Éd. Cousin, t. IV, p
l'esprit, après s'être aliéné et comme perdu, suivant une autre courbe rentrante revient vers lui-même. La conscience du moi est tout à la fois le début connu et le terme de la connaissance, conscience confuse au commencement, claire à la fm. La première est la pensée, la seconde est « la pensée de ce qui nous fait penser ». Les notions fournies parl'u ne sont connues plus distinctes par l'autre; mais, au fond, le contenu de l'une et de l'autre est identicj[ue.
On le voit, entre les idées générales et les notions, l'apposition est complète.
Les idées générales sont sans objet, comme l'ont bien observé les nominalistes ; les notions ont un objet, comme l'ont reconnu les réalistes.
Les idées générales dépendent dans leur formation de la liberté de notre esprit; les notions s'imposent à nous, nous ne pouvons les modifier.
Les idées générales sont contingentes, les notions sont nécessaires.
Les idées générales sont le résultat du travail de l'esprit : l'esprit peut se mouvoir sans elles puisqu'il les forme. Les notions sont la condition nécessaire de la pensée ; elles ne lui sont pas seulement unies, elles la constituent. Les supprimer, ce n'est pas immobiliser le sujet, c'est l'anéantir ' .
Nous en trouvons la liste dans la première partie des Fondements de la psychologie. Les voici dans leur ordre : La force, la substance, la cause, l'unité et l'identité, la liberté et la nécessité.
1. Science et psychologie, p. 156-lGl; — Œuvres inédiles..., 1. 1, [). 300-305.
La première est la force. Elle dérive immédiatement du fait primitif : c'est la conscience de l'activité du moi.
Cette actiWté aboutit à des effets différents : elle varie dans ses résultats. Dans son fond, elle est permanente. Elle rencontre, sous toutes les modifications sensibles avec lesquelles elle entre en conflit, un continu résistant, toujours le même : cette activité permanente et cette résistance continue fondent l'idée de substance. En cette idée, pourtant, domine la passivité; par là, elle se rattache plus étroitement à la résistance qu'à l'activité.
La force peut être envisagée dans ses relations avec le terme de son activité : elle prend alors le nom de cause. La cause ne se confond pas avec l'antécédent. L'antécédent est antérieur au conséquent; la cause est contemporaine de son effet : ce sont deux termes relatifs et simultanés, qui se supposent l'un l'autre. L'antécédent est un phénomène, il est perçu par les sens; la cause est inaccessible aux sens, elle n'est directement perçue que parla conscience.
En même temps qu'actif, le moi est un d'une unité essentielle, qui ne peut se résoudre en éléments : il est simple et le type de toute unité.
Il est permanent. Mais il n'y a de permanent que ce que la durée n'atteint ni n'entame , ce qui , au sein du flux perpétuel des êtres, demeure identique. Et, comme cette permanence est celle d'un être qui est un, son identité est absolue. Il faut se souvenir pourtant que cet être n'est pas quelque chose de donné, mais un acte et un acte qui n'est connu qu'au moment où la force qui le constitue entre en conflit avec l'inertie qui lui résiste. Pour
que le moi nous apparaisse comme identique, il ne suffit donc pas que l'énergie qui se déploie dans cet acte soit permanente ; il faut encore que le terme auquel elle s'oppose le soit aussi. L'idée d'identité, comme celle de substance, a son fondement dans les deux termes qui constituent le fait primitif.
La force une, permanente, n'est vraiment en possession d'elle-même que par la liberté. La liberté est primitive : elle est l'élément primordial et constitutif du moi. Ceux qui la nient la confondent avec le désir, ou, trop peu attentifs à ce qui se passe en eux, ne savent pas, au sein des phénomènes passifs qui l'enserrent, démêler son action. Pour la reconnaître, il suffit de prendre conscience de soi-même. C'est surtout un abus de nier ce fait d'expérience intérieure, au nom de principes à priori qui en dérivent. Ces principes sont solidaires de son existence. Qu'on le supprime, ils disparaissent et s'évanouissent avec luii.
La forme de la connaissance vient tout entière du moi. Le sujet est le lien des sensations qui sans lui se disperseraient, désagrégées etdisjointes. MaisFunilé qu'il leur apporte ainsi est insuffisante : il se distingue d'elles ; elles se détachent de lui. Elles ont besoin d'une unité qui soutienne leur existence et d'une cause qui rende raison de leur succession : c'est encore le moi qui les fournit. Il est et il se connaît; il est sujet et il est objet : ce qui en fait, à deux titres divers, le londement de la pensée. Il lui donne le sujet en qui elle repose et d'où elle émane, et les notions et les principes qui l'éclairent et la dirigent.