LE MILIEU
Quand Maine de Biran, chassé de la vie publique par la tempête révolutionnaire, se demandait, sous les ombrages de Grateloup, quel était le chemin du bonheur et si sa pensée n'enveloppait pas une force qui le pût soustraire aux variations douloureuses de sa mobile nature, il se trouvait que la philosophie, après avoir proscrit l'activité, la réclamait derechef sans arriver à la ressaisir : épuisée et comme mourante, il lui fallait un sang plus jeune et une nouvelle vie.
De quel noble élan on lavait vue partir deux siècles auparavant! C'était plus qu'un réveil, c'était une renaissance.
L'autorité si longtemps souveraine et dominatrice
d'Aristote venait de décliner et, par son déclin, de jeter le discrédit sur la tradition tout entière. La pensée humaine se trouvait enfin libre, sans maître. Mais elle était sans guide. Ce qui lui avait paru d'abord une conquête, lui sembla vite une indigence ; et il se trouva des têtes bien faites à qui Foreiller du doute paraissait dur et qui, au lieu du repos, y trouvaient l'inquiétude. Il fallait la calmer. Où trouver désormais la vérité, qu on avait jusqu'ici reçue toute faite, et sur quel fondement l'appuyer? C'est de ce côté que se porta tout l'effort de la philosophie moderne : c'est ce qui en fait l'unité.
On a quelquefois opposé ce mouvement philosophique à la rénovation de l'art et à l'esprit classique. C'est bien à tort. Des deux côtés, sous des apparences contraires, il n'est pas malaisé de découvrir les mêmes aspirations et les mêmes tendances.
Les écrivains et les poètes semblent n'avoir d'autre souci que de restaurer la tradition, que les philosophes méprisent. Ceux-là sont inclinés vers le passé ; ceux-ci se tiennent debout, les yeux vers l'avenir. Les uns sont prêts à jurer sur la parole du maître, du même maître dont les autres ont définitivement secoué le joug. Mais les uns et les autres sentent le besoin d'une rénovation. L'art a dévié, s'est encombré de surcharges inutiles : il faut l'en débarrasser et le ramener à sa direction primitive. Les eaux de la doctrine se sont corrompues : il faut remonter à leur source pour les retrouver dans leur pureté native et leur fraîcheur immortelle. Les classiques prêtent peutêtre trop aisément l'oreille aux querelles pédantes qu'agitent autour d'eux les interprètes d'Aristote et se lais-
sent parfois entraîner à y prendre part; mais pourtant ce qu'ils attendent du passé, ce nest pas tant des préceptes que des exemples. Si les anciens, dans la recherche de la beauté, ont été plus heureux que les barbares et que le moyen âge, c'est qu'ils l'ont poursuivie d'un élan plus joyeux et plus jeune; ils étaient plus près de la nature. Ce qu'on demande à leurs écrits et ce qu'on y trouve, c'est « Taimable simplicité du monde naissant » . « Tout est bien sortant des mains de la nature », dira-t-on plus tard. N'est-ce pas un écho? Et n'est-ce pas la pensée de Fénelon que, dans un autre esprit sans doute et dans une langue nouvelle, Rousseau jette à son siècle comme un défi?
Tous les philosophes, du moins tous les chefs d'école, ont le même souci : se libérer des opinions inspirées par l'habitude ou l'éducation et reçues sans contrôle, afin d'aller puiser la vérité à sa source. Mais, pour cela, ils pensent qu'il est inutile de scruter les origines et d'interroger l'antiquité; ce qu'on cherche si loin est près de nous. En un sens, l'humanité est toujours jeune : en elle il y a un fond sur lequel l'habitude n'a pas de prise, que l'éducation peut recouvrir, mais ne peut faire disparaître; il s'agit de le retrouver.
Descartes, mettant à part les vérités religieuses, trouvera ce fond dans le fait de la pensée, qui résiste au doute, même hyperbolique : c'est lo roc sur lequel on peut bâtir. La pensée n'est pas primitive, dira Locke ; elle est un tout complexe, une synthèse, le résultat d'une longue évolution; le vrai point de départ de la connaissance est la sensation, et le reflet qu'elle laisse d'elle-même dans la
MAINE DE BIRAX.
conscience est la réflexion. L'origine de la pensée ne peut être multiple, ajoute Condillac. La sensation est manifestement la première dans l'ordre du temps : c'est par elle que le reste débute et se développe; elle suffît à tout.
Tandis que se déroulent ainsi, en métaphysique et en psychologie, les conséquences du mouvement inauguré par Descartes, les vérités qu'il voulait mettre à l'abri, hors des prises de la pensée individuelle, sont elles-mêmes soumises à une enquête et violemment attaquées : là aussi, écartant ce qu'on regarde comme conventionnel, on s'efforce d'aller à ce qui est primitif. Voltaire s'en prend, non seulement à la religion catholique, mais à toute religion positive : son point de départ est la religion naturelle. Il aurait peut-être dû, pour aller jusqu'au bout de son dessein, proscrire l'éducation ; c'est d'elle au contraire qu'il attend le progrès de l'humanité, de cette humanité naturellement bien infirme, mais qu'on peut « dresser à la raison » comme à la folie. Rien de bon ne peut sortir de l'éducation, dira Rousseau; elle est essentiellement mauvaise, comme la civilisation. C'est d'elle que vient tout le mal qui ronge les sociétés et par elle que tout se corrompt. Il faut s'en affranchir pour revenir à la nature.
On le voit, ce qu'ils poursuivent tous d'une enquête hardie, quelquefois douloureuse et qui bientôt le deviendra plus encore, c'est la vérité pure d e tout alliage. Et l'on reconnaîtra aisément la même tendance j usques dans la pensée de Ronald qui demande la vérité, toute la vérité, au témoignage delà tradition, jusques dans cette raison universelle et vraiment infaillible à laquelle Lamennais fait appeL
Libre de toute contrainte et de toute autorité, désormais hors de page, la raison humaine ne pouvait compter que sur elle-même et se trouvait réduite à Fheureuse nécessité de faire des découvertes. Elle y était de plus entraînée parla science qui, née d'hier, se suffisait déjà et, dès ses premières démarches, se sentait sûre d'elle-même.
Qu'avait découvert la scolastique dans les sciences de la nature, et que restait-il de son enquête plusieurs fois séculaire? Rien ou à peu près rien. C'est que l'enquête était mal conduite et qu'elle tendait à un but inaccessible : elle n'avait souci que de l'essence des choses, des substances qui sont et seront éternellement hors de nos prises, et n'employait que le raisonnement, le syllogisme qui n'est et ne peut être un instrument de découverte. La science moderne avait définitivement renoncé aux substances pour ne s'occuper que des phénomènes, restreint son domaine pour n'en garder qu'une partie, mais une partie qu'elle pourrait explorer en toute sécurité et qui n'échapperait pas à son étreinte; au syllogisme, elle avait substitué l'expérience, moins ambitieuse et plus prudente, qui renonce à deviner ce que doivent être les choses pour apprendre patiemment de la nature elle-même ce qu'elles sont, et l'induction qui nous permet d'étendre et de coordonner les réponses que l'expérience fournit. Déjà la science du monde et de la nature se formait sur un nouveau plan. Ce n'était qu'une ébauche incomplète, mais qu'on sentait ferme et qui laissait déjà deviner ce que serait le tableau. L'exemple était trop séduisant pour n'être pas contagieux. A la place d'une autorité contestable, on mettait un maître qui portait la vérité dans son sein : la na-
O 3IAIM-: DE BIRAN.
ture. Il fallait encore l'en tirer sans doute; mais la science venait de montrer qu'on le pouvait. Il ne restait plus qu'à reprendre, en marchant sur ses traces, l'étude de l'homme et de la pensée.
Il faut ajouter que les sciences mathématiques, moins nouvelles d'ailleurs, s'élevaient d'un essor parallèle. Et d'elles on pouvait apprendre, comme des sciences physiques, à laisser de côté les causes occultes et les idées vagues, à lier la philosophie en un corps de doctrines systématique et cohérent, à la faire reposer sur un fondement unique.
Toutes ces influences convergent en un même sens. On les retrouve toutes dans la philosophie moderne. C'est la méthode mathématique dont nous constatons surtout l'usage dans Descartes et l'abus dans Spinoza; c'est, au contraire, la méthode expérimentale dans Locke et surtout dans Gondillac. Mais qui pourrait dire que Descartes dédaigne l'expérience et que Gondillac, dans l'exposé de ses doctrines, n'a nul souci de la méthode des géomètres? Dans l'opposition de leurs doctrines, ils ont gardé les mêmes tendances : nés dans le même milieu, ils en ont subi la pression; leur temps les a marqués d'une empreinte ineffaçable.
II serait injuste pourtant de les mettre sur le même rang. C'est Descartes qui a ouvert la voie. Il est l'initiateur et le père; et la philosophie moderne dérive tout entière de son enthymème fameux : « Je pense, donc je suis. » Parole vraiment féconde. Il s'enferme dans sa pensée, dit-on. C'est une prison, il n'en pourra sortir.
Peut-être: mais, hors d'elle, que pourrions-nous chercher qui nous fût accessible? La prison est vaste d'ailleurs. Descartes y trouve tout : un fait d'expérience réel, concret, indiscutable, et qui peut fournir à l'édifice qu'il médite un fondement assuré ; la marque et comme le signe de la vérité qui va lui servir de guide dans ses re'cherches, l'évidence et le moi vivant, et les vérités nécessaires et Dieu et le monde lui-même.
La pensée, en effet, enveloppe deux termes : une substance qui demeure et un mode qui varie. Et, pour démêler et reconnaître en elle ces deux éléments, nul raisonnement n'est nécessaire; un simple regard suffit. C'est la première démarche de l'esprit. De là, d'un bond il s'élève jusqu'à Dieu. Tout l'y conduit, et le moi imparfait qui réclame une cause, et la pensée qui porte en elle l'idée de l'infini qu'elle n'a pu produire et qui serait contradictoire si l'infini n'existait pas. Et c'est ici le nœud du système. Car, si la pensée est le point de départ de la science, c'est Dieu qui en est le fondement. Sa véracité confirme la foi instinctive que nous avons en nos facultés et nous permet de croire, sur leur témoignage, aux vérités nécessaires qu'elles recèlent en elles, et au monde que l'expérience nous révèle. Et ce monde lui-même dont nous ne savons qu'une chose, qu'il est étendu et mobile, c'est des attributs de Dieu que, par une anticipation audacieuse, Descartes le déduit : monde qui n'enveloppe plus rien d'inintelligible ou de mystérieux. Les substances n'en ont pas été bannies ; mais ces substances sont du domaine de l'expérience et demeurent accessibles à l'entendement. Leur essence est intelligible et ne nous fournit
que des idées claires. L'essence de l'âme est la pensée, l'essence du corps l'étendue; entre les deux, pas d'intermédiaire. L'instinct n'est qu'un mot; les animaux sont des machines, donc uniquement des corps, des portions d'étendue ing-énieusement agencées.
Comme tout cela est aisé et simple, et qu'on s'explique bien la faveur que rencontra cette doctrine, ou mieux l'eng-ouement qu'elle excita! Que nous sommes loin des longues chaînes de raisonnements dont jusqu'ici la philosophie s'embarrassait, et que cette allure nouvelle est vive et prompte! Trop prompte. Descartes a bien pu rappeler la philosophie sur la terre et la concentrer dans le moi, il n'a pu l'y maintenir. On dirait que ce qu'il cherchait, c'était moins un terrain à conquérir et à posséder qu'une base d'élan. Et ses disciples, outrant ses défauts, ont fait de Dieu, l'un l'unique objet de la connaissance, l'autre non seulement la cause mais la substance de tout être.
Tandis que la philosophie reprenait, et si vite, les visées ambitieuses que le premier dessein de Descartes avait été de lui interdire, d'une autre race où le mysticisme le plus exalté a trouvé quelquefois des adeptes, mais généralement plus pratique, plus amie des réalités tangibles et des faits, sortait une philosophie dont Bacon n'avait été que le précurseur et dont Locke est le représentant le plus autorisé.
Comme Descartes, Locke veut trouver un fondement solide où il puisse appuyer sa philosophie : il a le même projet. Mais il se propose de le mieux conduire, suivant une méthode plus sûre. On oppose ordinairement sa
méthode et la doctrine qui en est le fruit à celle de Descartes, et c'est avec raison ; mais on a tort de vouloir retrouver cette opposition jusque dans le dessein primitif et le point de départ.
L'entreprise de Descartes est, dit-on, surtout une entreprise logique. Ce qui est premier dans Tordre du temps l'intéresse peu; ce qu'il veut, c'est une vérité indiscutable, qui se suffise à elle-même et sur laquelle on puisse bàlir. Locke est surtout préoccupé de l'origine de nos connaissances. Or ces deux enquêtes ne se peuvent confondre : elles ne relèvent pas de la même tendance ni ne révèlent le même esprit. Mais si l'on se souvient que, dans la théorie de Descartes, la pensée est solidaire de l'esprit et lui est contemporaine, il faudra bien reconnaître qu'on ne peut lui assigner d'autre origine qu'elle-même et que par suite elle est, dans l'ordre chronologique, le premier fait, comme elle est, dans l'ordre logique, la première vérité.
Mais si l'un et l'autre ont le même dessein, leur méthode, et par suite leur doctrine, est toute différente. Locke est le disciple de Bacon : il ne veut faire appel qu'à l'expérience et à l'induction. Les idées et les principes innés, dit Descartes, résident dans notre àme et nous les apportons en naissant. Ils y sont, en effet, répond Locke; mais leur présence est un problème, non une solution : D'où viennent-ils? D'où vient la pensée elle-même? De ce côté, Descartes s'est encore arrêté trop tôt dans son enquête. La pensée, la pensée réfléchie qui est enveloppée dans ce raisonnement ou cette induction : « Je pense, donc je suis », n'est ni simple ni primitive; c'est
un retour sur lun de nos actes. D'où procèdent ces actes? de la sensation. C'est là le fait primitif. Par elle, nous connaissons le monde; par la réflexion, nous nous connaissons nous-mêmes. Les sensations se redoublent en quelque sorte dans la conscience. Toute la connaissance humaine dérive de ces deux sources ; ce qui n'en peut sortir est faux et doit être abandonné.
La méthode expérimentale, telle du moins qu'elle était entendue par l'école sensualiste, aurait dû conduire Locke à nier toute substance, celle de l'âme comme celle de Dieu, à rejeter et la liberté qui ne peut surgir de la sensation, et la morale dont les lois échappent aux intuitions des sens. Un sentiment intérieur plus fort que l'esprit de système l'a retenu. A mesure qu'elle se développait, il a inséré dans sa théorie, peut-être à son insu, les idées que la sensation est incapable de fournir, mais que l'esprit, même pour se mouvoir, réclame. Cette réserve illogique ne pouvait s'imposer aux disciples de Locke. Une fois né, un système se détache de son auteur : il évolue comme un être vivant jusqu'à ce qu'il ait produit toutes ses conséquences et réalisé l'idée qu'il porte en son sein. Berckeley nie la substance des corps; Hume, celle de l'âme.
Toutefois, c'est Condillac qui a donné à ce système la forme la plus systématique et la plus simple. Il rejette la réflexion ; tout vient des sens : il n'y a dans l'édifice de connaissance humaine qu'un fait unique, la sensation. Il est même inexact de dire qu'elle se transforme; au fond, elle demeure toujours identique. Les circonstances qui accompagnent son apparition et les combinaisons
dans lesquelles elle entre, lui donnent des apparences nouvelles et changeantes; mais, sous ces aspects divers, on peut la retrouver. Et c'est le mérite de Condillac de l'avoir reconnue. Fidèle à son système, il nie les causes et les substances. Le moi est une collection de sensations. Il est vrai que derrière le moi, dans un lointain inaccessible, il laisse subsister l'âme, qu'il admet l'existence de Dieu et même, chose plus étonnante encore, toutes les vérités de la foi. Mais on ne voit pas comment ces doctrines si hautes peuvent sortir d une telle philosophie. En fait, ces deux théories paraissent contradictoires et je ne crois pas que Condillac ait jamais essayé d'y trouver un point d'accord.
11 ne faut donc pas s'étonner que ses successeurs immédiats aient renoncé à cette âme inaccessible, qui échappait aux prises de la conscience et vers laquelle le raisonnement ne pouvait nous conduire. Elle devait leur paraître, ce qu'elle est en effet dans la théorie de Condillac, une hypothèse inutile, un résidu mort d'une philosophie définitivement condamnée. Tout s'expliquait sans elle; il ne restait plus qu'à s'en débarrasser. « L'existence en nous d'un être, appelé âme, dit Destutt de Tracy, étant une chose qu'on ne peut prouver, n'est et ne saurait être qu'une supposition plus ou moins gratuite, destinée à expliquer ce que nous ne coonaissons pas. Or, en bonne philosophie, c'est-à-dire en bonne logique, il faut savoir convenir de son ignorance et ne jamais hasarder de supposition pour la déguiser. » Allait-il jusqu'à nier l'âme? En restait-il au doute? Peut-être. En tout cas, c'était sûrement à la négation qu'aboutis-
sait Cabanis. Il n'y avait pas pour lui de différence essentielle entre la pensée et la digestion, phénomènes de même nature, produits l'un par le cerveau, l'autre par l'estomac. C'était la fin d'une période.
Ces doctrines avaient leur contre-coup sur la morale. Helvétius, reprenant et aggravant les doctrines brutales de Hobbes, la niait. Comme il n'y avait d'autre source de nos idées que la sensation, il n'existait d'autre mobile à nos actions que l'intérêt : ce qui n'avait été chez Larochefoucauld qu'un paradoxe piquant de moraliste clairvoyant et morose, prenait dans la philosophie d'Helvétius les allures rigides d'un système. Et si le premier ne soulevait qu'une protestation où se mêlait souvent un sourire, le second franchement révoltait. De ces révoltes de ia conscience, il se trouve des philosoj^hes pour n'en pas tenir compte : ils refusent de prêter l'oreille aux bruits du dehors ; ils ne leur donnent pas accès dans leur pensée, où ils veulent poursuivre leurs recherches en toute liberté et en toute indépendance. On ne consulte pas plus, disentils, l'opinion sur les hauts problèmes de psychologie ou de morale que sur un théorème de mécanique ou de géométrie. Assimilation inacceptable. L'humanité abandonne les études purement spéculatives aux savants et aux spécialistes et renonce à toute influence sur leur travail, à tout contrôle sur leurs idées ; on n'obtiendra pas d'elle qu'elle se désintéresse de l'âme humaine et qu'elle cesse de suivre, avec un intérêt passionné, ces recherches qui peuvent, par leur résultat, troubler sa vie dans ce qu'elle a de plus élevé et de plus noble ou, au contraire, la pacifier et l'affermir. Il y a des vérités dont elle ne se laisse jamais
spolier pour de bon, la morale lui étant aussi nécessaire pour vivre que l'air pour respirer. Et quand ils parviendraient à ne pas faire état des exigences de la ibule et à s'enfermer eux aussi dans une tour d'ivoire, les philosophes ne pourraient pourtant pas se séparer d'eux-mêmes. « Quelque élevée que soit leur tête, leurs pieds reposent sur le sol, aussi bas que ceux des ignorants, des bêtes. » Ils sont hommes enfin et ne sauraient se résigner longtemps à livrer au hasard la conduite de leur vie. Si la nature confond ceux qui doutent sur ce point, elle confond encore plus ceux qui nient : ses réclamations deviennent si vives et si pressantes qu'on est bien obligé de les accueillir. Et c'est par là que les doctrines régnantes à la fin du xviii" siècle appelaient une réaction.
Les théories métaphysiques auraient d'ailleurs suffi à la provoquer. Locke et Condillac, nous venons de le voir, n'avaient pas été plus heureux que Descartes. Si celui-ci très tôt, trop tôt, s'était égaré dans le rêve, ceux-là s'acheminaient vers le néant. Et dès le début, on l'aurait pu prévoir. Toute méthode enveloppe la doctrine qu'elle paraît produire. Une sorte de nihilisme psychologique était latent dans la méthode expérimentale ; il ne pouvait manquer d'en sortir. Sans doute, la méthode expérimentale pouvait conduire à la vérité entière et complète ou, pour mieux dire, elle le devait; mais à une condition pourtant, c'est qu'elle fût employée sans parti pris et que, avant toute enquête, elle ne fût pas amoindrie et faussée. Or, dès le début de leurs recherches, pour Locke et pour
ses disciples, il était bien entendu qu'il n'y avait de méthode expérimentale que celle qu'avec tant de succès venaient d'employer les sciences de la nature, et qu'en l'appliquant à l'âme on ne devait ni la modifier ni l'élargir. Et comme celle-là n'avait souci que des phénomènes et des lois, celle-ci ne devait pas dépasser les lois et les phéuomènes. C'est par les sens que nous connaissons les phénomènes extérieurs, objet des sciences naturelles. C'est par la conscience et la réflexion que nous atteignons les phénomènes intérieurs, objet de la psychologie. La réflexion, plus perçante que les sens, dépasse les phénomènes. Qu'importe? on restreindra son regard; et tout ce qui dépasse l'enceinte où l'on veut l'enfermer et comme la murer, on le déclarera illusoire. Condillac ira même plus loin : il niera la réflexion. Comme elles suivent la même méthode, la science de la nature et la science de Tàme n'auront désormais qu'un instrument : les sens. Et il se trouvera plus tard des psychologues qui, pour être strictement fidèles à ce qu'on peut regarder comme une gageure, refuseront, sinon toute existence, du moins tout crédit à la conscience et n'étudieront l'âme que du dehors.
Mais qui ne voit qu'avec une telle méthode, la philosophie est condamnée à périr? Les sens ne peuvent nous donner ni la substance ni la cause. Dès lors, l'unité disparaît. On ne la trouvera ni dans le monde, ni dans ses parties. L'être va se dissoudre sans qu'on puisse atteindre l'élément qui le constitue.
La loi est la manifestation extérieure de la cause ; mais elle ne peut la suppléer. Une succession constante entre deux phénomènes indépendants l'un de l'autre est un pro-
blême et un problème insoluble. La nature, par son uniformité, nous pose une énigme dont nul ne nous donnera le mot : nous devrons dire que, malgré les apparences, les phénomènes sont sans lien et que par leur ensemble ils ne se ramènent pas à l'unité.
Cette unité qui n'est pas dans le tout, allons-nous la retrouver dans les éléments, dans les phénomènes? Pas davantage. Les phénomènes ne sont pas simples, mais complexes, composés ; on peut les analyser, y démêler des éléments. Prenons-en un. Une sensation simple, c'est le point d'arrêt, le phénomène primitif au delà duquel on ne peut remonter, dira Condillac. Mais comme Ton sent que cette réponse est insuffisante, qu'on ne peut s'y tenir, qu'on ne s'y tiendra pas ! La philosophie est allée de la pensée à la sensation; elle ira de la sensation à l'impression, au choc. La sensation, en effet, dira-t-on, est une synthèse, une connaissance déjà élaborée dont l'analyse, une analyse plus attentive et plus précise, nous fait découvrir les éléments. Cet élément est le choc physicomental, d'où surgit toute connaissance. Mais cet élément, primitif lui-même, quelque réduit qu'il soit, occupe une portion déterminée d'espace ou du moins de temps. Il est donc divisible comme l'espace et le temps, c'est-à-dire sans fin ; et l'unité que nous cherchons fuit devant nous d'une fuite éternelle. Ce n'est pas le moi qui est primitif, ni la pensée, ni la sensation, ni le choc. Qu'est-ce donc? Un X insaisissable, qui se dérobe quand on s'approche de lui et ([ui tend à se dissoudre dans le néant.
Sans doute, toutes ces conséquences n'étaient ni tirées de la philosophie de Condillac, ni même prévues; mais
cette philosophie, on la sentait vaine. Qu^pd Voltaire découvrait Locke, il s'écriait qu'il venait délire l'histoire de l'âme dont Descartes ne nous avait donné que le roman. On commençait à s'apercevoir, vers la fin du xviii" siècle, que, comme il arrive souvent, cette histoire était moins véridique que le roman et qu'elle ne fournissait ni un aliment à la pensée ni un ressort à Tàme.
Aussi un mouvement de réaction se dessine de tous côtés. Thomas Reid, entraîné quelque temps sur les traces de Hume, se redresse tout d'un coup quand il se voit dans la nécessité de sacrifier sa famille et ses amis à un système, la vie réelle et concrète à une théorie abstraite; et il ressaisit, au nom du sens commun, toutes les vérités qu'il était sur le point de perdre. Plus abstrait, plus essentiellement philosophe, c'est à la science que Kant ne peut renoncer; et, pour la tirer du naufrage où elle va disparaître, il essaie de lui trouver un abri à égale distance du dogmatisme qu'il a dépassé et du scepticisme qui l'effraie. Ce mouvement de retour est si prononcé, il est si nécessaire, si impérieusement demandé qu'il se fait sentir jusque dans l'école qui a succédé à celle de Condillac et qui en a recueilli la doctrine. Destutt de Tracy et Cabanis qui outrent en un sens les conclusions de Condillac et acceptent le matérialisme, cèdent pourtant à la contrainte qui presse alors tous ceux qui pensent : sous les phénomènes par eux-mêmes trop inconsistants, ils retrouvent et reconnaissent la volonté.
C'est à ce moment que Maine de Biran commence à philosopher; et c'est lui qui va donner à ces tentatives une conclusion, à ces ébauches une forme moins imprécise et
fonder une philosophie plus voisine de l'expérience que celle de Kant, plus réfléchie que celle de Reid, plus profonde que celle de Condillac, plus consciente d'elle-même que celle de Tracy.
MAINE DE lilIlAN.