit habere viros.

(3) Voy. d'Ancona, loc. cit.j 274 seq. — Ziolecki, op. laud.^ XIX.

(4) Cf. de Castries, op. laud., 268; Du Méril, op. laud., 415.

^5) Alexandre du Pont, Roman de Mahomet^ éd. Ziolecki, v, 1898-1911.

Cette dernière fable semble avoir une origine occidentale puisqu'on la retrouve sous une autre forme dans Ausone, Saint Augustin, Rufin, Prosper, etc.. (I) Les musulmans pourraient cependant bien l'avoir reprise aux chrétiens, car on lit dans le géographe Ibn H'awqal (2) que, dans la grande mosquée de Palerme, qui était une ancienne église grecque, on voyait le tombeau d'Aristote suspendu a entre ciel et terre » et que les musulmans y allaient en pèlerinage demander de la pluie ou la guérison de quelque maladie : il est vrai qu'Ibn H'awqal ne parle pas d'aimant, mais il semble bien que ce soit la même légende.

Toutes ces fables ont été reproduites dans VHistoria de Mahumete d'Hildebert, poème latin composé au XI® siècle (3) et qui n'est qu'un <c tissu d'absurdités et d'anachronismes », comme le dit Ampère. Il y avait pourtant au moyen âge, même à ces époques reculées, des individus mieux informés sur l'Islamisme. Ainsi dans la Chronique de Turpin (XI« et XII® siècle), le Sarrasin Ferragus répond à Roland ; a Nos credïmus quod creator cœli et terrœ unus Deus est, nec filium habuity nec patrem ; scilicet, sicut a nullo generatus est y ita neminem genuit : ergo unus est Deus, non trinus. » (4). — Dans YEntrée en Espagne (XIII®, XrV® siècle), l'auteur fait dire au géant Ferragus, après que Roland a exposé les dogmes de Dieu et de la créa-

(1) Du Môril, op, laud,, 415, n. 5; Saint Augustin. De cioitate Dei^ in Pair. Migne, t. XLI, p. 717, n. (o), ayec citation de Rufin et référence â Prosper, de Prœdict.

(2) Ibn H'awqal, Description de Palerme^ trad. par Amari, in Journ. Asiat,, 4* sôr., t. V, 1845, p. 92. M. Amari pense qu'il s'agit d'Empédocle et non d'Aristote.

(3) Les œuvres de Hildebert ont été éditées par Lngendre (Paris, 1708). Le poème sur Mahomet a été reproduit par Migne dans le tome CLXXI de sa Patrologie.

'4) Turpin, Historia Caroli magni et Rotholandi, éd. Castets, Montpellier, 1880, 8», ch. XVII, p. 30-31.

tion : « Par mon chef, tu dis vrai et nous trouvons la même chose en notre histoire » (1).

Le poëme latin de Waltherius, édité par du Méril (2), est déjà beaucoup moins fantaisiste que l'œuvre d'Hildebert : il a été paraphrasé par Alexandre du Pont dans son Roman de Mahomet (3;. Waltherius (ou Galterus, Gautier), tenait ses renseignements d'un abbé qui les avait lui-même reçus d'un musulman devenu chrétien :

Ki Sarrasins avoit este

Mais prise avoit crestiiente; Mahom del tout laissie avoit, Car toute la gille sa voit Que Mahommes fist en sa vie, Le barat et la trecherie (4).

Les fables odieuses débitées pendant de longs siècles sur le compte des musulmans ont laissé pendant longtemps et même jusqu'à nos jours des traces dans l'opinion publique (5) : par contre, dans les temps modernes, le mahométisme a eu aussi ses apologies, depuis l'ouvrage de Boulainvilliers (6), au siècle dernier, jusqu'au livre récent de M. de Castries. Je ne parle pas de ceux qui, non contents de

(1) D'après Léon Gautier, Chanson de Roland^ éd. olass., 8* éd., 1 vol. Tours, 1881, p. 4, n. v. 8. Id., Les épopées françaises, 2" éd., III, Paris, 1880, 8% p. 435.

(2) Du Méril, op. laud., pp. 379-415.

(3) La première édition en a été donnée en 1831, par Francisque Michel. En 1887, Boleslav Ziolecki en a donné une nouvelle édition critique, â laquelle nous nous sommes référés souvent au cours de cet article.

(4) Alexandre du Pont, Roman de Mahomet, éd. Ziolecki, v. 7-12.

(5) Cf. Snouck Hurgronje, in. Reo. Hist, Rel., 15* année, t. XXX, p. 48 seq.

(6) C** de Boulainvilliers, Histoire des Araires acec la vie de Mahomet, 2 vol., Amsterdam, 1731.

défendre l'Islam de leur plume, font aussi de la propagande par le fait, comme M. le D' Grenier, ex-député de Pontarlier, ou M. Quilliam, cheikh-el-Islâm des lies Britanniques (1).

Pour excuser les croyances grotesques qui avaient cours chez nos ancêtres au sujet des musulmans, on peut faire remarquer que des fables aussi absurdes, aussi odieuses, et que le fanatisme se plaît à entretenir et à développer, trouvent encore aujourd'hui crédit en ce qui concerne les chrétiens chez les musulmans, principalement ceux des contrées éloignées (2).

Un des premiers bienfaits de la civilisation que nous apportons à nos sujets musulmans aura été de dissiper tous ces malentendus réciproques.

Tlemcen, 3 juin 1899.

(1) M. Quilliam, imâm de la mosquée de Liverpool, auteur d'un ouvrage d'apologétique musulmane, traduit en arabe. La mosquée de Liverpool est, dit-on, fréquentée par plus de 200 anglais convertis au Mahométisme.

(2) Cf., par exemple, de Foucauld,/îeconnaw8anceaa Maroc, 1 vol. 4», 495 pp., Paris, 1888, pp. 157 et 168. — Coyne, Le Sahara de l'Ouest, in Reo. Afr,, XXXIII, 1889, p. 46 et note. — Richard, Les Mystères du Peuple Arabe, 1vol. 12% Paris, 1860, pp. 115 seq., etc...

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