Œuvres Inùltlcs.... l. I, p. 3ul ; I. Il, i
Résultat d'une volonté libre et d'une matière mobile et essentiellement relative, nos idées générales sont contingentes. La science manquerait de fondement, si nous n'avions pas d'autre voie pour arriver à la vérité.
Nous en avons une autre : au-dessus des idées générales, il y a les notions.
Il existe, comme nous l'avons dit, trois éléments dans toute perception : le sujet qui perçoit, le mode perçu, le terme extérieur où ce mode est rapporté. L'esprit peut s'arrêter au mode, s'éloigner du terme qui en est le support et du sujet qui le perçoit, pour s'élever à l'idée générale. Il peut suivre une marche inverse et se diriger de la surface de l'être vers l'intérieur, vers le terme auquel le mode est rapporté et vers le sujet qui le connaît; c'est de là que procèdent les notions.
Parles notions, nous connaissons le sujet. Par elles aussi, nous connaissons l'objet, mais d'une manière différente : c'est à l'aide du premier que nous arrivons au second. Directement l'objet nous est inaccessible; il est fermé. Nul moyen d'en forcer l'enceinte et de pénétrer dans son intérieur : les phénomènes qui nous le manifestent, nous le dérobent; leur trame serrée demeure impénétrable. Elle a pourtant une brèche, une seule, en nous. Nous sommes le seul être que nous puissions voir du dedans, non plus uniquement dans les résultats de son activité, mais dans son activité elle-même. Les autres objets, nous
uc les connaissons qu'en projetant sur eux, par une opération qu'à défaut d'autre terme Maine de Biran appelle induction, ce que nous avons perçu en nous, la force, la substance, l'unité. Ainsi, comme il y a deux sortes de connaissances, il y a deux sortes de réalités : les modes sensibles qui nous conduisent aux idées générales et la force active et une qui produit les notions. C'est parce que celle-ci ne peut être l'objet d'aucun sens, ni recueillie dans une représentation sensible, que les idéologues et les nominalistes l'ont niée.
Ces notions nous apparaissent des touts complexes, mêlées à la sensation et en apparence confondues avec elle ; pour les retrouver, il faut les en abstraire. L'abstraction est aussi la première démarche de l'esprit dans le travail d'élaboration qui aboutit à l'idée générale ; mais ces deux abstractions n'ont rien de commun que le nom ^ L'une s'opère sur la sensation qu'elle détache de son objet et qu'elle mutile ; l'autre retire le moi des combinaisons où il est engagé, pour le voir pur de tout alliage, tel qu'il est en lui-même. L'une, parvenue à son terme, nous fournit une idée artificielle à laquelle nul objet ne correspond; l'autre nous donne une notion qui subsiste en l'absence de toute donnée sensible, qui non seulement ne disparait pas, mais, plus pure, est plus aisément reconnue, et retrouve son fondement et son objet dans le sujet lui-même. Elle est donc déterminée par lui et ne dépend pas dans sa formation de la liberté de l'esprit : elle n'est pas arbitraire.