CHAPITRE PREMIER
Renouvellement de Tiiistoire de Mahomet. — Jean Gagnier ; travaux contemporains : MM. Gustave Wcil, Caussin de Perceval, William Muir, A. Sprenger; c&ractère particulier de leurs travaux. — Certitude historique des origines du mahométisme; sources musulmanes: le Coran j édition d'Abou-Becr et édition définitive d'Ollimân ; rédaction de Zeïd, fils de Tliâbit ; collections de la Sonna et des Shyites, d'après les Hàditlis ou récits des compagnons du prophète et de leurs successeurs; biographes mabomctans des trois premiers siècles de l'Hégire : Ibn-Ishâc, Ibn-Hishâm, >Vàckidi et son secrétaire, Tabari. -^ Haute valeur de ces biographies ; analyse du Sirat-er-raçaul ou Vie du prophète, par Ibn-Ishâc et Ibnllishâm.
Avant de raconter quelques-uns des fails principaux de la vie de Mahomet, et de juger son caractère et sa religion, je veux exposer sur quelles bases solides toute cette histoire repose. S'il pouvait subsister le moindre doute concernant Tauthenticilé des documents d'où elle est tirée, ce ne serait guère la peine
de l*éludier, et, pour ma part, je me serais abstenu d'y porteries yeux. Mais aujourd'hui que tout est clair, ou peu s en faul, dans la biographie du prophète, elle peut être lobjeld'un utile examen. Je parlerai donc en premier lieu de quelques ouvrages publiés en Europe depuis vingt-cinq ou trente ans, et ensuite des sources musulmanes auxquelles ils ont été puisés par de doctes auteurs, familiers avec la langue arabe. Ce sera le sûr moyen de démontrer Tirrécusable authenticité de l'histoire de Mahomet.
On peut dire que de nos jours celte histoire, mal connue jusqu'à présent, a été complètement renouvelée ; elle a été la matière des plus vastes et des plus heureux travaux ; et nous pouvons nous fldtter de la connaître maintenant presque aussi bien qu'on peut le désirer. Le progrès général dés sciences historiques, dont notre siècle est justement si fier, nous a rendus très-difficiles; mais il faudrait l'être outre mesure pour ne pas se montrer satisfait de livres aussi savants et aussi bien composés que ceux de MM. G. Wcil, Caussin de Perceval, William Muir et A. Sprenger. Tous ces érudits ont remonté directement aux documents originaux ; ils possèdent tous une science profonde, une méthode irréprochable et une critique éclairée. Parmi les grands personnages de l'humanité, il y en a peu qui, de notre temps, aient eu la fortune d'être aussi bien étudiés que le fondateur de l'Islamisme; et si sa physionomie a été étrangement défigurée par l'ignorance, les passions et les préjugés des
siècles précédents, le nôtre du moins pourra commencer à la voir dans toute sa vérité, qui ne diminuera rien à sa grandeur et à sa gloire légitime.
C'est la France qui a eu le mérite, voilà plus de cent trente ans, de commencer cette réhabilitation; ou du moins c'est un Français, naturalisé plus fard en Angleterre, Jean Gagnier, qui songea le premier à demander une Vie de Mahomet au témoignage des monuments authentiques ^ Depuis lors, cet essai a été bien dépassé; mais même aujourd'hui il n est pas sans valeur. M. G. Weil, un dès successeurs les plus instruits de Gagnier, n a pas manqué de lui rendre cette justice, en reprenant la môme voie que lui*.
^ L'existence de cet orientaliste assez célèbre a été fort aventureuse. Élève au collège de Navarre vers 1690, il avait montré une grande aptitude pour Fétude de l'arabe et de l'hébreu. Il était devenu chanoine de Sainte- Geneviève, quand tout à coup il quitta les ordres, se maria, et alla chercher un asile en Angleterre, où il embrassa la religion réformée. Fougueux protestant, il attaqua avec une sorte de fureur l'Église catholique ; et, en même temps, professeur d'arabe ù l'université d'Oxford, il publia de nombreux ouvrages de polémique et d'érudition orientale. Le principal fut une édition avec traduction latine d'Âboulféda. C'est de cet auteur qu'il a tiré en grande partie t)Ou ouvrage sur Mahomet, intitulé : Jm vie de Mahomet^ traduite et compilée de VAlcorçm^ de$ traditions authentiques de la Sonna et des meilleurs auteurs arabes, Amsterdam, 1732, 2 vol. in-12. Jean Gagnier mourut vers 1*270. Douze ans après la mort de Gagnier [1782), paraissait la traduction du Coran par Savary, avec une vie de Hahomet, lîi'ée des principaux auteurs orientaux. C'était en tout un travail fort estimable, qui permettait déjà de bien juger Mahomet. Savary mourut jeune, à l'âge de trente-huit ans. Sa traduction a été publiée de nouveau en 1822, par les soins du savant M. Garcin de Tassy, avec V Exposition de la fin musulmane*
« M. G. Weil, Mohammed der Prophet, elc, préface, p. vn-vni. Il est probable que Voltaire a pris de l'ouvrage de J. Gagnier tout ce qu'il a
M. G. Weil publiait son livre en 1845, et il en empruntait tous les matériaux soit au Coran, soit à des manuscrits, jusque-là trop peu consultés, d'historiens arabes ^ L'auteiir y avait consacré de longues années et de patientes recherches; mais les sources auxquelles il pouvait s'adresser, quoique fort bonnes, n'étaient ni assez nombreuses ni surtout assez an« ciennes. L'ouvrage, très-bien composé, n'en méritait pas moins d'estime, et il était déjà digne du temps où il paraissait. Mais il fut bientôt effacé par celui de M. Caussin de Perceval, qui parut quatre ans après, et qui marqua une ère nouvelle dans ces études *. Je viens trop tard pour faire Téloged'un travail que tout le monde a loué. L'abondance et la nouveauté des détails, l'exactitude, la précision sur une foule de faits peu ou mal compris, la lumière portée sur les temps
!»i bien dit de Mahomet dans V Essai sur les mœurs, chapitres vi et Tir; c'est comme une compensation de sa tragédie si fausse et si déclamatoire. A l'époque où il la composa, il jugeait fort mal le prophète arabe, comme on peut le voir dans une de ses lettres à Frédéric, 1740. Plus tard, quand il eut étudié les choses de plus près, il apprécia Mahomet tout autrement; et il s'attira même de Tives critiques pour l'avoir trop admiré; voir la lettre civile et honnête, 1760, édition Beuchot, tome XL, p. 170.
* L'ou>Tage de M. Gustave Weil est intitulé : Mahomet le prophète sa vie et sa doctrine^ tiré de sources manuscrites et du Coran, Stuttgart, 1845, in-8. xxxvni-iOO, en allemand. Il se compose de neuf chapitres, et il est terminé par de longs extraits d'auteurs arabes, et spécialement d'Ibrahim Halébi, qui vivait au seizième siècle.
* A. P. Caussin de Perceval, Essai sur l'histoire des Arabes^ avant l'Islamisme, pendant lepoque de Mahomet, et jusqu'à la réduction de toutes les tribus sous la loi musulmane, Paris, 3 vol. in-8, 1847-1848. L'auteur a dressé de très-curieux tableaux généalogiques sur les premières dynasties arabes.
qui ont précédé rislamisme en Arabie, la clarté du récit, le choix judicieux des autorités, tout se réu-, nissait pour donner aux découvertes de M. Caussin de Perceval une importance qui ne fera que s accroître. Seulement il se boiiiait peut-être un peu trop pru* demment au rôle d erudit, laissant à d'autres la tâche de faire sortir de ses investigations des conséquences et des jugements qui sont plus spécialement le devoir de l'historien. Dans sa réserve, il se contentait de raconter les événements, sans prétendre en déduire tuimême aucune conclusion. Mais, si M. 6. Weil avait donné quelques pages à la période antérieure à Fislam, M. Caussin de Perceval y donnait un volume presque entier, et c'est là une des parties les plus neuves et les plus fécondes de son ouvrage. Désormais aucun historien du prophète arabe ne pourra manquer de prendre le même soin, et il est évident que Mahomet serait mal apprécié si on l'isolait et du milieu dans lequel il a paru, et des temps qui ont précédé sa prédication et préparé son triomphe.
Quant aux deux ouvrages tout récents de MM. W* Muir et A. Sprenger, ils ont l'un et l'autre l'avanlage d'avoir été composés au sein de pays musulmans, en vue et presque sous les yeux des fidèles, quoiqu'ils aient été publiés en Europe. M. W. Muir avait d'abord fait paraître le sien, sous une forme un peu différente^ dans la Revue de Calcutta^ . Il est inspiré par l'esprit
* M. w. Muir rappelle dans sa préface qu'il a entrepris ses re^ cherches à l'instigation du RéY. C. G. Pfander, D. D., qui s'est signalé
20 NAHOBIET, GHAPITBE 1.
de prosélytisme ; l'auteur a voulu aider les elTorts de la propagande chrétienne en écrivant une vie du prophète, qui, s*en tenant aux documents qu'acceptent ses sectateurs eux-mêmes, pût être lue, si ce n'est tout à fait approuvée par eux. Son intention avait été d'abord décrire en hindoustani, afin d'être plus généralement compris des mahométans hindous; mais il aura trouvé sans doute que l'anglais est assez répandu parmi les docteurs musulmans, pour qu'on puisse tout aussi bien leur parler en cette langue sur un sujet si délicat. Quoique M. W. Muir, employé du service civil au Bengale, ne soit pas lui-même un missionnaire, son œuvre s'est peut-être un peu ressentie de ses préoccupations religieuses; elle n'est pas d'un caractère exclusivement scientifique, comme celle du docteur A. Sprenger, qui de son côté pèche aussi peut-être par un peu trop de bienveillance pour le mahométisme, si ce n'est pour Mahomet luimême.
Nous sommes d'ailleurs très loin de vouloir en faire un objet de critique au docteur A. Sprenger, et nous admirons trop vivement son savoir et son dévouement pour blâmer même l'excès du sentiment qui a provoqué des labeurs aussi constants, aussi efficaces et aussi distingués que les siens. M. Sprenger pense que Ton applique depuis longtemps trop d'attention à l'antiquité classique, et qu on n'en a pas suffisamment pour
comme apologiste dans les dernières controverses avec les docteuic mabomélans.
rOrient. On peut être d'accord avec lui sur ce dernier point, sans partager son avis sur l'autre. Mais quoi qu^il en soit de Texagëration ou de la justesse de celte opinion, M. le docteur A. Sprenger en a fait le but de sa vie. Dès sa première jeunesse *, il a pris la résolution de se livrer pour toujours aux études orientales; il a cru de son Revoir de visiter le pays de ses prédilections et d'y séjourner longuement, à la fois pour contribuer à y introduire la civilisation européenne dans ce qu'elle a de meilleur, et pour en rapporter à l'Europe une connaissance plus complète de rOrienl et de sa littérature. Il faut bien entendre qu'il ne s'agit ici que de l'Orient musulman, lequel n'est après tout qu'une faible partie du véritable Orient. Mais peu importe; le mahomélisme est bien assez vaste déjà pour que l'existence la plus laborieuse et la plus énergique puisse y trouver un fructueux emploi. M. le docteur A. Sprenger est donc resté pendant les douze plus belles années de sa vie dans les contrées musulmanes de rinde supérie\ire; et pour bien connaître ce qu'il était venu chercher de si loin, il s'est placé dans les conditions les plus favorables que pût souhaiter un Européen, pour introduire la science occidentale dans l'esprit des Asiatiques. Il a dirigé lui-même des écoles mahométanes qu'il avait fondées ; il en a soutenu d'autres qu'on avait fondées sous son patronage et d'après son exemple. Puis, pour se mettre avec les in-
* A. Sprenger, I ie et dactriue de Mahomet ^ 1. 1, pi'êface, jiages v et siiiv.
n MAHOMET, CHAPITRE I.
digènes dans un rapport encore plus immédiat et plus actuel, il a créé des journaux à leur usage ; il a été le premier en 1845 à publier à Dehli une feuille illustrée dans le genre du Penny Magazine K Cette tentative, qui avait parfaitement réussi,' a été fort imitée ; et quand le docteur A. Sprenger a quitté Tlnde, onze ans après, on comptait déjà plus d'une douzaine de feuilles semblables à la sienne, et qui réussissaient tout aussi bien.
En même temps, le docteur A. Sprenger faisait exécuter sous sa surveillance de nombreuses traductions d'ouvrages anglais en hindoustani ; et ayant affaire à des esprits fort dociles et fort intelligents, il avait le plaisir de voir ses élèves indigènes bientôt en état de se passer de tout secours européen, et de continuer seuls les travaux entrepris d'abord avec la coopération de leur maître '.
An milieu de ces soins donnés à l'Asie, M. A. Sprenger n'oubliait pas l'Europe ; car c'eût été manquer la moitié de son projet; et à son retour, il nous rappor-
1 Le titre de ce journal écrit en hindouslani était Kirân alsâdayn, c'est-à-dire la conjonction des deux planètes du bonheur, Jupiter et Vénus. Sous ce titre, qui peut nous paraître prétentieux, mais qui est tout à fait selon les habitudes du pays, Jupiter et Vénus représentent l'Occident et l'Orient ; il répondait ainsi très-exaclement aux intentions courageuses et bienveillantes qui avaient amené le docteur A. sprenger en Asie.
* M. A. sprenger, Dos J^ben und die Ijchre des Mohammad, préface, page VII, en note, donne les litres de plusieurs ouvrages arabes qu'il a fait publier ou traduire. Sir Henri Elliot a reconnu que la première idée de la belle collection des Historiens de l'Inde était due
M. le docteur A. Sprenger.
tait une énorme collection de manuscrits et de livres orientaux, que la Bibliothèque de Berlin s'empressait d'acquérir, et dont le catalogue imprimé en anglais forme à lui seul tout un volume*. Mais ce n'était pas assez encore pour M. A. Sprenger ; et des immenses matériaux qu'il avait amassés, il a voulu tirer un ouvrage qui lui fût propre et qui résumât tous ses travaux. Le choix pour lui ne pouvait être douteux. Comme il avait pu découvrir sur les origines du mahométisme les documents les plus précieux et les plus certains, ce fut là le sujet qu'il préféra à tous les autres. Aussi dès 1851 il faisait paraître à Allahabad la première partie d'une Vie de Mahomet en anglais ; et après douze autres années d'investigations persévérantes et plus complètes, c'est encore une Vie de Mahomet qu'il offre actuellement au public allemand, ou plutôt au public européen.
Nous voudrions bien que cet ouvrage fût achevé comme Test celui de M. W. Muir, avec lequel nous eussions aimé à le comparer ; mais malheureusement les deux volumes qu'a publiés M. A. Sprenger ne vont encore que jusqu'à la fuite à Médine, ou à THégire. Nous regrettons aussi qu une autre circonstance nous prive, du moins momentanément, d'informations du plus haut intérêt; je veux parler de la critique des documents que M. A. Sprenger a consultés, et de ceux
* Bibliotheca merUalU Sprengeriana; le catalogue a paru à G iessen en 1857. Le roi Guillaume lY, dans sa muniiicence, a fait don de celle collection à la Bibliothèque royale de Berlin.
34 MAiIO)iET, CHAPITRE I.
qu'il a eu la gloire de se procurer le premier. Mais ces matériaux sont si riches, que M. A. Sprenger se propose d'en faire un ouvrage à part, qui ne paraîtra qu après la biographie du prophète. Il compte y retracer le tableau de l'histoire littéraire de l'Islam dans les deux premiers siècles de l'Hégire. D'une telle main et avec une telle expérience des choses musulmanes, ce sera certainement un livre magistral ; mais il nous faut l'attendre sans doute plusieurs années encore; et provisoirement, nous devons nous contenter des citations que l'auteur a nécessairement introduites dans l'ouvrage qui est en cours de publication.
Pour donner une idée des découvertes do M. Â. Sprenger, il suffit d'en citer une seule. Il a retrouvé dans les bibliothèques musulmanes un dictionnaire biographique des compagnons du prophète, où sont mentionnés jusqu'à huit mille des contemporains de ' Mahomet. Ce dictionnaire, appelé Içâba^ n*a été rédigé que vers la fin du quinzième siècle, il est vrai ; mais l'auteur, qui se nommait Ibn-Hidjr, a pu s'appuyer sur une foule de biographes antérieurs d'une nntorité incontestable; et parmi les huit mille personnes dont il parle avec de longs détails, il n'y en a pas dix qui soient apocryphes. Ce dictionnaire ne forme pas moins de quatre forts volumes in-folio. Le docteur Sprenger en avait commencé la publication à Calcutta, et déjà le premier volume presque entier avait paru, quand un ordre de la Cour des directeurs
est venu suspendre ^il^pression^ M. W. Muir déplore avec raison cette fâcheuse décision, dont on ne nous dit pas les motifs. M. A. Sprenger s'est résigné, sans se plaindre, à ne pas continuer cette belle entreprise, que, sans doute, personne ne sera tenté de reprendre après lui. Mais, tout inachevée qu elle est, elle suffit à nous montrer tout le zèle de M. le docteur Sprenger, et les succès qu'il a obtenus, en dépit des obstacles qu'il a rencontrés.
En parlant ici de Mahomet, surtout d*après les quatre ouvrages que je viens d'indiquer, il n'y a guère que deux points auxquels je voudrais m'arrèter: d'abord la nature et l'authenticité des sources ; et, en second lieu, le caractère du prophète, lel qu'il doit apparaître à une critique impartiale.
A quelque point de vue qu'on se place pour juger Mahomet, tout le monde doit accorder que c'est une des plus grandes figures de Thumanité. Il a fondé, quels que soient d'ailleurs les moyens employés par lui, une religion qui compte aujourd'hui plus de cent millions d'adhérents, qui est répandue sur ti\)is
* M. A. Sprenger, Dos fjeben, etc. , préface, page xii, et tome I, pages et suiv. Dans la biographie de Mahomet, l'auteur parle avec une telle modestie de ses découvertes, et avec tant de concision, qu'on a quelque peine à en comprendre toute Fimportance. H. W. Muir a pu être moins réservé, et il n'a pas épargné à son heureux concurrent les éloges les plus sincères et les plus mérités, tout en combattant quelquefois ses opinions; voir le tome I de l'ouvrage de M. W. Muir, pagecivde l'introduction. C'est à M. W. Muir que j'emprunte le fait relatif à la Cour des directeurs, et non à M. A. Sprenger, qui Va passé sous silence.
continenls, et qui, malgré de sinistres prédictions , n'est pas sur le point de périr, après douze cents ans d'existence. Cette religion, qui est fort loin sans doute de favoriser la civilisation autant que le christianisme, n'y est pas cependant aussi opposée qu'on l'a cru. Nous sommes en rapports perpétuels et nécessaires avec les peuples musulmans; nous les soutenons dans leurs défaillances ; ils acceptent les conseils et même la domination bienfaisante des chrétiens; et, somme toute, aujourd'hui que les fureurs religieuses se sont un peu calmées, on n'a pas trop à se plaindre de ces relations réciproques, et on les étend chaque jour, par cela seul qu'elles continuent. Cette religion parait en outre convenir admirablement aux populations qui la professent et qui n'en peuvent subir aucune autre. On voit bon nombre de chrétiens se faire mahométans, par des motifs qui ne sont peutêtre pas toujours très-honorables; on n'a presque jamais vu de mahométans se convertir à la foi chrétienne, et M. A. Sprenger a pu dire avec toute justice que « les musulmans se distinguaient entre toutes les autres communautés religieuses par la fermeté et la précision de leurs croyances, et que parmi eux l'incrédulité était aussi rare qu'était fréquente la sincérité profonde de la foi, attestée par le dévouement et par le sacrifice*. » Le fanatisme en est une preuve redoutable, mais péremptoire.
* M. A. Sprenger, Doê Uben und die J^hre des Mohammad, 1. 1, préface, page i. Ce témoignage est très-important de la part d'un
AUTHENTICITÉ DE L'HISTOIRE DE MAUOMfcT. 21
C'est là déjà matière à une juste curiosité ; mais ce qui laugmente encore, c est que la religion musulmane, la dernière en date des grandes religions, est un fait purement historique. On peut constater de la manière la plus certaine comment elle est née, et comment elle s est formée peu à peu d'abord dans le cœur même de Mahomet, et ensuite par l'enthousiasme de ses premiers disciples. C'est en quelque sorte l'éclosion d'une religion prise sur le fait. Celte remarque, qui a été faite déjà bien souvent S est profondément vraie, et l'on ne saurait, à certains égards, y attacher trop d'importance, puisque c'est là un événement unique dans les annales humaines. Le berceau de toutes les autres religions est couvert de ténèbres, que les efforts les plus sincères et les plus sagaces de Térudilion n'ont pu dissiper, et qui resteront à jamais impénétrables. Pour le mahométisme, au contraire, rien n'est caché ; il s'est produit et s'est développé au grand jour ; et, sauf les incertitudes inévitables des traditions, dans des pays si éloignés de nous et pour des mœurs si différentes des nôtres , on sait à bien peu près tout ce qu'il est possible de savoir; le mahométisme n'a ni mystère, ni surnaturel. Il ne veut même se couvrir d'aucun voile, et ce n'est pas sa faute sll reste encore des obscurités ;
homme aussi consciencieux, et qui a vécu si longtemps avec des musulmans dans les circonstances que nous savons.
* M. Emest Renan, Études d'histoire religieuse, 5* édition, pages 220 et 250.
2K MAHONET, CHAPITRE I.
car il a été sur son origine aussi franc qu'il l'a pu.
Mais il faudrait prendre garde à ne pas tirer de ce fait isolé et infiniment curieux des conséquences trop générales et qui pourraient bien être fausses. Parce que le mahométisme est né d'une certaine façon, il n'est pas à dire que toutes les religions, sans on excepter aucune, sont nées de la même manière. Cette hypothèse est spécieuse sans aucun doute, mais elle n'est pas absolument vraie. Il y a des religions qui n'ont point eu de fondateurs individuels. Le brahmanisme, par exemple, a été l'œuvre d'une race entière ; c'est une succession de poètes qui l'ont formée, dans une longue suite de générations et par une inspiration commune, qui a duré plusieurs siècles sans interruption. Le brahmanisme n'a été ni moins durable, ni moins fort ; c'est une des religions les plus vieilles et les plus vénérables de l'humanité ; c'est aussi par centaines de millions que se comptent ses fidèles, et cependant le brahmanisme ne rapporte sa naissance, aussi obscure que toutes les autres, le ma* hométisme excepté, ni à un sage, ni à un héros. 11 nous apparaît comme le produit collectif de la conscience de toute une nation. A côté du brahmanisme, on pourrait citer encore d'autres exemples tels que l'hellénisme, qui ne seraient guère moins rebelles à la théorie qu*on veut établir.
Il est donc plus sûr et plus conforme aux lois de la critique historique d'étudier chacun de ces grands phénomènes en eux-mêmes. Le temps des généralisa-
ÂITUENTIGITÉ DE L'IlISTOiRE DE HAUOHET. 29
(ions n est pas venu, et il faudra bien des travaux encore de philologie et d^histoire, avant qu on puisse se prononcer, avec quelque prudence, sur Fensemble de ces événements extraordinaires qui décident, à certaines époques, des destinées religieuses du genre humain. C'est dans ces limites restreintes que je voudrais considérer quelques instants le mahométisme ; je me borne à ce que je puis en apprendre sûrement, et je me tiens pour satisfait si je puis voir assez clairement comment Mahomet est devenu un prophète, puisque c'est là le nom qu'on lui donne.
1/6 monument le plus grave à la fois et le plus authentique de la religion musulmane, c*est le Coran ; il est Tœuvre personnelle de Mahomet, et jamais le moindre doute n'a pu sélever à cet égards Les diverses parties du Coran sont dans un désordre qui frappe à première vue tous ceux qui le lisent; et dans chacune de ces parties séparées, les Sourates ou chapitres, les pensées ne sont guère moins confuses ni moins irrégulières. C'est une sorte de chaos dans lequel on sent une fermentation puissante, et d où il se dégage, après réflexion, quelques-unes des grandes idées dont Vautour était animé. L'enthousiasme même qui le dévore ne perd presque rien de sa flamme au travers des traductions. Une lecture du Coran suivie et continue est a peu près impossible*, et cependant
* Voir plus loin les Eitrails du Coran, sur les principaux sujets quM traite.
- M. A. Sprenger, Das Lebeti und die Uhre des Mohammad, t. I,
30 MAHOMET, GHiPITHE I.
rimpression qu'il laisse est profonde, quoique trèstroublée. Des lecteurs chrétiens n^ont pas beaucoup à y apprendre, je l'avoue ; mais s'ils sont impartiaux, ils doivent convenir que d'autres esprits que les nôtres peuvent y trouver un solide et fécond aliment. On a soutenu, d'ailleurs avec pleine raison ^ que ce désordre même du Coran est la preuve la plus irréfragable de son authenticité. Ce sont bien là les récitations de Mahomet, car le mot de Coran ne veut dire que récitation; ce sont bien là les explosions d'un génie fougueux, peu maître de lui-même, quoique capable de calcul. Le Coran, tel qu'il a été formé, dès le premier temps de l'Islam, après la mort du fondateur, ne porte pas même la trace d'un arrangement chronologique. Il est clair que, quelle que soit la main qui a réuni ces morceaux, elle les a laissés tels qu'ils étaient, pêle-mêle, et sans même essayer, ce qui eût été une supercherie aussi utile qu'innocente, d'y in-
préface, page xvm, rapport un mol de M. Bunsen, qui lui a avoué qu'il avait essayé plusieurs fois de lire le Coran d'un bout à l'autre, et qu'il n'avait jamais pu y parvenir. U n'y avait qu'un arabisant, disait M. Bunsen, qui pût accomplir une tâche aussi rude. M. A* Sprenger a dû intercaler les deux liers au moins du Coran traduit dans sa biographie du prophète ; il croit l'avoir rendu par là beaucoup plus intelligible, en lui donnant un certain ordre selon les événements qui composent la vie de Mahomet et auquel le Coran fait successivement allusion. Dans les Extraits que je donne plus loin, j'ai suivi l'ordre des sujets et non celui des événements, qui ne sont d'ordinaire indiqués que d'une manière très-douteuse dans le Coran.
* M. Ernest Renan, Études d'histoire religieuse^ page 229; ctM. W. Muir, JÀfe of Mahotnetj t. I, préface, page xxvn.
tioduire une certaine coordination, tout en consèrvant Scrupuleusement le texte.
Ce cachet évident d'originalité toute personnelle est d'ailleurs une très-heureuse circonstance; car les historiens arabes, précis sur tant d'autres points, n'ont pas pu l'être autant sur la manière dont les récitations de Mahomet ont été tout d'abord recueillies et conservées. Il parait bien que le prophète ne les écri« vait pas lui-même, soit que réellement il ne sût pas écrire, soit qu'il voulût leur conférer plus de solennité en laissant à d'autres ce soin matérieP. Elles furent certainement écrites de son vivant et sous ses yeux, comme semblent le prouver une foule de passages du Coran lui-même, et parfois gardées simplement dans la mémoire de quelques fervents disciples. Mais quand il mourut, elles ne formaient point encore un recueil qui eût rien de définitif ni d'ofticiel. Un an s'était à peine écoulé depuis la mort du prophète, que la nécessité d'un tel recueil se fit sentir. Dans la ba* taille d'Acrabà, appelée aussi de Yémâma, où fut
1 11 est constaté que récriture était en usage, soit à la Mecque, soit û Médine, assez longtemps avant Mahomet ; il ne Test pas moins que, dans les dernières années de sa vie, il avait autour de lui de nombreux secrétaires pour les besoins de sa diplomatie et de sa politique. Voir M. Gaussin de Perceval, Essai sur l'histoire des Arabes, tome I, pages 291 et suiv. Il n'est donc pas impossible que les Récitations de Mahomet aient été transcrites aussitôt après qu'elles avaient été prononcées ; mais il n'est pas moins certain que les Arabes, comme bien d'autres peuples, faisaient un très-large emploi de la mémoire, et qu'ils conservaient ainsi d'âge en âge une foule de souvenirs que les peuples civilisés ne conservent que par l'écriture.
vaincu le plus redoutable des trois rivaux qui s'étaient élevés contre lui, près de six cents des compagnons de Mahomet (Ashâb) avaient été tués; du nombre, se trouvaient plusieurs de ceux qu'on nommait les Lecteurs et les Porteurs du Coran, qu'ils savaient par cœur, soit pour ravoir entendu de la bouche du prophète, soit pour ravoir expressément appris. Omar craignit avec raison que le Coran ne fût bientôt détruit, si Ton ne se hâtait de le fixer à jamais ; et il détermina le calife Abou-Becr, le successeur de Mahomet, à en faire faire une édition authentique. Ce soin sacré fut confié à Zeïd, fils de Thâbit, qui hésita d'abord à s'en charger, et qui s'en acquitta avec l'aide des lecteurs (Courra) et des compagnons survivants. Zeid, doué d'une grande intelligence, avait été choisi par le prophète pour tenir, en langue hébraïque, sa correspondance avec les juifs. L'ordre où il laissa les Sourates du Coran est celui même où depuis lors elles sont restées. L'exemplaire compilé par lui passa des mains d'Abou- Becr a celles d'Omar, qui le remit à la garde de sa fille Hafsa, une des veuves de Mahomet.
Cependant cette première édition ne put empêcher quelques variantes de transcription et de prononciation de s'introduire dans les copies qui en furent faites; et vingt ans plus tard environ. Tan 53 de rhégire, le calife Olhmân dut en demander à Zeïd une édition nouvelle, qui cette fois fut rédigée dans le dialecte le plus pur de la Mecque. Trois des Coray<'hites les plus instruits avaient été adjoints à
AlJTH£.NTICiTÊ DE L HISTOIRE DE MAUOHtT. S5
Zeïd \ Des copies de celte édition désormais immuable lurent envoyées aox villes principales de Tempire ; et tous les anciens exemplaires durent être brûlés par ordre du calife, tandis que Texemplaire original retournait à la garde d'Hiifsa.
c( La récension d'Othmân, dit M. AVillam Muir, est arrivée de main en main jusqu à nous sans altération ; on Ta si scrupuleusement conservée qu'il n y a pas de variantes importantes, et Ton pouirait même dire aucune variante, dans les copies innombrables du Coran, qui circulent dans les vastes domaines de 1 Islam. Des factions acliamces, sorties du meurlre même d'Othmân, moins d'un quart de siècle après la mort de Mahomet, n ont cessé depuis lors de bouleverser lempire musulman. Toulefoîs il n'y a jamais eu qu*un seul Coran pour toutes ces factions implacables ; cl cet usage unanime de la même écriture acceptée par elles toules jusqu'à nos jours est une des preuves irrécusables de la sincérité du texte que nous possédons et qui remonte jusqu'à l'infortuné calife ^ »
1 Zeïd, fils de Thâbit, élait de Médiiic, duiit le dialecte u*éUit la*: tout à fail aussi pur que celui de la Mecque, cl c'était dans ce dernier dialecte que le prophète s'était eiprimé.
^ M. G. Weil, Mohammed der Prophei, etc., page 552, n'est pas tout à fait aussi affirmatif ; il fait quelques rt serves; mais il ne croit |fa^ que le Coran ait pu subir des changements considérables, parce ifu'â l'époque où il a été recueilli beaucoup de musulmans eo avaient efic<»re le souvenir très-présent. M. A. Sprenger n'a pas directement traité cette question dans les deux volumes qu'il a donnés; mais la c urplcte authenticité du Coran ne semble pas le moins du monde douteuse pour lui, Dos ixben und die Uhre des Mohammad, t 11, pages 451 et suivantes.
54 MAHOMET, CtlAPITRË I.
C'est Tavis de tous les juges compélenls ; cl M. de Hammer a eu le droit de dire: « Nous pouvons croire que le Coran est la parole de Mahomet, tout aussi sûrement que les mahométans le croient la parole de Dieu. » M. William Muir a pu ajouter presque aussi justement : « Le Coran est la base principale de la biographie de Mahomet »; et l'on peut s'en convaincre^ par l'usage étendu et intéressant qu'en a fait M. le docteur A. Sprenger, pour celle qu'il a entreprise. Il faut d'ailleurs dans cette restitution délicate apporter autant de circonspection que de sagacité et de science.
Après le Coran vient la tradition, qui remonte naturellement jusqu'aux premiers compagnons de Mahomet ; mais ici le terrain est beaucoup moins sûr, et Ton ne saurait mettre trop de prudence à s'y avancer, La tradition est partout incertaine, quoiqu'elle puisse d'ailleurs avoir plus ou moins de probabilité ; elle est particulièrement suspecte chez un peuple peu lettré, et d'une imagination ardente, comme les Arabes de ces temps. Aussi M. W. Muir s'esl-il mis en garde autant qu'il l'a pu contre les surprises, et il a essayé de tracer par Texamen le plus minutieux les règles qu'il faut suivre pour employer ces matériaux dangereux quoique indispensables *. Les com-
* M. \V. Muir, The Life of Mahomet, t. I, introduction, pages ^ivin à Lxxivii. L'auteur a marqué avec soin l'influence que la succession des diverses dynasties rivales a pu exercer sur les traditions ; les Ommiades, les Âbassides, etc., n'ont point eu le même point de vue
ÂUTHEiNTIGITË D£ L'UISTOIRE DE MAHOMET. ^
pagnons du prophète avaient beaucoup à raconter sur l'apôlre qui les avait convertis à sa foi, qui les avait menés longtemps au combat, et qu'ils avaient connu dans les moindres détails de sa vie. La génération qui les avait immédiatement suivis, les successeurs (Tâbiûn) comme on les appelait^ pouvait aussi avoir recueilli par eux une foule de renseignements d*une grande importance. Les Ashâb et les Tàbiûn ont dû remplir tout le premier siècle de THégire ; mais en cent ans et dans les circonstances où se trouvait alors l'Islam, la tradition fait bien du chemin.
L'extension même du mahomélisme, conquérant TArabie entière et les pays voisins, donna tout à coup à la tradition un caractère pratique qu'on n'avait pas d'abord soupçonné. Le Coran, qui devait être à lui seul et exclusivement la loi religieuse, la loi civile et la loi politique de l'Islam, ne pouvait plus satisfaire aux besoins nouveaux, quelque désir qu'on eût de ne point s'en écarter. Ces bornes étaient trop étroites, et, sous peine d'y étouffer, il fallut bien les élargir. On recueillit donc avidement, et comme un supplément au Coran, toutes les paroles, toutes les décisions, tous les actes de Mahomet (Hâdiths), pour les appliquer, comme autant de décisions sans appel, à tous les cas douteux qui se présentaient. « La tradition reçut ainsi
pour comprendre et continuer Mahomet. En appréciant une tradition, il faut considérer surtout deux choses, la période de la vie du prophète à laquelle elle se rapporte, et le sujet qu'elle traite. Mais c'est dans l'ouirrage même de M. W. Muu* qu'il faut suivre toute cette analyse, aussi rigoureuse qu'utile.
36 UÂriOMËT, CllAPirilE; I.
force de loi, et elle partagea en quelque sorte l'autorité de l'inspiration ^ » On se mit à rechercher tous les souvenirs de ce genre avec une incroyable ardeur ; et dès la fin du premier siècle, celle occupation élail devenue pour une foule de gens comme une profession sainte, celle de collecteurs. Les plus instruits et les plus actifs parmi les fidèles allaient dé ville en ville, de tribu en tribu, faire cette moisson méritoire, auprès des compagnons, des successeui^ et de leurs descendants. Puis ils mettaient en écrit tous les récits plus ou moins exacts qu'ils avaient provoqués de ces témoins vcridiqucs.
Comme le remarque M. W- Muir, c'était là un travail qui louchait de trop près à l'inlcrêt public, pour qu'on piU l'abandonner absolument au zèle des individus ; et dès la fin du premier siècle de l'Hégire, Omar 11, qui mourut en 720, donna des ordres précis pour que cette œuvre, à la fois religieuse el politique, fût exécutée avec toute la régularité nécessaire. La compilation ne fut achevée, par suite dea troubles de cette orageuse époque, que sous la dynastie des Abassides, cl une bonne partie fut en état de paraître sous le règne du fameux Al-Mamoun (786-833). Il y eut alors six collections principales', qui ont servi et qui
* M. William Muir, The Life of Mahomet, t. I, introiluclion, page xxxT.
* M. le docteur Sprenger, dans sa Viede Mahomet, en anglais, p. 68, a donné les noms des auteurs des six collections, avec la date de leur m'»rt. En dehors de ces six collections oiticielles, il y en a une autiequi ei>t un pcvi plus ancienne el dont l'auteur, selon M. W. Muir, Imâm Mâlik
servent encore de texte aux écoles tliéologiques de rislam pour justifier les différences qui les divisent. Ce sont les collections des Sunnites. Quant à C/elles des Shyites, au nombre de quatre, elles ne furent terminées qu'un peu plus tard, et elles rfont jamais joui que d'une autorité inférieure. Ces monuments, qui doivent prendre place à la suite du Coran, sont étudiés encore de nos jours dans toutes les parties du monde mahométan, et ils y sont extrêmement populaires. Ils captivent et ils amusent les lecteurs plus que les biographies du prophète, qui ont été postérieurement composées.
Un mérite plus réel qu'elles doivent posséder à nos yeux, c'est qu'elles portent la marque irrécusable de la plus sincère honnêteté. Chaque tradition, isolée et formant par elle-même un lout distinct, est rattachée par une liste de témoins non interrompue 5 quelqu'un des compagnons de Mahomet. Si parfois les déppsi* tions se contredisent, elles n'en sont pas moins rapportées côte à côte avec la plus parfaite bonne foi. 11 y en a même quelques-unes qui sont pou favorables au
al Muatla, vivait de 95 à 179 de l'Hégire (717-801 de notre ère). Celte coUection, bien qu'elle n'entre pas dans le canon orthodoxe, n'en jouit pas moins d'une grande estime; et bien des coramentateui^ la regardent comme ayant fourni aux antres une bonne partie de leurs nintériaux. Elle a été publiée à Dohli en 1849. Ces collections sont loules, à ce qu'il paraît, le résumé d'une enquête beaucoup plus vaste. Les traditions relatives au prophète s'élevaient au nrmbro de cimi à six cent mille; mais elles étaient si extravagantes, qu'il fallut les éliminer ;pour la plupart, et l'exégèse nujFulmane n'en a fjardé que quatre ou cmi\ mille; ce qui est encore bien considérable.
prophète, et dont, à ce titre, la véracité ne peut être suspecte. C'est au lecteur mahomëtan de faire son choix au milieu de tous ces témoignages, et même de
ces écueils ; c'est à nous aussi de faire le nôtre dans la
Sunna, et de n'admettre que ce qui porte Tempreintc de la vraisemblance, et que ce qui s'accorde avec le Coran, la mesure permanente et indubitable de tout le reste.
Le Coran et la tradition, conservée comme je viens de le dire, sont les véritables éléments de la biographie de Mahomet ^ Il parait que dès la fin du premier siècle, quelques dévots songèrent à l'écrire. On nomme Ourva, qui*mourut en 94, et son disciple Az- Zouhri, qui mourut en 124, à l'âge de soixante-douze ans, sous la dynastie des Ommiades. Il ne reste rien de leurs ouvrages ; mais Zouhri est souvent cité par les auteurs subséquents, ainsi que plusieurs autres biographes : Musa, tils d'Okba, et Abou-Màshar, du début du second siècle ; Abou-Tshâc, à la fin de ce même siècle, et enfin Madaini, au commencement du troisième. Mais à défaut de ces auteurs, qui n'ont pas été épargnés par le temps, il y en a plusieurs aulres dont les ouvrages sont parvenus jusqu'à nous.
Le plus ancien est Mohammad-ibn-Ishâc, qui mourut en l'an 151 de l'hégire (775 de notre ère). Il écrivait par conséquent sous les Abassides; c'est pour Al-Mansoûr, le second prince de cette dynastie, qu'il
* M. \V. Muir, Life of Mahomet, t, I, introduction, p. lxxxix, a mar- «iné irs différences de la tradition et de la biographie.
AUTHENTICiTÉ DE L'HISTOIRE DE MAHOMET. 59
composa son ouvrage. Il a élé conservé dans celui d'Ibn-Hishâm ; mais en outre son autorité est fréquemment invoquée par ses successeurs, et il pa^se pour un des auteurs les plus sûrs que Ion puisse toujours consulter*.
Le second biographe du prophète est Abd-el-malik- Ibn-Hishâm, qui mourut Tan 215 de Thégire (835 de notre ère). On a son ouvi^ge tout entier, qui est intitulé simplement : Biographie du prophète (Sirat-erraçouP), et dont je donnerai plus loin l'analyse. Mais ce n^est pas le seul qu'il eût composé, et il avait fait les plus savantes recherches sur la généalogie des rois Himyarites, antérieurs de plusieurs siècles à l'Islam, et de très-utiles commentaires sur les passages obscurs des anciens poètes. Il a pris pour base de son
* M. William Muir, Life of Mahomet, 1. 1, introduciion, p. ici el suivantes, défend Ibn-Ishâc contre les critiques assez graves de H A. Sprenger, qui n'est pas moins sévère à l'égard d'Ibn-Hishàm. J'avoue qu'en présence du livre d'Ibu-Hishâm je ne comprends pas les critiques de M. A. Sprenger. Sans doute, le biographe musulman n'est pas irréprochable ; mais les qualités de son livre sont en résumé si réelles et si grandes, qu'il n'y a guère de place que pour l'éloge et l'admiration. 11 n'y a pas un document arabe supérieur au SUrat-erraçoul; voir M. Th. Nôldeke, Gescliit^tedes KarânSj Gœttingue, 1800, in-8, préface, p. xiv.
' 11 parait que les copies du Strat-er-raçoul sont assez rares dans l'Inde; mais M. William Muir en a vu deux exemplaires, l'un à Dehli, et l'autre dans la bibliothèque de la Société asiatique, à Calcutta. M. A. sprenger en a rapporté un exemplaire à Berlin, lien a été Tait un abrégé à Damas, \eis le commencement du quatorzième siècle, l'an 707 de l'Hégire, et le succès de cet abrégé n'a peut-être pas peu contribué à faire disparaître l'original. Los musulmans, d'ailleurs, préfèrent en général les biographies modernes, qui sont pleine*; de détails mythologiques, el ils trouvent les anciennes trop sévères.".
travail sur Maliomet celui d*Ibn-Ishâc, qu'il reproduit presque en enlier, et le sien même est devenu l'objet de commentaires célèbres. 11 ne parait pas d'ailleurs qulbn-lshâm mérite une confiance absolue, et il s est allaché, à ce qu'il semble, 5 supprimer tous Icsûétails qui pouvaient élre peu favorables au prophète, comme d'ailleurs il a soin de le dire lui-même. Ce qui doit surtout le recommander aux yeux des Européens, c'est que son livre est presque aussi régulier que les njtres, el qu'il procède avec une méthode que ne désavoueraient pas nos meilleurs biographes. Ibn- Ilishâm était né au vieux Caire, et il y mourut; mais sa famille était de fiassora.
Son contemporain Vàckidi, quoique né à MédineS écrivit et vécut à la cour des Abassides, auprès desquels il fut dans une faveur constante, surtout durant le règne d'Al-Mâmoun. C'était un personnage assez considérable, puisqu'il était câdi du quartier oriental de Bagdad. 11 avait amassé une bibliothèque qui, renfermée dans six cents caisses, fopmait, à sa mort, la charge de cent vingt chameaux. Il avait écrit un Ircs-gfanJ nombre de livres ; mais le seul qui soit venu jusqu'à nous, sous sa forme originale, est l'ffi^toire des guerres du prophète (Al Maghâzi)^ comme
* Vâckidi est mort en l'an 397 de l'Hégire, sans doute à Bagdad, c'est-à-dire six années avant Ibn-Hishâm; il aurait dû par conséquoni ôtrc placé avant lui; mais je l'ai laissé après, comme le fait M. "William Muir, parce que le secrétaire de Vâckidi n'est mort qu'en 250 de l'Hégire, et que c'est surloul à cause de son secrétaire que Vâckidi est connu.
AUTHENTICITÉ DE L HISTOIRE DE ÏIAUOyET. 41
celui d'ibn*lshâc. Une copie en a été récemmenl découverte en Syrie, et elle a été imprimée dans la Bibliotheca Indica de Calcutta ^ Mais ce qui a rendu \âckidi particulièrement célèbre, c'est son secrétaire, Ibn-Saad, connu plus ordinairement sous le nom de Kâtib al Vâekidi ou secrétaire de Vâckidi. Ce secrétaire, homme aussi intelligent que fidèle, avait hérité des papiers de son patron, et il en tira un excellent ouvrage en quinze volumes, sur la biographie et les compagnons du prophète, sur leurs descendants et sur rhistoirc des califes, jusqu'à son propre temps. Il y «ajouta aussi beaucoup de documents nouveaux qu'il avait réunis personnellement à Bedr. Le premier volume, qui contient la biographie de Mahomet, avec des détails sur tous ceux des compagnons qui étaient présents à la bataille de BeJr, a été retrouvé par M. le docteur A. Sprenger, à Cawnpore. C'est une découverte inestimable qui suffirait seule à illustrer le nom de celui qui l'a faite. M. William Muir s'accorde avec M. le docteur Sprenger pour attacher la plus haute importance à l'ouvrage du Kdtib al Vâckidiy bien qu'il n'y trouve guère moins de crédulité que dans les autres historiens arabes. Cette biographie du prophète est composée presque entièrement de traditions détachées, qui ont été arrangées en chapitres, selon le sujet et selon une sévère chroniilogie. La chaîne des témoignages est donnée pour
* Ce n'est qu'une partie de l'ouvrage de Vâckidi, publiée à Calcutta, 1855-1850, par M. Alfred de Kremer.
chaque tradition séparée; et quand ils sont contradictoires, Tauleur se prononce parfois sur leur valeur relative.
Le quatrième des anciens biographes du prophète est Tabari (Aboû-Djafar-ibn-Djariral-Tabari). Né en 224 de l'hégire, à Amoul, dans le Tabareslan, et mort à Bagdad, en 510 (846-932), il avait été un des îmans les plus éclairés et les plus respectés de son temps. Tabari, qu on a surnommé quelquefois le Tite-Live des Arabes, avait composé des annales universelles, où se trouvent à leur ordre la vie de Mahomet et le récit des conquêtes de Tlslam. Ce qu'on en connaissait sur ce dernier point et ce qu'on en avait publié jusqu'à ces derniers temps, ne commençait qu'à la mort du prophète*. Le reste de ce qui touche Mahomet était regardé comme perdu, quand le docteur A. Sprenger, envoyé à Lucknow pour y inspecter les bibliothèques indigènes, découvrit, parmi de vieux manuscrits abandonnés, toute la partie de l'ouvrage de Tabari, ^qui s'étend de la naissance du
* L'ouvrage entier de Tabari, composé de vingt parties, à ce que l'on croit, est intitulé : Annales des rois et des envoyés de Dieu. Les 5*, 4* et 5» parties sont consacrées presque entièrement à Mahomet. M. J. G. L. Kosegarlen n'a donné l'extrait de la 5*^ partie que pour les guerres qui suivirent la mort du prophète (Gryphiswaldise, in-4, arabe et latin, 1851-1853). M. LouisDubeux a traduit le début de l'ouvrage de Tabari, d'après la version persane, pour le Comité oriental de Londres (Paris, 1836, in-4, 280 pages). Ce fragment va delacréation du monde à l'histoire de Job et de Joseph. H comprend aussi les vingthuit fameuses queslions posées par les Juifs à Mahomet sur la Genèse et sur Adam. 11 n'y a donc jusqu'à présent qu'une faible portion des Annaies de Tabari qui nous soit connue.
prophète au siège de Médine, cinq ans avant sa mort. C'est le quatrième volume* de Tabari, ei trait en majeure partie des ouvrages dlbn-Ishâc et de Véckîdi. Mais, outre Vautorité nouvelle qu'il confère à ces biographes en les répétant, Tabari donne aussi des informations qu'on chercherait vainement ailleurs. Cependant il ne faut les employer qu'avec précaution, parce que Tabari est un partisan prononcé d'Âli, et qu'il n'est pas toujours impartial envers les Ommyades et pour tout ce qui les concerne.
Ainsi le Coran, les six collections sunnites et les quatre biographies que je viens de nommer, telles sont les sources principales de Thistoire du maho« métisme à ses débuts. Il y en a aussi quelques autres moins importantes, que je passe sous silence pour ne pas allonger ces détails outre mesure*. MM. W. Muir, A. Sprenger et Nôldeke, déclarent que toutes les au-, torités qui dépassent la dynastie des Abassides n'ont presque aucun poids à côté de celles-là ; et une saine critique doit nécessairement approuver cette opinion *.
^ Il manque encore la partie du récit qui doit s'étendre du siège de Médine à la mort de Mahomet. Il est probable que ces morceaux existent toujours, et que quelque rival heureux de M. A. Sprenger parviendra à les retrouver dans l'Inde.
* Voir M. Môldeke, Histoire du Coran j préface, pages xvn et suivantes.
* Il est clair que ceci ne peut pas s'appliquer aux ouvrages postérieurs, quand ils citent des auteurs anciens. Ainsi le Dictionnaire Mograi)hique des Compagnons, paribn Hicyr, n'en est pas moins précieux, quoiqu'il ait été fait huit cent cinquante ans après l'Hégire, quand il donne des extraits des premiers biographes, Ibn Ocba, Abou Ma shar, etc.
Aprôs les Abassides (750-1258), îi n'y a plus rien à recueillir des Iradilions primitives, et tout ce qu'on peut faire, c'est d*en inventer de nouvelles, qui sont trop souvent aussi extravagantes qu'elles sont fausses. Mais, grâce aux autorités des premiers temps, on peut atteindre , avec une sûreté satisfaisante, à la vérité historique. Si Ton ne sait pas encore de Mahomet tout ce que notre curiosité voudrait en apprendre, tout ce que Ton en sait est assez authentique pour quon puisse s'y fier presque sans aucune chance d'erreur.
Je veux analyser, du moins en partie, une de ces biographies musulmanes, afin qu'on sache précisément ce qu'elles valent. Je choisis naturellement celle d'Ibn-Hishâm. Elle est la plus célèbre et la plus complète de toutes ; elle est la plus ancienne aussi de celles qui sont parvenues jusqu'à nous. De plus, elle a gardé la presque totalilc du texte d'Ibn-Ishâc; et par là, en une seule œuvre, elle nous en présente deux, précieuses par leur date et par leur exactitude. M. Gustave Weil, qui a déjà si bien mérité de l'histoire du mahoniclismc, vient d'en publier une traduction en allemand \ et c'est d'après cette traduction que je
* L'ouvrage de M. G. Weil, en allemand, forme deux volumes in-12, de 590 et 564 pnjres, Siultgart, 1864, Das Uben Mohammed' s nach Mohammed'Ibn-lshâc , bearbeitet von Abd-el-Malik-lbn-Hishûm. Le premier comprend de la naissance de Mahomet à ia bataille contre les Bénou-Souleima ; le second, depuis l'expédition de Sawik jusqu'à la mort de Mahomet. L'ouvrage est dédié à M. le professeur J. Stsehélin, qui en a fait généreusement les frais. M. Wustenfeld avait donné antérieurement le texte arabe du Sirat-er-raçoul .
vais résumer la composition du SiraUer-raçoul ^ ou Vie (lu Prophète.
ibn-Hishàm, qui se donne à lui-même le titre de grammairien, déclare d'abord comment il compte traiter Touvrage de son prédécesseur. Il le connaît par le récit de Ziyad-Ibn-Abd- Allah Albakkaidj, qui 1 avait entendu directement d'Ibn-Ishâc lui-même. Avec Taide de ce livre, il se propose de raconter la généalogie et la vie entière du prophète en remontanl à Ismaêl, fils d'Abraham. Mais il ne s arrêtera, parmi les descendants d'Ismaêl , qu a ceux dont est sorti Mahomet, et il se bornera ensuite à ce qui regarde uniquement la vie de l'Envoyé de Dieu. « Aussi, dit-il, je laisserai de côté dans le livre dlbn-Ishâc, toute digression qui ne se rapporte pas à Mahomet, tout récit dont on ne peut retrouver Torigine dans le Coran, et qui n'a aucune relation à F Écriture, soit pour la prouver, soit pour réclaircir. J éliminerai en outre les vers cités par Ibn-Ishàc, toutes les fois que ces vers ne sont pas reconnus par les autres écrivains versés dans la litlérature poétique. Enfin, je repousserai toutes les choses qui peuvent être odieuses à raconter, ou nuire à la réputation de quelqu'un, ou même dont la certitude n*a pas été confirmée par Albakkaîdj ; mais je conserverai absolument tout le reste, en le contrôlant par l'ensemble de la tradition et par la connaissance que je poun^ai avoir personnellement de certains faits. »
Fidèle à ces règles de critique, Ibn-llishàm déroule
lu descendance d'Ismaêl, d'après Ibn-lshùc, appuyé de Ziyad-Ibn-Abd-ÂUah Albokkaïdj. Il interrompt la liste des douze fils d'Ismaêl, pour rectifier le nom de Tun d'eux que, selon lui, Ibn-Ishâc ne donne pas trèscorrectement. Chaque fois qu'il fait une rectification ou une addition, il se contente de cette formule : « Ibn-Uishàm dit » ; et il reprend ensuite, selon son habitude : « Ibn-Ishâc dit ». Les deux livres se développent donc côte à côte, en s'enchevêtrant Tun dans l'autre, et cet entrelacement ne cesse qu'avec la fin de tous deux. La généalogie, dans tous ses détails et comprenant deux parties, ne remplit pas moins de cent pages avant d'arriver à la naissance du prophète, tilsd'Amina. Ibn-Ishâc et IbnHishâm s'arrêtent assez longuement à l'éducation de Mahomet et à son mariage avec Khadîdja, et la troisième partie de l'ouvrage va jusqu'à ses premières visions prophétiques. La quatrième s'étend de la conversation que Mahomet eut en rêve avec l'ange Gabriel, jusqu'à la première émigration en Abyssinie. Cette partie comprend la conversion de Khadîdja, celle d'Ali, le premier croyant parmi les hommes, celle de Zeïd, fils de llâritha, le second croyant, celle d'Abou-Becr et de ses amis. La conversion du fameux Omar, rapportée dans la cinquième partie, ne vint qu'un peu plus tard. Le Sirat-er-raçoul en donne deux versions, Tune d'après les gens de Médine, et l'autre d'après les gens de la Mecque. La sixième partie commence par le voyage nocturne de Mahomet à Jérusalem, la mort de Khadidja, la con-
version des six Khazradjs de Yathrib, les deux réunions sur la Colline, les serments reçus par Mahomet, la fuite à Médine, où l'avaient précédé ses plus fermes adhérents, elc, etc.
Tous ces témoignages sur les commencements de rislam sont d'autant plus sûrs qu'Ibu-Iehàc, mort au milieu du second siècle de Tllégire, n*a le plus souvent entre lui et le prophète que deux ou trois lémoins, qu^l désigne toujours nominativement. C'est ainsi qu'en racontant la vocation de Mahomet il s'appuie sur ce que lui a dit Az-Zouhri, lequel tenait le fait d'Ourva, fils d'Azzarbeïr, lequel le tenait d'Ayésha, la femme que Mahomet a le plus aimée après Khadidja, et qui, toute jeune encore, reçut son dernier soupir. Quand Ibn-Ishâc parle de l'Hégire ou de la fuite à Médine, c'est encore d'après les mêmes autorités. Ayésha, la mère des croyants, avait raconté le départ de son mari avec Abou-Becr à Ourva, fils d'Azzoubeïr, lequel l'avait redit à un autre homme digne de foi, lerjuel l'avait redit à Ibn-Ishâc lui-même. De celte manière, la tradition remonte toujours jusqu'au prophète en personne, et comme le trajet est assez court, il y a peu de risque qu'elle s'égare. Pour les derniers moments de Mahomet, c'est encore Ayésha qui dépose; elle a rapporté tous les détails à Oubeid-Allab, lequel les a transmis à Zouhri, qui à son tour les a transmis à lakoub, fils d'Olbe ; et c'est de Iakoub que les tient Ibn-Ishâc, dont le récit est confirmé par Ibn-Hishàm.
Les deux auteurs poursuivent ainsi leur carrière en
ne négligeant aucun épisode de la vie du prophète, indiquant avec la plus pieuse exactitude la source d'où ils rempruntent, et le reproduisant avec toutes les variantes, quand il y en a dans les HAdiths. C'est comme un réseau à mailles serrées, et il est bien difficile que la vérité leur échappe. Tout dévots qu'ils sont, ils ne sont pas très-crédules, et le Sirat-er-raçoul, en restant Irès-près de la légende, n'a presque pas de faits invraisemblables ou impossibles. Ibn-Ishâc et Ibn-Hishâm sont enthousiastes; mais ils ne sont pas aveugles, et Thistoire la plus raisonnable peut se contenter en général de leurs récils, où tout est d'ailleurs parfaitement classé, régulier, simple et clair.
Ce qui y ajoute encore un très-grand prix, c'est que la narration est à chaque insfanl relevée par des cilations poétiques qui jettent le plus grand jour sur les événements et sur les mœurs des Arabes à cette époque. Ibn-Ishâm, très -scrupuleux en sa qualité de grammairien, n'a cru pouvoir admettre les citations qu'après un examen critique; on peut s'en fiera lui. C'est tout à la fois et l'histoire du prophète et l'hisloire de la poésie arabe de son temps.
Je ne pousserai pas plus loin l'analyse du Sirat-erraçoul. On peut voir maintenant ce qu'il est, et les deux écrivains-frères, à qui on le doit, prendront rang désormais parmi les autorités les plus hautes de l'histoire de Mahomet.