L INTELLIGENCE
A mesure qu'il avançait dans la vie, Maine de Biran sentait ses impuissances grandir. Sa plainte à ce sujet devient ininterrompue. Elle a quelque chose de poignant. Se dégager du monde qui l'entraînait sans le séduire, se retirer en lui-même, s'y faire une retraite et une solitude où il jouirait de son âme et vivrait la vraie vie : tel était le but qu'il avait poursuivi avec toute l'ardeur et la persévérance dont sa volonté fléchissante, mais jamais rebutée, était capable. Or il se trouvait qu'au moment où son âge et le monde lui rendaient cette retraite plus facile, sa vie intérieure elle-même semblait baisser. De ce regard pénétrant dont rien ne voila jamais la lucidité, il voit pâlir, avec les forces du corps, la lumière de la pensée : il assiste vivant ù sa propre mort. Mais il n'en est pas le spectateur inerte K II ne se résigne pas à cette dé-
1. La manière ia plus pénible de mourir à soi-même, c'est de mourir à tout
chéance. Et c'est un spectacle admirable de le voir poursuivre son œuvre comme au milieu des ruines, compléter ses doctrines, renouveler sa pensée, aborder enfin, par un dernier effort, des terres nouvelles, plus fermes et plus lumineuses vers lesquelles, dès le début, son âme à son insu était orientée.
La théorie de la croyance à laquelle il était enfin parvenu, ne pouvait être la dernière démarche de son esprit ni le dernier mot de son système. Il y avait, en effet, des lacunes en cette doctrine. Pour relier entre elles les apparitions intermittentes de l'effort et servir dappui aux modes que nous percevons hors de nous, il avait trouvé la substance : Fâme d'un côté et de l'autre la matière. Mais ce concept qui se réfère à un objet inaccessible, paraît suspendu dans le \àde. Il nous permet, il est vrai, de dépasser l'expérience ; mais ce ne sera véritablement un progrès que si nous pouvons le dépasser lui-même et l'appuyer sur une intuition. Si l'on n'y réussissait pas, on se trouverait ramené à une sorte de conceptualisme qui rappelle, s'il ne lui est pas identique, celui que Maine de Biran a déjà condamné.
ce qui est le plus intime, à ces facultés dont l'exercice peut nous consoler de tout, lorsque nous nous rendons le témoignage intérieur de leur activité, de leur force et de leur bon emploi. Se sentir mourir par ce en quoi réside la vie intellectuelle et morale, sentir qu'on n'a plus dépensée forte, élevée, qu'on est dominé par une multitude de petites idées basses et frivoles, par des penchants et des goûts tout personnels, enfin n'avoir plus de personnalité réfléchie que ce qu'il en faut pour reconnaître la dégradation successive de ces facultés par lesquelles on s'estimait, on était content de soi, et qui chaque jour nous abandonnent : c'est bien là, certainement, la manière de mourir à soi-même la plus pénible (Pensées, p. 281),
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De plus, dire que les principes s'imposent à notre esprit et que, malgré que nous en ayons, ils règlent tous ses mouvements, c'est sans doute une réponse qui coupe court à toutes les polémiques; mais elle contraint la pensée plus qu'elle ne l'éclairé. L'assentiment qu'elle obtient a les allures d'une nécessité physique, aveugle et brutale : l'esprit est dompté; il voudrait voir. Il y avait là, pour un philosophe aussi avide de clarté que Maine de Biran, comme un aiguillon qui le poussait en avant.
Insuffisante sur le terrain où elle s'était placée, la théorie de 3Iaine de Biran était par ailleurs trop étroite. Il y avait des notions, et fondamentales, dont il paraissait avoir peu de souci. On l'a remarqué, et avec beaucoup de raison, dans les ouvrages importants où il semblait avoir donné l'expression définitive de sa pensée, Maine de Biran fait peu de place aux notions morales et à l'idée de Dieu.
C'est d'autant plus étrange que sa philosophie, dans son début, dans son développement et dans son terme, est dominée par un but pratique. Il cherche le chemin du bonheur et la règle de la vie : s'il est en marche vers la lumière, il est surtout en quête de vertu. Mais il la cherche d'une façon si active, il a une telle inquiétude de trouver une force apte à la conquérir; et, d'autre part, il a, du fait de son éducation, du milieu qui l'entoure, de sa droiture native, si peu de doute sur le devoir qu'il ne sent pas le besoin d'en examiner longuement la nature ou le fondement.
La règle, il l'a trouvée dans son âme, et même dans sa volonté. Ce qui le tourmente, c'est moins de connaître la
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voie qu'il faut suivre, cpie de s'assurer qu'il a l'énergie suffisante pour la parcourir. Et c'est à l'heure où, après une période très courte d'assurance superbe et de confiance en lui-mcme, il vient à douter de la vigueur et surtout de la persévérance de sa volonté, que, pour trouver un secours et un appui, il lève les yeux vers les idées morales et les considère en elles-mêmes et comme indépendantes de lui.
Le milieu où il vivait et les lectures qu'à cette époque il abordait, l'affermissaient dans ces tendances. Il se rend compte alors qu'il est trop absorbé par l'étude du moi, qu'il l'a isolé et que, en cette étude solitaire, on risque de perdre le sens de la vie sociale et de la vie religieuse, en un mot, de la vraie vie K
C'est une raison pour lui, non de condamner sa philosophie antérieure, mais de l'amplifier et de la rendre plus
1. Jai passé tout le temps de ma jeunesse à m'occuper de l'existence individuelle, ou des facultés du ?>wi, et des rapports fondés sur la pure conscience de ce moi avec les sensations internes ou externes, les idées, et tout ce qui est donné à l'âme ou à la sensibilité; je n'ai pas considéré les tendances objectives ou le but : d'une part, de cette activité interne, d'autre part, de toutes ces facultés passives, organiques ou spirituelles. Lorsque, étant déjà fort avancé en âge, j'ai réfléchi à ce but objectif et aux tendances de notre nature, ou de nos deux natures, j'ai méprisé tout ce qui m'avait le plus occupé auparavant et à quoi j'avais attaché de l'importance et quelque gloire. Je ine suis reproché d'avoir employé ma vie à un simple échafaudage, sans m'occuper de l'édifice ou de l'établissement approprié à l'humanité; mais je me sens un peu vieux pour recommencer la construction.
Cependant, en accordant aujourd'hui la primauté d'importance aux rapports de l'homme avec Dieu et avec la société de ses semblables, je pense encore que la connaissance approfondie des rapports du moi ou de l'âme de l'homme, avec l'homme tout entier (la personne concrète) doit précéder, dans l'ordre du temps, ou des études, toutes les recherches de théorie ou de pratique sur les deux premières relations [Pensées, p. 389-390).
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vraie. Son regard, au lieu de se concentrer sur un seul point, embrasse l'horizon, en fait le tour; et le moi qui menaçait de tout envahir, ramené à ses justes proportions, y est vu dans sa vraie lumière.
Toutes les notions ne se réduisent pas aux notions de substance et de cause. Il y en a d'autres, la vertu, le devoir, etc.. D'où viennent-elles? Où les voyons-nous? Quel est leur fondement? Quel est leur objet, et en ontelles un? Dès que ces questions se sont posées dans l'esprit de Maine de Biran , on pouvait pressentir la solution qui leur serait donnée. Au lieu de chercher, dans les vues nouvelles qu'il adopte, une infidélité à sa théorie fondamentale, un retour à des idées traditionnelles, un emprunt maladroit, il faut y reconnaître cette dialectique immanente qui pousse un esprit vraiment philosophique à tirer toutes les conclusions des principes qu'il a posés et à développer toutes ses tendances.
Le réalisme psychologique de 3Iaine de Biran devait le conduire à un autre réalisme et le ramener vers Platon. Qu'on se souvienne de la distinction qu'il établit entre les notions et les idées générales. Celles-ci sont arbitraires, nous les modifions à notre gré : elles dépendent des resseml>lances fortuites des choses et de la direction de notre regard; elles n'ont pas d'objet. A vrai dire, ce ne sont pas des idées; une contradiction essentielle les dissout, les empêche de se former. Particulières et con-
crêtes, elles se confondent avec la sensation; abstraites et en apparence générales, ce sont des résidus de sensations, des conceptions mutilées qui ne représentent rien de réel.
Les notions, au contraire, ne dépendent pas de nous; nous dépendons d'elles. Elles sont immuables; nous ne pouvons les modifier à notre gré. Elles se retrouvent identiques dans toute pensée qui s'éveille. Pour expliquer cette uniformité, pour endiguer ainsi les esprits, les acheminer tous vers un même but, les amener à la même conception et les y maintenir, il faut qu'il y ait, posé devant eux et à portée de leur regard, un objet unique. Il ne peut d'ailleurs y avoir d'idée vraie sans objet : l'idée est une vision mentale ; on ne peut voir le néant.
Il n'est pas malaisé de reconnaître, dans cette doctrine, la trace de la discipline primitive à laquelle Maine de Biran s'était soumis. Condillac, son maître, qui n'admettait que la faculté de sentir, rejetait hors du réel tout ce qui n'était pas une sensation. Lui, il étend le champ de l'expérience arbitrairement liuiité ; mais il tient pour vrai le postulat de la philosophie sensualiste : toute vérité vient de l'expérience, toute idée à laquelle on ne peut assigner un objet est une pseudo-idée, une conception arbitraire.
Dès lors, lorsqu'il sortit de la geôle où il s'était malheureusement enfermé, lorsque, portant son regard hors du moi, il vit dans toute son ampleur le problème de la connaissance et se trouva en face des idées de devoir, il n'avait, à moins de renier le plus intime de sa pensée, que deux partis à prendre, ou de reléguer ces idées parmi les idées générales, arbitraires et sans valeur, ou de leur
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assigner un objet. Mais il est plus juste de dire que, de ces deux voies, une seule lui était ouverte. Il ne pouvait songer à mettre en doute le devoir. C'eût été donner un démenti à sa vie tout entière, et tout son être eût protesté. Il ne lui restait plus, pour sauvegarder ces idées, qu'à leur assigner un objet, à se rallier à la seule forme du réalisme qui demeure intelligible, et qu'à les situer en Dieu.
Nous arrivons a Dieu par deux voies : l'une plus sûre mais plus longue, l'autre plus prompte mais plus obscure, par le raisonnement et par la vision directe.
Le principe de causalité qui nous apparaît en même temps que l'effort et dont le moi, dès qu'il surgit, se trouve pourvu, nous conduit du moi à l'âme, de l'âme à Dieu. C'est sur lui qu'il faut s'appuyer.
Ceux qui lui substituent le principe de substance s'égarent fatalement et s'acheminent vers un monisme où Dieu s'anéantit et où le moi disparaît. Le moi est pourtant attesté par la conscience, il est cette conscience ellemême. On ne le sauvegarde qu'en utilisant, pour le dépasser, le principe qu'il nous révèle en se posant, le principe de causalité : le moi est ainsi rattaché à l'âme et l'âme à Dieu. Pour accepter cette conclusion et pour s'y tenir, il n'est pas nécessaire de comprendre la nature de ce lien; il nous est donné comme un fait et cela nous suffit. Il y a une cause universelle : Dieu est'.
Il est intelligent. L'intelligence luit dans l'œuvre; comment l'ouvrier en serait-il dépourvu'-?
1. Éd. Cousin, t. IV, p. 399-iOO; Œuvres inecliles..., l. III, p. i6.