CHAPITRE VI
JlUGEMENT SUR LE MAHOMéTISME
Grandeur de Mahomet ; comparé à Hoîse ; Mahomet est le seul dans l'histoire qui ait été tout à la fois fondateur d'empire, fondateur de religion, législateur et poète. — Il faut respecter le Mshométisme en tant que religion monothéiste ; fanatisme mahométan ; ses conquêtes ont élé fécondes ; génie arabe à Damas, à Bagdad, en Espagne; rôle scientifique des Arabes; leur philosophie peu originale; leurs historiens et leurs géographes ; arabesques, architecture; la Chevalerie inventée par les Arabes ; part qu'on doit faire à Mahomet dans tous ces développements et ces progrès ; influence littéraire et morale du Coran. — Le génie arabe obligé de quitter son berceau pour dominer et grandir ; l'Arabie ne garde que les Villes saintes ; discordes déplorables des peuples chrétiens et des peuples musulmans ; rapports des deux religions ; identité de croyances; les trois religions monothéistes. — Jugements divers sur le Mahomctisme : M. William Muir et M. Gustave Weil.
Je voudrais terminer cette étude sur le prophète de TArabie par une appréciation générale non pas de Mahomet luinnéme, dont j'ai assez parlé, mais du Mahométisme. C'est le Mahométisme qui a suscité la nation arabe, et lui a procuré, dans Thistoire du tnonde, une place que, sans cette décisive influence^ elle n'aurait jamais occupée.
JUGEMENT SUR. LE MÂHOMËTISME. . 21i
D'après tout ce qui précède, on peut aisément juger Mahomet ; et, pour ma part, je n'hésite pas à le classer dans les premiers rangs parmi les plus grands hommes. Il a été tout à la fois révélateur d'une religion, organisateur d'un peuple et fondateur d'un empire, qui a subjugué avec une rapidité merveilleuse une im-: mense partie de la terre. Sans parler du poète, il a été tout ensemble prophète, législateur et conquérant. Dans les annales humaines, il est le seul à avoir revêtu ces trois caractères éminenls ; et il a également réussi dans ses dogmes, dans ses lois et dans ses guerres. Les circonstances sans doute l'ont aidé, ainsi que je l'ai fait voir, et comme l'a très-bien dit Voltarre :
c Le tour de l'Arabie était enfin venu ; »
Mais Mahomet a eu la fortune, vainement tentée par bien d'autres, de substituer le monothéisme à l'idolâtrie, de réunir en corps de nation toutes ces hordes vagabondes, et de leur assurer un rôle qu'elles n'eussent jamais joué s'il n'eût été leur initiateur religieux, leur législateur et leur chef.
Il n'y a guère qtfun seul homme dont on puisse rapprocher Mahomet : c'est iloise, le prophète hébreu, agissant dans les mêmes lieui à peu près, sur des peuples et des mœurs fort analogues, mais ayant l'avantage d'avoir paru le premier et vingt-deux siècles auparavant. Moïse aussi a créé une religion, dont Mahomet a beaucoup emprunté; il a créé aussi un
peuple dont Tindestructible organisation a bravé tous les revers, et qui semble capable de braver même Faction éternelle du temps, à qui tout cède. Mais Moïse n'a point acquis un vaste empire par le glaive ; et les conquêtes que son peuple a pu faire sous sa conduite ou après lui ne comptent pas, réduites à quelques dé- $erts un peu moins arides que les autres. Les Juifs ont exterminé leurs voisins les plus proches ; mais en fait ils n ont jamais rien possédé qu'un imperceptible territoire, et l'empire qu'ils rêvent est encore tout entier dans les ténèbres d'un avenir impossible.
Ce n'est pas d'ailleurs une critique que Ton doive adresser à Moïse ; et il n'y a point à regretter pour lui de n'avoir pas eu à verser ces torrents de sang qui sont le prix de la gloire vulgaire. La sienne a éléplus haute, et l'étendue de son véritable empire n'en a pas souffert. Sa domination est toute morale. Mais quelle grandeur n'a-t-elle pas? Avoir préparé parle judaïsme les germes essentiels de la foi chrétienne et ceux du Mahométisme, sans se confondre ni dans l'une ni dans l'autre, où trouver dans l'histoire des hommes tant de bienfaits, tant d'originalité, tant de constamce? Quand la tradition représente Moïse entouré des feuxd'Horeb et de Sinaï, elle ne se trompe point, et ces métaphores suffisent à peine pour égaler l'éclat d'un tel nom, et les splendeurs impérissables d'un tel génie. Devant la majesté de cette figure, j'avoue que celle de Mahomet semble s'évanouir; et Mahomet lui-même, dans sa modestie et sa loyauté, eût été le premier à le recon-
naître ; car, parmi les personnages qu'il cite, et sur lesquels il s'appuie, il n'en est pas qu'il \énère plus que Moïse, et dont il invoque plus souvent les exemples et le témoignage *.
Mais tout inférieur que peut être Mahomet, la justice veut qu'on ait pour son œuvre à peu près le môme respect qu'il a eu pour celle d'autrui, et qu'on ne la juge pas, comme on l'a fait trop souvent, avec une dédaigneuse ironie, qui fait plus de tort à ceux qui se la permettent qu'à celui contre qui elle est dirigée. Il y a aujourd'hui dans trois parties du monde plus de cent millions de musulmans, et voilà douze cents ans passés que leur religion règne sur une bonne partie de l'Asie, de l'Afrique et même de l'Europe. A moins de traiter avec une légèreté aveugle cette portion considérable de l'humanité, qui a cependant à peu près les mêmes idées que nous sur Dieu et sa providence, il faut bien prendre au sérieux un fait aussi vaste et aussi durable. Le Mahométisme n'est pas près de disparaître ; et pour faciliter les rapports qu'on a nécessairement avec lui, il faut tâcher de le comprendre dans tout ce qu'il a de vrai et de bon, et de ne pas l'exclure, malgré ses dêfa«l$ trop réels, de cette bien-
1 Le Coran revient à tout instant sur rhistoire.de Moïse ; il raconte dix fois sa vie tout entière, sa naissance, son péril sur les eaux du Nil, ses prodiges à la cour du Pliaraon, ses luttes contre Vidolàtrie des Hébreux, ses entrevues avec Jéhovah, son courage dans le désert, ses souffrances et sa mort. Mahomet se plaît à retracer ce grand portrait, où il retrouve une partie de sa propre figure et de sa deslinée ; voir plus loin, dans les Extraits du Coran, le chapitre sur les Prophètes.
^214 MAHOMET, CHAPITRE YI.
vcillance universelle que recommande la charité chrétienne.
Je reconnais d'ailleurs sans peine que la manière dont Tislamisme s'est annoncé au monde n'était pas faite pour lui concilier cette tolérance qu'on doit réclamer aujourd'hui en sa faveur. A peine le peuple arabe a-t-il été réuni et organisé sous son prophète, et sous sa loi nouvelle, qu'il s'est précipité sur toutes les contrées voisines avec une fureur de fanatisme et de combats que riBn ne dépasse dans Thistoire des invasions. En moins d'un siècle, des succès aussi prodigieux par leur étendue que par leur rapidité rendent la race musulmane maîtresse de toute la péninsule arabique, de la Syrie, de la Perse, de l'Inde occidentale, de l'Egypte, du nord entier de l'Afrique, de l'Espagne, du midi de la France, et d'une grande partie des bords de la Méditerranée. C'est tout à la fois une frénésie de prosélytisme et de pillage. Mais comme c est au fond l'enthousiasme religieux qui l'emporte, le torrent dépose quelque chose après qu'il est passé et qu'ils' est écoulé. Les barbares, qui avaient envahi trois ou quatre siècles auparavant l'empire romain dégénéré, n'avaient pensé d'abord qu'à tout dévaster pour jouir de tout. Une vengeance trop légitime les avait provoqués, et ils l'assouvissaient avec une cruauté d'esclaves révoltés qui a laissé un impérissable souvenir d'horreur. Sans que la conquête musulmane ait été exempte de ces souillures, elle a été cependant civilisatrice parce qu'elle a été surtout religieuse ; et
c'est pour convertir les peuples, bien plus encore que pour les dépouiller, que Tislamisme a cnlrepris les courses furieuses qui Tont tout à coup transporté si loin de son berceau \
Il est dilTicile de. deviner ce que serait devenue la France, et peut-être aussi TEurope, sans la victoire de Charles-Martel (bataille de Tours, 732), bien qu'il n'y ait point à croire que ni Tune ni l'autre eussent gagné à devenir musulmanes. Mais il est certain que les Ânibes, quoique moins disciplinés que les Franks, vainqueurs et héritiers de la tactique romaine, leur étaient supérieurs sous bien des rapports ; et, quelques siècles plus tard, c'était aux sciences et aux écoles de l'islamisme que l'Europe chrétienne allait devoir la moitié de ses lumières. Au onzième et au douzième siècle, l'Espagne, livrée aux Maures, instruisait le reste du monde, après s'être instruite elle-même aux monuments de la Grèce. Si la scolastique n'avait point eu les sources arabes, il est sûr qu'elle n'eût pas fait de si rapides progrès ; et la renaissance d'Albert lo Grand et de saint Thomas aurait pu se faire attendre encore bien longtemps.
C'est donc là un caractère qui dislingue les conquêtes arabes de bien d'autres; et il serait peu équi-
^ On peut juger par le fanalisme actuel des populations musulmanes de ce que devait être le fanatisme des premiers temps ; et pour ce qui nous regarde plus particulièrement, l'Algérie a dû nous prouver tout récemment quelle ardeur y a consen'ée la foi mahométane après trente ans de conquête. 11 parait bien probable que le signal de la dernière insurrection est parti de la Mecque.
table de les confondre soit avec celles des barbares nos ancêtres, soit avec celles de Gengis-Khan ou de Timour. Celles-là n'ont été qu'une suite d'effroyables désordres; le carnage et le butin étaient les seuls objets des envahisseurs, et il n'est resté après eux que mine et que deuil. Les Arabes, au contraire, ont semé partout des germes heureux, qui sont devenus féconds en d'autres mains que les leurs.
Il ne faut pas d'ailleurs exagérer, comme on l'a fait souvent S l'originalité du génie arabe et les services qu'il a rendus. C'est peut-être sous les Ommiades, à Damas en Syrie, non loin des écoles grecques, qu'a commencé pour les musulmans la culture des sciences et des lettres. Mais c'est surtout à Bagdad, sous les Abassides, qu'elles se sont développées et qu'elles ont jeté tout leur éclat. Elles étaient toutes empruntées à celles de la Grèce, par l'intermédiaire de fidèles traductions, et elles durent peut-être aussi quelque chose à ce ciel qui jadis avait si bien inspiré les Chaldéens. De Bagdad, quoique à une grande distance, la conquête arabe les a fait pénétrer en Espagne, où l'Europe, curieuse d'apprendre, venait les chercher dès le neuvième siècle. Cordoue, à l'autre extrémité du monde alors connu, remplaça bientôt la fastueuse Bagdad, qui s'énervait dans le luxe ; et, quand la dy-
* C'est une eritique qu'on peut adresser peut- être assez justement
à M. A. Spren^er. L'éloge qu'il fait de l'influence arabe au moyen
>àge dépasse certainement la mesure, quoique cette influence ait été
considérable. Voir l'ouvrage de M. A. Sprenger, Das Leben und die
lehre des Mohammad, t. I, préface, p. 2 et suiv.
nastie abbassidc s'éteignait peu à peu sur les rives du Tigre et de TEuphraleS Tintelligence arabe était encore dans toute sa fleur sur celles du Guadalquivir ; Âverrhoès professait là où étaient nés, mille ans avant lui, Sénèque et Lucain.
Les savants ne sont pas d'accord sur la part qui re* vient en propre aux Arabes dans leurs travaux ; presque toujours on leur attribue trop ou trop peu ; et, comme ils ont beaucoup reçu, il n*est pas facile de voir ce qu'ils ont ajouté à l'héritage. Mais ce que Ton ne peut refuser d'abord à leurs princes, c'est d'avoir favorisé, par leur protection et même par leurs exemples, ce développement tout nouveau de Tesprit arabe, que rien jusque-là n'avait fait soupçonner*. En second lieu, on est assez génératement unanime pour reconnaître que les Arabes ont fait des progrès réels en astronomie, en mathématiques, en médecine, et qu'ils ne s'en sont pas tenus à ce qu'ils avalent appris d'Euclide et d'Archimède, d'Hipparque et de Ptolémée, d'Hippocrate et de Galion ^. Us ont été les seuls, pen-
* La dynastie des Abbdssides, inaugurée en 750, était en pleine décadence moins de deux siècles après, lorsque les califes se donné* rent des maîtres en créant les fonctions d'émir-al-omrahf assez pareilles à celles des grands-vizirs. Elle fat chassée de Bagdad, quand cette ville tomba au pbuvoir d'Houlagou, petit- fils de Gengis-Khan (1258); et elle se réfugia en Egypte, où elle subsista encore ti'ës-obscurément pendant près de trois cents ans, jusqu'à là conquête turque.
^ On peut citer des princes qui ont cultivé et protégé les sciences depuis les premiers Abbassides jusqu'à Oloug-Beg, le petit-fils de Tamerlan, au quinzième siècle.
^ Voir les ouvrages de M. L. A. Sédillot, Des sciences malhémati-
dant plusieurs siècles, à maintenir et à pouvoir développer la tradition grecque dans ces nobles sciences ; et tandis que notre moyen âge, livré à Fanarchie et au désordre incessant, pouvait à peine comprendre les théories anciennes, loin d'y ajouter, les Arabes inventaient des méthodes nouvelles de calcul et perfectionnaient Tart de guérir.
Leur philosophie n'est pus très-originale ; elle s'est bornée presque entièrement à suivre Aristote, qu'elle a parfois défiguré. Mais à cette école sévère elle a su beaucoup acquérir. Sans celte règle et ce joug du péripalétisme,Tesprit arabe n'aurait jamais atteint par luimême cette rigueur et celte exactitude nécessaires à la culture heureuse des sciences. Aristote l'a discipliné, comme il l'a fait pour tant d'autres ; et, s'il a eu des élèves plus glorieux, il n'en a pas eu dans notre Occident de plus précoces ni de plus appliqués. Aristote régnait, sans susciter les moindres ombrages, dans les écoles de Bagdad et de Séville, trois siècles au moins avant qu'il ne régnât dans les nôtres. Mais ici encore, si la conquête arabe a été prompte et impétueuse, elle n'a pas été non plus de longue durée. L'Europe, héritant un peu plus tard de ces lumières, les a successivement portées au point où nous les voyons aujourd'hui ; dans tous les pays de foi musulmane, elles se sont éteintes après avoir brillé quelques instants, comme ces plantes exotiques qui ne peuvent
ques chez les Grecs et les Orientaux, et sa préface aux Prolégomènes des tables astronomiques dVloug-Beg [p. xxv].
vivre longtemps et s'acclimater sur une terre étrangère. Les Arabes ont vu périr, dans leurs mains, les sciences dont ils avaient les premiers rallumé le flambeau mourant ; el comme la philosophie, quoique trèsindépendante de toute oppression, n avait pas jeté parmi eux des racines assez profondes, tout le reste de leur intelligence s'en est ressenti. Le tronc commun recevant une nourriture peu abondante et peu substantielle, les rameaux se sont peu à peu desséchés, et ils ont fini par mourir. 11 n était pas donné à TArabie de pouvoir jamais produire ni des Descartes ni des Newton, quoique pour sa part elle ait contribué à préparer les voies où ils ont marché.
Quand on sait ce qu'a été l'histoire entre les mains des Grecs et des Romains, sans compter les modernes, on est peu disposé à beaucoup admirer les historiens arabes ; mais en prenant d'autres points de comparaison, on aurait grand tort de les mépriser. L'Asie entière, y compris l'Inde et la Chine, tout intelligentes qu'elles sont, n'a jamais pu s'élever à la conception de l'histoire ; et les annales de ces peuples, quand ils ont essayé d'en avoir, sont si informes et si puériles qu'on n'y peut même surprendre les germes d'une future amélioration. Les faits y sont mal choisis, obscurs et mal classés; ce sont comme les bègayements et les récits incohérents de Tenfance. Les historiens arabes sont bien supérieurs; et sans qu'ils aient encore toute la maturité désirable, ils comprennent du moins aussi bien que nous l'utilité et la dignité de la
science qui cherche à fixer, par de durables tableaux, tout ce qui, dans le passé, mérite Taltention des hommes et peut les instruire. Il suffit de lire, par exemple, les ouvrages d*un Maçoudi, d'un Aboulféda, d'un Ibn Khaldoun ', pour sentir sur-le-champ que, si Ion n'est pas tout à fait avec eux dans la sphère des historiens de l'antiquité grecque et romaine, on est bien moins encore dans la sphère ordinaire derOrient.Ils approchent de nous ; et, un pas de plus, ils seraient presque à notre niveau, s'ils avaient à peindre nos sociétés occidentales, au lieu des sociétés désordonnées au milieu desquelles ils vivent. La culture de la géographie se lie intimement à celle de Thisloire et à celle de Tastronomie. Aussi les géographes arabes, sans avoir beaucoup dépassé les Grecs, ont-ils, en suivant leurs traces, étendu et complété leurs connaissances, en ce qui concerne certaines parties du monde oriental.
A côté de la philosophie et des sciences, le seul art dans lequel aient excellé les Arabes, c'est l'architecture. Par suite d'une assez étrange superstition, les autres arts leur étaient à peu près complètement interdits. En défendant de représenter Dieu ou la personne humaine sous aucune forme', la religion pro-
* Voir pour Ibn Khaldoun, en particulier, les traductions de M. de Slanc, dans le tome XIX des Notices et extraits des manuscrits de la Bibliothèque impériale.
* Il est assez probable que Maliomet, en imaginant ou en autorisant cette interdiction, a voulu prévenir et combatire le retour de l'idolâtrie parmi les tribus qu'il avait eu tant de peine à convertir. Mais
scrivait la peinture et la sculpture. La défense a été respectée, et c'est là ce qui a produit dans rarchilecture arabe ce genre particulier d'ornemenls qui n'est qu'à elle, et où elle n'a jamais été surpassée. L'imagination mutilée en un sens s'est donné carrière dans un autre ; mais le tort irrémédiable des arabesques est d'être sans vie ; et l'élégance n'y peut point racheter la froideur inanimée à laquelle elles sont condamnées, en dépit du mouvement et des contours qu'elles se donnent. La représentation de la nature est absente de l'art arabe aussi bien que celle de l'homme et des animaux S
C'est une question très-délicate et très-controversée que de savoir ce que l'architecture gothique a dû à l'architecture des Arabes et des Sarrasins. Mais en laissant de côté ce problème, tout intéressant qu'il peut être pour nous, on ne saurait nier que le génie ar^be n'ait montré, sous ce rapport, une grande pri»
les détails que j'ai donnés plus haut, p. 135, prouvent que la sculpture et la peinture n'étaient pas éirangères aux Arabes avant l'Islam . * On est tout étonné, quand on voyage dans la haute Egypte, de voir sur les admirables monuments que l'on rencontre presque toutes les têtes des personnages défigurées de la manière la plus méconnaissable ; elles ont toutes été marteîôes ; et comme cette mutilation se répète presque parlout et sur presque toutes les figures, il est clair qu'elle a été systématique. C'est à la conquête arabe qu'on doit la reprocher. Par dévotion, les musulmans ont effacé, autant qu'ils Voï^*pu, les traits des visages ; en poussant la piété plus loin, ils auraient tenté de détruire tout, si cette barbarie eût été possible. Les Perses sous Cambyse l'avaient déjà commencée quinze siècles auparavant- Mais l'Egypte était si riche, qu'elle a pu suffire à toutes ces dévastations et qu'elle est toujours pleine de trésors.
222 MAHOMET, CHAPITRE YI.
ginalité. Sans doute le contact avec Tart grec et Tari égyptien a dû l'inspirer; et Ton peut douter que, sans ces exemples fécondants, les constructions informes de la Caaba eussent pu se changer si vite en ces mosquées et ces palais légers et gracieux qu'on retrouve dans toutes les contrées musulmanes, depuis l'Inde et la Perse jusqu'à Grenade, Cordoue et Séviile. Mais tout en profilant des leçons de TÉgypte et de la Grèce, l'architecture arabe a mis à tout ce qu'elle a produit son cachet propre, et elle s'est si bien distinguée de ses maîtres qu'elle doit prendre place auprès d'eux.
Ce ne sont pas là de médiocres mérites. On pourrait y ajouter celui de la poésie que les Arabes n'ont cessé de cultiver depuis Mahomet, comme ils la cultivaient avant lui. Leurs poêles n*ont pas l'admirable goût des poètes de la Grèce et de Rome, et ils n ont jamais approché de la perfection dans celte mesure qui peut rendre les œuvres classiques, en en faisant d'impérissables modèles. Mais pour n'avoir pas celte rare* valeur, la poésie arabe est loin d'être sans prix ; et dans l'histoire lyrique de l'esprit humain, elle a sa place bien marquée et son rang encore assez élevé.
Enfin c'est au génie arabe^ qu^oh doit rapporter la chevalerie, qui, passée de chez eux en Europe, a beaucoup contribué à- y adoucir les mœurs et à y faire naître la politesse et le respect des femmes. Née sous la tente, entretenue par les habitudes de la vie errante du désert, embellie par la passion des vers naturelle à toute cette race de poêles, la chevalerie commença
JUGEMENT sua LE NAHOMÉTISME. '225
chez les xirabes, et produisit parmi ces farouches guerriers une foule de héros, dont les Abencerrages ont été plus tard le type accompli quoiqu^un peu trop raffiné. Au commerce des Arabes et à leur imitation, les rudes seigneurs de notre moyen âge amollirent leurs grossières habitudes ; et les chevaliers, sans rien perdre de leur bravoure, connurent des sentiments plus délicats, plus nobles et plus humains. Il est douteux que le christianisme seul, tout bienfaisant qu'il était, les leur eût inspirés; peut-être même cette galanterie, avec les dangers séduisants qu'elle fait naître, est-elle peu d'accord avec la pureté chrétienne. Mais la chevalerie, passagère et superficielle comme elle a dû Têtre, bientôt même romanesque et frivole, n'a pas été cependant sans utilité, sans charme et sans éclat. On doit féliciter les Arabes de celte aimable invention, qui ne devait pas leur survivre; c'est comme une fleur née sous leurs brûlants climats; et qui perd bientôt sa grâce et son parfum sous des cieux moins cléments, où elle avait été transplantée ^
Il résulte donc de cet ensemble de labeurs intellectuels que le génie arabe n'a été ni dépourvu, ni stérile. Il n'a pas eu la ^splendeur immortelle et l'inépuisable fécondité de quelques lïutres ; mais il n'a point été inutile à Thumanité ; et à un certain moment, c'est lui qui a tenu le spectre que le monde ancien laissait échapper, avant que le monde nouveau ne sût
* Voir Herder, Idées mr la philosophie de V histoire de Vhumaniléj livre XX, ch. ii, partie m, p. 440, de la traduction de M. Bdgar Quinet.
224 ÎIAHOMËT, CUAlMTHli; YI.
le ressaisir. Un tel service ne peut être ni oublié, ni rabaissé, et il suffit à la gloire des Arabes. J^ajouteque cette gloire appartient aussi à Mahomet, et qu'il faut la faire remonter jusqu'à lui. Je vois deux motifs considérables à lui rendre celle justice. D'abord, il est évident que, sans lui et son action toute-puissante, jamais TArabie neût été unie; jamais elle n'aurait acquis celte concentration de forces qui, son unité étant faite, se sont répandues avec une énergie irrésistible dans les conquêtes du sabre et celles de Tintelligence. Dieu, il est vrai, n'a pas permis à cette race de sortir de limites assez restreintes; mais chaque peuple a les siennes ; et la carrière qu'a fournie le peuple arabe, grâce à l'impulsion que Mahomet lui avait imprimée, est encore assez vaste et assez belle. Parmi les nations qui comptent dans l'histoire, il en est peu qui aient un si noble lot, et c'est à l'Islam que l'Arabie le doit, parce que Tlslam lui a donné une religion, une destinée commune, un centre d'activité, et l'on pourrait presque dire une patrie, si jamais peuple asiatique pouvait en avoir une.
En second lieu, Mahomet a directement agi sur l'esprit arabe par le Coran ; et c'est le Coran qui a conféré à riniluence du prophète cette durée nécessaire à toutes les grandes choses. Comme code religieux, il faut le laisser pour ce qu'il est ; et j'ai signalé ses lacunes aussi bien que ses qualités. Mais il faut remarquer, en dehors du dogme, que le Coran est le premier livre qu'aient eu les Arabes, et qu'il est resté sans au-
cune comparaison le plus beau qu'ils aient jamais produit. Sans le Coran, devenu Tinspiraleur d'un perpétuel enthousiasme, en même temps que le régulateur de la foi, les Arabes n'auraient jamais ressenti ni surtout employé ces ardeurs qui en ont fait pendant quelque temps l'effroi, l'admiration et l'école des autres peuples. Si, à bien des égards, il est difficile de défendre le Coran, sous ce rapport, il faut le mettre à côté de la Bible et de TÉvangile ; il a communiqué tous ses feux à l'âme des Arabes ; il les a transportés daiis des
régions de la pensée que sans lui ils n'eussent jamais connues, et quand on adore si pieusement les œuvres de Dieu, on est bien près de chercher à les comprendre avec l'aide et les procédés de la science. Le Coran a de plus ce grand avantage d'être un modèle accompli de style, du moins pour ceux auxquels il s'adressait ; et en épurant les esprits par cet attrait délicat de la forme, il les disposait aux sérieuses études et à de plus profonds travaux.
Mais ce qu'il y a de singulier, c'est que l'Arabie elle-même ne devait pas être le théâtre de cette gloire nouvelle. On dirait qu'elle s'est contentée de devenir l'inviolable asile de la foi musulmane. La Mecque et Médine sont restées les Villes saintes ; et, même jusqu'à ce jour, les infidèles sont demeurés bannis de cette terre sacrée. Ce n'est qu'au prix de leur vie qu'ils essayeraient de visiter et de souiller le Haram. Mahomet en avait chassé les idolâtres ; mais il est peu probable que, dans sa pensée, l'interdiction portât
aussi loin, et qu'avec les idolâtres il proscrivit aussi le genre humain. C'est là, sans doute, une conséquence imprévue que le fanatisme a tirée du Coran, ainsi que tant d'autres non moins surprenantes. Mais qu'elle vint ou non du prophète, il en résultait que ni la Mecque ni Médine ne pouvaient être les capitales de l'empire, privilège dont leur situation même devait les exclure. C'est ainsi que la vénération religieuse subsistant pour elles, aussi ardente à cette heure qu'elle Tétait il y a plus de vingt siècles, la puissance temporelle a dû nécessairement se déplacer, émigrant des déserts arabiques pour se transporter dans les contrées un peu plus hospitalières de la Syrie et de la Perse. Elle n'a pu même se maintenir longtemps dans ces régions, et, dès le xni® siècle, l'empire arabe proprement dit mourait avec la dynastie des Abbassides. Les successeurs directs de Mahomet n'avaient duré que quelques générations. Des race^plus fortes devaient succéder aux Arabes, si promptement affaiblis après les excès de leur énergie passagère. Mais le lien religieux, à . défaut du lien politique, devait survivre, renouvelé chaque année par le pèlerinage aux lieux saints ; et la possession seule de la Mecque devint le signe de la suprématie, si ce n'est de l'autorité, parmi les nations musulmanes. Il n*en a pas fallu davantage pour assurer, plus lard, à la Turquie, une supériorité qui n'est que nominale, mais que, sans cette circonstance, elle n'aurait pas. Si la Perse, qui est plusrap*^ prochée des Villes saintes, n'avait pas été schismatique,
c est elle, sans doule, qui les eût gardées et qui aurait le dépôt de la foi.
Ainsi lœuvre politique deMahometn a subsisté tout au plus que six siècles; son œuvre religieuse en a déjà duré plus du double, et, selon toutes les apparences, elle n*est pas près de périr. On s'est trop accoutumé, parmi nous, à identifier les destins de Tlslam et ceux de l'empire turc. Les Ottomans, qui régnent à Constantinople, n*ont paru avec Othmân 1" qu'au xiv* siècle. Ils peuvent être chassés de TEurope, ce qui est même déjà bien difficile, sans que le musulmanisme en soit troublé. Il régnerait toujours dans le reste des vastes contrées qu'il occupe, et que la chute de la Turquie n'intéresserait en rien. Elle peut être menacée; mais la religion musulmane ne Test pas; ef, comme Ta trèsbien observé M. A. Sprenger, qui a vécu si longtemps dans les pays où elle domine, les mahométans sont encore moins disposée que les chrétiens à l'abjuration. Nous pouvons voir par nous-mêmes, depuis trente ans passés que nous possédons TAlgérie, combien les conversions sont rares, et la foi au prophète est aujourd'hui aussi constante qu'elle l'a jamais été ; les Iladjjis, aussi nombreux et aussi fanatiques. L'heure de la décadence n'est pas venue pour cette religion, pas plus que pour la nôtre, et il n'est donné à personne d'en apercevoir déjà le terme.
Je conçois, jusqu'à un certain point, les passions qu'on peut ressentir aujourd'hui contre la domination turque ; je conçois surtout et j'admire les passions
qui ont provoqué le pieux élan des croisades, tout déraisonnable et infructueux qu'il a été pour le but spécial qu'il poursuivait. Mais je ne comprendrais pas la haine qui s'adresserait avec le mépris à la religion musulmane. Mahomet avait pleine raison quand il disait aux juifs et aux chrétiens : « Votre Dieu est le « mien » ; car il le leur avait emprunté ; et il semble que cette conformité très-réelle aurait dû tempérer la fureur réciproque des peuples. Il n'en a rien été, comme l'histoire nous l'atteste dans le passé et même jusque dans le présent ; mais il appartient aux esprits éclairés et philosophiques de s'élever au-dessus de ces préjugés aveugles et féroces de la foule, et de juger les choses avec plus d'ioipartialité et plus de sangfroid.
il faut donc le reconnaître : de part et d'autre, la conception générale est presque identique, et, au tond, les trois religions peuvent être regardées comme les branches d'un seul et même tronc. Le christianisme se fait gloire de retrouver ses origines dans le judaïsme, et il a adopté la Bible à côté de l'Evangile. Il pourrait bien aussi reconnaître l'Islam pour son rejeton ; car, sans l'Evangile et la Bible, l'Islam ne serait jamais né ; et, quoiqu'il les ait dénaturés Tun et l'autre, il en a cependant conservé des traits essentiels. Il a certainement compris le divin avec moins de majesté et de profondeur ; mais il Ta senti peut-être avec plus d'enthousiasme et de vivacité.
Dans le jugement que je porte ici, il n'y a point, Dieum'en garde, ni scepticisnie,nisurtout indifférence. La religion chrétienne doit toujours rester, pour nous, la plus sainte, la plus bienfaisante, la plus \raie de toutes les religions ; et ce serait une iniquité en même temps qu'un blasphème d'y assimiler le Mahométisme. Pour réfuter une telle aberration, il n'y aurait qu'à en appeler au témoignage des faits les plus évidents, et à voir ce que sont les nations mahométanes à côté des nations chrétiennes, sans même porter sur l'avenir si opposé qui les attend d'infaillibles conjectures. Mais ce n'est pas rabaisser la foi chrétienne et la foi juive que de dire qu'avec elles il n'y a point au monde d'autre religion monothéiste que l'Islam. Si ce n'est pas absolument le même Dieu qu'il adore, si ce n'est pas le vrai Dieu, c'est du moins le Dieu créateur, dont la providence veille sur les êtres qu'il a créés, qui, dans sa clémence et sa miséricorde, soutient ce monde plein de sa puissance et de ses mer-* veilles, qui attend l'homme après cette vie pour le récompenser selon ses mérites, qui est la source éter^ nelle du bien et le vengeur du mal. C'est sur une idolatrie grossière et invétérée que l'islamisme a fait, en quelques années, triompher l'idée du Dieu unique, quand le judaïsme et le christianisme l'avaient inutilement prêchée, durant de longs siècles, à ces peuplades endurcies. Là où tous les deux avaient échoué, le Mahomélisme a réussi, en se proposant un idéal, j'en conviens, moins pur et moins haut, mais le seul
qui pût toucher ces cœurs restés sourds à des enseignements meil]eurs\
Ce sont donc les mœurs bien plutôt que les croyances qui séparent les nations chrétiennes et les nations soumises à l'islamisme. Ces mœurs, ce n'est pas TIslam qui les a faites. Il les a trouvées établies de temps immémorial, dominant et corrompant ces races à demi sauvages. Il a fait à peu près tout ce qu'il a dépendu de lui pour les corriger; il n y est pas entièrement parvenu, malgré ses louables efforts; et, naissant dans un tel milieu, il en a retenu plus d'une tache. Le judaïsme avait dû fuir l'Egypte pour se développer, et il avait cherché quarante années, dans le désert, le sol ingrat où il devait vivre dans son indépendance farouche et sa grandeur. Le christianisme aussi avait dû quitter les lieux qui Pavaient vu naître, et il avait trouvé dans le paganisme grec et romain]une atmosphère morale où il pouvait grandir, en convertissant des âmes toutes prêtes à le recevoir et dignes de le comprendre, parce qu'elles l'avaient pressenti. Le mahométisme n'a pas eu cette fortune, et aucune des nations qu'il a subjuguées n'était en état de l'améliorer à son tour en s'améliorant d'abord par lui . L'Islam était si bien approprié aux races et aux lieux qu'il n'a pu dépasser une certaine zone ; c'est le désert brû-
* Sur les rapports de l'Islam à l'Évangile, il faut lire un très-curieux travail du docteur J. A. Moebler, traduit de l'allemand par le Rév. J. P. Menge, de la mission ecclésiastique de Gorakpore. La traduction anglaise, Calcutta, 1847, in-8«», est précédée d'une excellente préface de M. J. M. (John Muir, frère de M. William Muir).
lant, c'est surtout la vie nomade quUl lui faut. Il est comme la religion de la tente et de la caravane. Il est resté parqué sous certaines latitudes, qu'il a vainement essayé de franchir, tandis que le christianisme, vraiment humain, peut s établir sur toute la surface de la terre pour éclairer tous les peuples et les civiliser. Mais, quoi qu'il en soit de cette infériorité trop réelle, c'est un immense honneur pour llslam que d'être une des trois religions qui ont reconnu et consacré le monothéisme. Pour s'en convaincre, il suffit d'un coup d' œil jeté sur l'histoire religieuse du monde. Est-ce le paganisme gréco-romain qu'on peut lui comparer? Est-ce le brahmanisme hindou? Est-ce la foi bouddhiqne ? Est-ce la religion de Confucius, si toutefois on peut dire de Confucius que ce soit une religion qu'il ait fondée? Dans ces divers cultes, les plus élevés de tous après les trois cultes monothéistes, qu'est l'idée de Dieu? Entrevue à travers bien des nuages par le paganisme, indéterminée et confuse dans le chaos brahmanique, absente dans le néant bouddhiste, presque aussi complètement oubliée par les lettrés chinois, on peut dire qu'elle a été cherchée, mais il est impossible de soutenir qu'elle ait été comprise. Je ne veux pas affirmer c^ue cette ignorance soit la cause de l'état misérable où tous- ces peuples sont demeurés; et celte ignorance elle-même peut être l'effet d'une dégradation incurable. iMais l'Islam, du moins en tant que croyance, n'est pas tombé dans ces obscurités cl ces déplorables erreurs. Il a connu une
grande partie de la vraie lumière, qu il trouvait, je Favoue, h ses côtés ; mais il a eu le mérite de l'accepter et de Tembrasser avec une sincérité et une ardeur dont il faut que noire impartialité lui sache quelque gré.
On voit que je serais assez porté à absoudre Tlslam, en ne le considérant que comme doctrine, et en laissant à part les conséquences qu'il a portées dans les circonstances peu favorables où il était. Mais ses récents historiens, MM. WeilS Caussin de Perceval, William Muir et A. Sprenger, sont loin d*èlre unanimes sur ce point. M. Caussin de Perceval n'a pas voulu formuler, à vrai dire, de jugement général, ainsi que j'ai indiqué plus haut'. M. Â. Sprenger n'en est pas encore à ce point de son ouvrage qu'il ait à se prononcer sur Tensemble du Mahomëtisme ; mais il est assez probable qu'il se prononcera avec quelque indulgence. MM. W. Muir et Gustave Weil, qui ont terminé leurs livres, ont exprimé leur opinion, l'un pour condamner presque complètement , et l'autre avec une bienveillance qui me semble plus équitable.
Voici d'abord comment M. W. Muir fait la part du
* M. Gustave Weil, l'auteur de la Vie de Mahomet, a poussé plus loin ses recherches, et il s'est occupé de \ Histoire des Califes ^ à laquelle il a consacré dôjà plusieurs ouvrages, les meilleurs, sans comparaison, qui aient été faits sur ce difiicile sujet : HiJoire des Califes, de 632 à 1258, 5 vol. in-8% en allemand, Mannheim, 1846-1851; His.oire des califes abbassides en Egypte, de 1258 à 1517, 2 vol. in-8, Stuttgart, 1860-1862. H y a joint, en 1864, la traduction du Shrat-erraçoul, dont j'ai fait si souvent usage dans le cours de mon travail.
* Voir plus haut, page 19.
bien et celle du mal qu'il trouve dans l'islamisme : « Nous pouvons accorder sans peine, dit-il, que Mahomet a banni pour toujours quelques-uns des plus noirs éléments de la superstition qui, depuis des siècles, couvraient la péninsule. L'idolâtrie a disparu devant le cri de guerre de Tlslam; la doctrine de l'unité et des perfections inflnies de Dieu, et d'une Providence spéciale qui s'étend à tout, devint un principe vivant dans le cœur des sectateurs de Mahomet, aussi bien que dans le sien propre. Une résignation et une soumission absolues à la volonté divine, c'est le nom même de l'Islam, furent exigées comme la première condition de la religion. Les vertus sociales ne manquèrent pas non plus. Un amour de frères fut inspiré dans le cercle de la foi ; les orphelins furent protégés; les esclaves traités avec douceur; les boissons enivrantes défendues; et le Mahométisme peut se vanter d'une tempérance inconnue dans toute autre croyance.
« Mais ces bienfaits ont été achetés bien chèrement. En laissant de côté des considérations de moindre importance, trois conséquences radicalement mauvaises sont sorties de cette foi dans tous les temps et dans tous les pays, et elles ne cesseront dVn sortir tant que le Coran servira de fondement aux croyances. C'est d'abord la polygamie, le divorce et Tesclavagc maintenus et perpétués, sapant la moralité publique par sa base, empoisonnant la vie domestique et désorganisant la société. En second lieu, toute liberté reli-
»4 MAHOMET, GBAPTTRE TI.
gieuse est repoussée et détruite. Le glaive est le châtiment inévitable de tout ce qui nie rislam. La tolérance est inconnue. Enfin, c'est une barri^e infranchissable qui s'est élevée contre l'adoption du christianisme. On aurait grand lort de s'imaginer que le Mahométisme puisse jamais préparer les voies à une doctrine plus-pure... L'Arabie idolâtre, à en juger par analogie avec d'autres nations, aurait pu s'élever à la vie spirituelle et adopter la foi du Christ; TÂrabie mahométane, autant que peuvent le voir des yeux humains, est fermée à l'action bienfaisante de TÉvangile... L'épée de Mahomet et le Coran sont les plus funestes ennemis de la civilisation, de la liberté et de la foi que le monde ait jusqu'à présent rencontrés*. »
Je ne répéterai pas ce que j'ai dit plus haut sur tous ces points ; mais il en est un cependant sur lequel je veux insister. Je ne crois pas du tout avec M. W. Muir que l'Arabie idolâtre pût devenir chrétienne, pas plus qu'elle n'avait été juive. Le raisonnement de M. W. Muir serait juste si, en efTet, le christianisme n'avait point tenté de convertir les Arabes avant Mahomet ; mais il y a fait de vains efforts pendant quatre ou cinq siècles; et il n'a pu se faire accepter. Ëût-il été accepté plus tard? Il est per-
< M. William Muir, The Life of Mahomet, t. IV, p. 320 et suiv. A la suite de ce jugement général, M. W. Muir le confirme en essayant de montrer toutes les inconséquences du caractère de Mahomet et celles du Coran.
mis d'en douter ; et ce sont là des questions où, comme le dît M. W. Muir, il est bien difficile pour des regards humains de pénétrer; De nos jours, les Wahabites ont essayé de réformer Tlslam, et ils n ont pas songé à se faire chrétiens. L* islamisme a pour lui le fait; il a germé sur une terre où la foi chrétienne n'avait pu s'implanter. Les juifs non plus n'ont pas été convertis ; ety selon toute apparence, TArabie sans Mahomet se^ rait demeurée à jamais plongée dans les ténèbres de l'idolâtrie, ainsi que l'est encore une grande partie de l'Afrique.
Mais où je suis pleinement d'accord avec M. William Muir, c'est quand il dit que « Mahomet et le Coran, Tauteur de Tlslam et rinstrument de son succès, sont des sujets dignes de la plus sérieuse attention; et qu'il se déclare amplement payé de ses longs travaux s'il a pu contribuer, dans un degré quelconque, à les faire mieux juger l'un et l'autre*. »
Quant à M, G. Weil, son opinion est hautement en faveur du Mahométisme, et ce n'est pas moi qui la combattrai : « La doctrine de Dieu et des saintes destinées deThomme, dît M. G. Woil, prêchée par Ma* homet dans im pays qui était Hvré à la plus brutale idolâtrie, et qui avait à peine une idée de l'immortalité de l'âme, doit d'autant plus nous réconcilier
* M. William Muir, The Ufe of Mahomet, t. IV, p. 324. C'est par là que Tauleur termine les savants et assidus labeurs qu'il a consacrés au fondateur de rislaintsmc.
336 MAHOMET, CHAPITRE \i,
avec lui, malgré ses faiblesses et ses fautes, que sa vie particulière ne pouvait exercer sur ses adhérents aucune influence fâcheuse. Loin de se donner jamais pour modèle, il voulut toujours qu'on le regardât comme un être privilégié, à qui Dieu permettait de se mettre au-dessus de la loi commune ; et, de fait, on la considéré de plus en plus sous ce jour spécial. Nous serions injustes et aveugles, si nous ne reconnaissions pas que son peuple lui doit encore quelque autre chose de vrai, de bon et de bien. Il a réuni en une seule grande nation, croyant fraternellement à Dieu, les tribus innombrables des Arabes jusque-là ennemies entre elles. A la place du plus violent arbitraire, du droit de la force, et de la lutte individuelle, il a mis un droit inébranlable, qui, malgré ses imperfections, forme toujours la base de toutes les lois de Tislamisme ; il a limité la vengeance du sang, qui avant lui s étendait jusqu'aux parents les plus éloignés, et il l'a boinée à celui-là seul que les juges reconnaissaient pour le meurtrier. Il a bien mérité surtout du beau sexe, non-seulement en protégeant les filles contre l'atroce coutume qui les faisait souvent immoler par leurs pères, mais, en outre, en protégeant les femmes contre les parents de leurs maris, qui en héritaient comme d'une chose matérielle, et en les défendant contre les mauvais traitements des hommes. 11 a restreint la polygamie en ne permettant aux croyants que quatre femmes légitimes, au lieu de dix, comme c'était
Tusagc, surtout à Médine Sans avoir entièrement
émancipé les esclaves, il leur a été utile et bon de bien des manières Pour les pauvres, il a nonseulement recommandé toujours la bienfaisance à leur égard ; mais il a formellement établi un impôt en leur faveur, et il leur a fait une part spéciale dans le butin et le tribut. En défendant le jeu, le vin et toutes les boissons enivrantes, il a prévenu bien des vices, bien des excès, bien des querelles et bien
des désordres Quoique nous ne regardions pas
Mahomet comme un vrai prophète, parce qu'il a employé, pour propager sa religion, des moyens violents et impurs, parce qu'il a été trop faible pour se soumettre lui-même à la loi commune, et parce qu'il s'appelait le sceau des prophètes, tout en déclarant que Dieu pouvait toujours remplacer ce qu'il avait donné par quelque chose de mieux, il a le mérite néanmoins d'avoir fait pénétrer les plus belles doctrines de l'Ancien et du Nouveau Testament chez un peuple qui n'était éclairé par aucun rayon de la foi, et il doit à ce titre paraître, même à des yeux non mahométans, un envoyé de Dieu*. »
Pour ma part, je ne vois pas trop ce qu'il y aurait à reprendre dans ce jugement de M. G. Weil. Je ne veux y ajouter qu'un seul et dernier trait : la lecture du Coran, tout étrange qu'il est, loin d'ébranler jamais la confiance de personne en Dieu, ne peut que la raf-
> H G. Weil» Mohanuned der Prophet, p. 400 et suiv.
'i3S MAHOMET, CHAPITRE VI.
fermir et la fortifier encore, même dans les âmes les plus croyantes. La conviction de Mahomet est de celles qu*aucune autre ne dépasse. Il en est de plus pure, sans doute, et de plus éclairée ; il n'y en a pas de plus sincère ni de plus puissante.
TRADUCTION DE SAYARY
EL FATIHA