Pensées, p
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Supprimer d'un geste violent, mais décisif, la tristesse et la douleur, éliminer le mal, s'attacher au bien et s'y établir d'une volonté inébranlable, quel rêve! C'est une mort du sentiment. Comme la vraie mort, elle a des attraits auxquels ne résistent pas les âmes faibles et douloureuses. Mais elles s'aperçoivent bientôt du vide de cette doctrine. Les paradoxes hautains du stoïcisme ne sont que des jeux de logique. On n'élimine pas la douleur K Et la volonté, on peut essayer de la raidir et de l'immobiliser dans une attitude héroïque ; on n'y réussit pas ~.
Maine de Biran Fa tenté pourtant. Il a cru qu'on pouvait, puisqu'on les prévoyait, se mettre en garde contre les écarts futurs de la liberté et les prévenir. Si l'expérience de nos faiblesses peut énerver la volonté en lui inspirant la défiance, le sentiment de son pouvoir et de son efficacité peut l'affermir. « Le souvenir d'un acte renferme le sentiment de la puissance de le répéter. Ce sentiment, aperçu dans le présent, est prévu pour le temps futur. L'agent moral prédétermine ses actes à venir, contractant ainsi un engagement qu'il se sent libre de remplir. »
C'est ainsi que, dupoint où nous sommes, nous projetons notre volonté dans l'avenir, nous en redressons dès maintenant le fléchissement possible, et nous la fixons. Pour y parvenir, nous ne nous appuyons pas seulement sur nousmêmes, mais sur quelque chose de ferme et d'immuable, l'idée du devoir, qui ne varie pas, qui ne passe pas, et à laquelle on peut suspendre et attacher sa volonté.
1. Pensées, p. 365-370; Œuvres inédites..., t. 111, p. 527-529.
2. Sa morale pratique (du stoïcisme) est au-dessus des forces de l'iiumanité {Pensées, p. 409).
Elle se lie ainsi elle-même par des liens d'une heureuse nécessité. Qu'on ne la redoute pas, il ne faut craindre que celle qui vient d'en bas, de la matière, du corps, des sensations aveugles et fatales. Celle qui vient d'en haut, de la région des idées, est libératrice : elle nous arrache à la servitude de l'instinct pour nous porter vers la lumière et nous y établir.
La théorie était belle sans doute, mais les espérances qu'elle faisait concevoir étaient chimériques. Maine de Biran avait trop de sincérité pour ne pas le reconnaître et pour s'y tenir malgré les démentis de l'expérience.
Il n'y trouvait ni force ni appui. Elle n'en fournit pas en effet. D'où viendraient-ils? De l'idée du devoir? Cette idée abstraite est par elle-même inerte et inefficace. De la liberté? Mais la liberté, la liberté nue reste inactive aussi longtemps que rien ne la vient solliciter. Du sentiment qui la meut? Mais il est variable; et autant que la liberté ellemême, il a besoin d'être fixé : il nous faut pour l'appuyer une force plus haute, celle que Dieu nous fournit ^ Tout ce qui nous vient de ce côté, Maine de Biran l'appelle une grâce.
C'est le point précis de la lutte. C'est ici que Maine de Biran se sent menacé dans son autonomie et craint de voir, avec l'indépendance de sa volonté, sombrer sa personnalité elle-même. Il lutte en désespéré; il ne cède que con-
1. Le secours de Dieu nous est nécessaire dans les choses mêmes qui sont, ou paraissent être en notre pouvoir. Je me trouve dénué de toutes mes facultés, précisément parce que j'ai trop compté sur moi-même, et que je n'ai pas pris l'habitude de me confier dans un secours et un appui supérieur, de le demander par la prière afin de me fortifier {Pensées, p. 291-292).
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traint. Et c'est un spectacle du plus haut intérêt de suivre, dans le journal où il a laissé le récit fidèle de ses inquiétudes et de ses enquêtes, le mouvement de sa pensée. Malgré ses résistances intimes, son ascension est continue vers une vérité plus compréhensive. Il ne résiste pas à la lumière ; il serait difficile de rencontrer une âme plus sincère, plus loyale, plus vraiment disposée à se soumettre à la vérité. Mais il la voit mal. C'est en lui-même, en effet, ([u'il la cherche : c'est par la conscience qu'il veut l'atteindre. Or, démêler dans un acte réel, vivant et lilDre, toutes les forces qui se composent, pour le produire, est une entreprise malaisée ^. Quelque aptitude qu'il ait pour s'examiner lui-même, quelque prompt et quelque aigu que soit son regard intérieur, il ne faut pas être surpris de ce que, devant un objet si complexe et si mobile, il demeure indécis. Il n'avance qu'avec précaution dans cette étude, et aussi avec crainte. Il ne veut pas nier l'action de Dieu que sa faiblesse réclame et que d'ailleurs il sent présente, il peut encore moins se résoudre à abdiquer sa liberté ; il lui semble qu'il disparaîtrait avec elle. Nous allons pourtant le voir, malgré ses résistances, restreindre de jour en jour le champ de cette faculté, atténuer son rôle et en venir, sinon à la nier, du moins à transformer entièrement son concept.
Quelle est la part que nous pouvons revendiquer dans 1. Pensées, p. 3o9.
nos actes libres? Quelle est celle qu'il faut absolument laisser à Dieu?
La solution, nous pouvons la pressentir. Le moi, pour Maine de Biran, est synonyme de liberté. Tout ce qui est actif et libre lui appartient; tout ce qui est passif et nécessaire vient de Dieu : c'est là que, d'une manière incontestée, peut s'établir son domaine. Il faut lui attribuer et les idées qui dépassent le pouvoir de l'esprit, et les sentiments qui nous portent au bien K Ils sont variables, s'atténuent et semblent parfois disparaître. Faibles, ils deviennent encore une barrière contre le mal; vifs, ils nous entraînent vers le bien, quelquefois avec tant de force que l'acquiescement de la liberté sans lequel ils resteraient inefficaces, est vraiment trop aisé : nous n'avons qu'à céder à un attrait facilement vainqueur. C'est par là que Dieu aborde la volonté et que, sans la contraindre, il la conduit.
11 agit encore sur elle d'une façon plus directe. Il est en nous, et nous le sentons présent d'une présence vraiment active : il nous invite à la pratique de la vertu, nous retient dans le bien, nous pousse au mieux. Ce serait une objection puérile de dire que nous n'entendons pas sa voix, que du moins elle est inarticulée et indistincte. Deux amis dont les âmes, par suite d'une communauté de nature et d'aspirations, se trouvent liées l'une àl'autre , arrivent même
1. Tout ce que notre volonté ne fait pas, tout ce que nous apercevons dans nos idées, ou sentons en nous-mêmes comme indépendant de notre action présente ou passée, et de tous nos pouvoirs, nous pouvons bien l'attribuer à Dieu. Mais, réciproquement, ce que nous apercevons ou sentons comme le produit actuel ou virtuel de notre force propre ne saurait ctre attribué à Dieu, cause créatrice suprême, en qualité de cause efficiente {Pensées, p. 295-296).
sans parole à communiquer entre eux : il se fait alors, par des moyens qui échappent à la conscience, comme une transfusion immédiate d'idées et de sentiments. Ce que peuvent des créatures, malgré l'espace qui les sépare et le corps qui leur est un obstacle, Dieu qui est esprit et nous est plus intime que nous-même, ne le pourrait-il pas 1 ? Son verbe est plus transparent que la parole et plus lumineux que la pensée : il pénètre quand il veut dans notre esprit; et, sans bruit, il l'éclairé, l'échauffé et l'entraîne.
Sommes-nous sans action sur ces sentiments ? et ces paroles intérieures, quoique divines, se font-elles entendre sans que le moi ait à intervenir? Oui sans doute, et souvent. Mais, souvent aussi, ces sentiments et ces paroles, par quelque endroit, relèvent de notre vouloir; et c'est par là que Maine de Biran essaie de reconquérir partiellement le terrain perdu pour la liberté.
Nous ne pouvons sans doute, brusquement et par un acte de volonté, éveiller en nous l'amour du bien, le goût de la vertu ; nous pouvons cependant l'alimenter, en rendre le retour plus fréquent, la présence plus durable il y a une affinité naturelle entre le bien et notre âme ; il
1. Il peut y avoir de telles relations entre certains êtres, certaines âmes, qu'elles aient la faculté de voir, ou plutôt de sentir immédiatement ce qui est respectivement dans chacune d'elles, sans l'intermédiaire des sens extérieurs ordinaires... Ceux qui attribuent tout ce qui est dans l'Ame à l'intluence du langage parlé, et qui ne croient pas que Dieu même ait pu parler à l'âme humaine sans frapper l'oreille ou la vue par les signes articulés ou écrits qu'il leur a enseignés, ceux-là, dis-je, se font une idée bien étroite des facultés de notre âme, et sont conduits à matérialiser en quelque sorte l'action qu'elle reçoit ou qu'elle exerce, en dehors et au dedans, en la limitant aux sens externes comme à ses instruments uniques (Pensées, p. 373- 374).
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nous est difficile de fixer sur lui notre pensée sans nous sentir portés vers lui : la méditation, si elle est assidue, nourrira les bons sentiments et les rendra plus vivacesi. Plus puissante encore, la pratique du bien nous aidera dans cette œuvre. Il y a, de nos sentiments à nos actes, action et réaction : nous faisons le bien parce que nous l'aimons; mais inversement, il est vrai aussi que nous Faimons parce que nous le faisons -. Négligé, il perd pour nous de son agrément ; nous cessons de l'aimer. Mais c'est nous qui avons tué l'amour, nous aurions pu l'entretenir et l'accroître.
Il ne dépend pas de nous que les paroles divines qui retentissent au fond de nos âmes, soient proférées ; il dépend de nous de les entendre. Quand nous laissons pénétrer au dedans tous les bruits du dehors et que nous ne tentons même pas de réprimer le mouvement des passions, l'esprit parle en vain; il ne domine pas ce tumulte, sa voix s'y perd. Nous accueillons ses paroles à notre gré, ou nous les éconduisons; nous pouvons même les provoquer 3.
1. Nous employons les actes qui sont en nous, et dépendent de notre volonté, pour exciter des sentiments qui n'en dépendentpas immédiatement ; et ces sentiments excités donnent à leur tour aux actes volontaires ou intellectuels une énergie et une constance qu'ils n'auraient pas en eux-mêmes. C'est celte action et réaction perpétuelles de l'actif et du passif de notre être qui explique certains effets mixtes de l'intelligence et de la sensibilité, qui semblent quelquefois avoir un caractère surnaturel. En pensant, par exemple, volontairement et souvent à la cause suprême de qui nous dépendons, en la priant et implorant son secours, celte action même de prier excite dans l'âme divers sentiments de désir, d'admiration, d'attendrissement... [Pensées, p. 308).
2. Mais comme cette douceur de la grâce doit être méritée, ce sont les œuvres qui font naître l'amour, et l'amour produit les croyances (Pensées, p. 347).
3. ... La présence de Dieu s'annonce par un état interne de calme et d'élé-
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Il y a un moyen plus efficace encore de les éveiller. Elles dépendent de Dieu. Nous pouvons agir sur lui par la prière. Tout à la fois psychologue et mystique, Maine de Biran reconnaît à la prière une double efficacité, l'une naturelle, l'autre surnaturelle. Elle est une forme du désir plus efficace que les autres : elle est en effet accompagnée de la confiance qu'elle sera réalisée; elle agit donc sur nous par elle-même. Elle détermine de plus le secours de Dieu ^.
Libre, sous l'attrait du sentiment ou l'appel de ces voix intérieures, le moi a une influence sur leur apparition; il retrouve donc partiellement son autonomie. Que faudrait-il pour qu'elle fût complète? Que le premier sentiment vif de la vertu fût, non pas une faveur gratuitement et arbitrairement octroyée par Dieu, mais une récompense accordée à notre mérite : seule, sans secours immérité, la volonté, par une libre décision, opterait pour
ration qu'il ne dépend pas de moi de me donner, ni de conserver, mais qui pourrait devenir plus habituel par un certain régime intellectuel et moral auquel il serait temps de me soumettre, par l'oraison du silence ou la méditation (Pensées, p. 315-316).
1. Je voudrais considérer les effets psychologiques de la prière. Nul doute que ce ne soit l'exercice le plus propre à modifier l'âme dans son fond, à la soustraire aux influences des choses extérieures, et à tout ce monde de sensations et de passions. En se mettant en la présence de Dieu, de cet infini, de ce parfait idéal, l'àme est pénétrée de sentiments d'une autre nature que ceux qu'elle nourrit ordinairement. Quand la lumière divine commence à nous éclairer, alors on voit dans la vraie lumière ; il n'y a aucune vérité que l'intuition ne saisisse, les mêmes choses qu'on avait entendues cent fois froidement et sans fruit nourrissent l'âme comme d'une manne cachée. Sontce là les produits d'une iniluence surnaturelle qui s'exerce momentanément? N'est-ce pas le résultat de certaines dispositions, d'une sensibilité plusélevée au-dessus de celle qui nous met en rapport avec le monde extérieur {Pensées, p. 406) i
le bien. Le premier acte lui vaudrait une grâce ; celleci à son tour susciterait une volonté meilleure qui amènerait une grâce plus haute. Dans cette ascension vers le parfait, nous ne monterions pas seuls. Dieu serait à côté de nous pour nous fournir, à l'heure opportune, l'appui nécessaire ; mais c'est nous qui aurions fait le premier pas et la démarche décisive. Nous aurions besoin pour accomplir cette œuvre d'une force divine ; mais c'est nous qui l'aurions méritée. Elle ne dépendrait pas de nous dans sa nature; mais elle en dépendrait dans son apparition. L'œuvre accomplie serait sans doute le résultat d'une collaboration humaine et divine ; mais c'est nous qui en aurions l'initiative : elle serait vraiment notre œuvre, nirtre liberté serait reconquise ou mieux sauvegardée ; et la grâce ne serait plus un caprice divin, elle deviendrait un acte de justice ^
Arrivé à ce point, Maine de Biran se croit en possession
de la vérité. Elle se trouve à égale distance du stoïcisme
et du catholicisme. L'un accorde trop à la volonté, et
'l'autre trop à la grâce. Nous ne pouvons pas tout; mais
nous pouvons quelque chose. Le secours de Dieu est néces-
1. Je conçois que le christianisme et le stoïcisme pourraient être conciliés dans ce sens que l'homme, usant de sa liberté ou de son activité morale propre, commencerait à opérer de lui-même le bien que sa raison lui montre, en luttant contre ses passions; mais il ne pourait aimer le souverain bien, s'y attacher constamment, ni s'élever à lui parfaitement, sans le secours d'une grûce spéciale que Dieu lui accorderait comme récompense de ses efforts propres. Autrement, il est impossible de concevoir la justice suprême appliquée à l'homme ; il semble que Dieu choisisse arbitrairement et sans motif, ceux qu'il lui plaît d'orner de toutes les perfections, en abandonnant les autres à toutes les misères de l'humanité. Placita enim eral Deo anima illius. Pourquoi une âme qui n'a encore rien fait pour le bien est-elle plus agréable à Dieu qu'une autre (Pensées, p. 302)?
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sairc ; l'aquiescement de la volonté ne l'est pas moins. Les deux doctrines d'ailleurs, quoique dissemblables, sont moins distantes qu'elles ne le paraissent. Le stoïcisme remet la direction de la vie aux mains de la volonté appuyée sur la raison. Mais la raison humaine, individuelle, est une participation à la raison universelle et absolue : c'est vraiment le reflet, ou mieux encore, une parcelle de l'intelligence divine. Quand nous nous appuyons sur elle et que nous marchons à sa lumière, c'est vraiment Dieu qui nous guide et nous soutient. Là aussi nous dépendons de Dieu, mais d'une dépendance plus sèche, plus dure, moins filiale ^. Maine de Biran est heureux de constater cet accord. Ce n'est qu'avec peine qu'il se détache dune doctrine qui lui a offert un abri momentané. Il va pourtant s'en détacher de plus en plus.
1. Sous les rapports psychologiques il y a beaucoup d'analogie entre l'état de l'âme d'un philosophe stoïcien, tel que Marc-Aurèle, et celui d'un parfait chrétien. Tous deux séparent constamment en eux-mêmes ce qui est de l'âme et ce qui est du corps. L'esprit lutte également dans tous deux contre la chair; ils se font une idée semblable de la vertu, de la perfection de l'homme, qui consiste à se mettre au-dessus de tous les vains désirs, des caprices de l'imagination, de la sensibilité, et à maintenir son âme exempte de plaies et de souillures. Tous deux se réjouissent intérieurement du bien de l'âme; avec cette différence essentielle, il est vrai, que le chrétien place hors de lui et plus haut que lui le principe de sa force, tandis que le stoïcien la met en lui-même '. Mais quand on exa mine psychologiquement la notion que le philosophe attache à celte âme qu'il cultive, respecte, honore en lui-rnrme, à cette raison absolue qu'il consulte et prend pour guide, on voit que l'âme, le génie, qui est dit être en nous, est autant hors du moi, ou audessus de lui, que Dieu le Père est au-dessus et hors de l'homme : c'est l'idée du Fils, médiateur entre Dieu et l'homme, qui différencie uniquement le chrétien {Pensées, p. 3ô'J-3C0j.
1. Le manuscrit porte ici, en marge, la note suivante : <i Encore cette différence a'évanonit-elle, quand on considère que la raison, comme l'entend Marc-Aurcle, est dans l'homme sans être à lui, qu'U la reçoit comme par émanation, d'une eource plus haute, d
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La vertu est l'œuvre commune de l'homme et de Dieu. Elle relève de Dieu : c'est lui qui fournit la force de l'accomplir. Elle appartient à l'homme : c'est lui qui en a l'initiative. Peut-on la lui laisser? Vouloir, c'est choisir; et choisir, c'est aimer. Ne faudra- t-il donc pas qu'il y ait, précédant tout acte de volonté, même le premier, un amour, un attrait et une sollicitation de Dieu? De plus, accueillir la grâce, se livrer à son attrait, c'est la grâce essentielle- Pour incliner la volonté vers un objet extérieur et un acte de vertu, il faut une sollicitation intérieure ; mais, pour céder à cette sollicitation, n'en faut-il pas une autre? Ne faut-il pas que cette force auxiliaire qui nous aide à nous déterminer, non seulement environne la li • berté, mais la pénètre et lui fournisse l'énergie suffisante pour cette démarche décisive qui est le libre choix?
Avec des hésitations, des retours, de vrais scrupules, Maine de Biran en vient à retirer à la liberté et cette initiative qu'il lui avait accordée, et même la pleine propriété de la décision et du choix qui parait la constituer.
Il y a au fond de nos âmes un amour inné de la vertu : Nous tendons au bien, spontanément, nécessairement ; c'est de ce côté que notre volonté est orientée, comme notre intelligence est tournée vers la vérité. Or Dieu est le bien comme il est la vérité. C'est donc vers lui que nous allons par toutes nos facultés, ou plutôt c'est lui qui nous attire K
1. L'âme par ses désirs, et en vertu de sa nature intellectuelle, tend à l'union avec Dieu (^Pensées, p. 38 1'
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Cet attrait est fondamental : il est contemporain du premier acte de la liberté; et, logiquement, il lui est antérieur. Sans amour, nous pourrions juger; mais entre deux voies ouvertes à notre acti\'ité, nous ne parviendrions pas à choisir : l'amour est la condition de la liberté. Il la précède, la sollicite, il la restreint. Il ne la détruit pas : elle y perd peut-être quelque chose de son indépendance; mais elle ne disparait pas, si elle peut céder ou résister aux attraits qui la circonviennent, si elle conserve une pleine possession d'elle-même et que la libre décision lui appartienne. Lui appartient-elle? N'est-elle pas, elle aussi, entre les mains de Dieu?
Ce qui éveille sur ce point l'inquiétude de Maine de Biran et lui inspire un doute, c'est que, comme ses impressions, sa volonté est mobile. Elle est mobile, non seulement dans le choix, ce qui attesterait sa liberté; mais en elle-même, dans son fond, ce qui semble révéler sa dépendance : elle est forte ou faible selon les jours . Prendre une décision et la tenir est une œuvre tantôt aisée , tantôt ardue ; et ces variations ne ressortissent pas à l'œuvre qu'il s'agit d'entreprendre, mais à la volonté elle-même, qui est débile ou vigoureuse.
D'où lui vient cette force ou cette faiblesse ? Maine de Biran déclare que, s'il se consulte lui-même et s'en rapporte à son expérience intime, elle vient immédiatement du corps. Tout notre être moral lui est intimement lié. On a voulu établir une séparation complète, et même une opposition, entre l'âme et le corps, la pensée et la matière ; et l'on a cru la voir dans ce fait que la ruine progressive de l'organisme n'entraîne pas la décadence de la pensée. On s'est
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trompé. La pensée sans doute paraît surnager et même devenir plus active, quand le corps vieilli commence à s'affaisser; c'est que la partie du corps qui lui sert d'organe n'est pas encore atteinte. Qu'elle le soit; et, dans un corps en apparence sain, on la verra vaciller et bientôt s'éteindre, comme une flamme sans aliment'. Il en est de même de la volonté, qui est la racine de tout acte d'intelligence aussi bien que de tout choix : elle est solidaire de l'état du corps, reçoit de là, du moins en apparence, toute sa force ou sa faiblesse et disparait avec lui. Cette dépendance est un fait"-. Physiologistes et théologiens ne peuvent le méconnaître : il y a là pour eux un point sur lequel leurs dissentiments doivent cesser, et comme un terrain de conciliation. Le fait admis, ils peuvent l'interpréter à leur guise. Pour les uns, les premiers, c'est par là que la volonté humaine se rattache à la matière, à la nature qui est la mère universelle et le réservoir inépuisable de l'être. Pour les autres, le corps n'est que l'intermédiaire de l'action divine : Dieu, par lui, reprend partiellement possession de notre volonté et remédie à son indigence en lui fournissant de sa force. C'est parmi ces derniers que se