LA CHAIR ET LE SANG », « PRÉSÉANCES
Il suffit d'ouvrir un des livres de M. François Mauriac pour s'assurer qu'il est un esprit « distingué ». Mais que faut-il au juste entendre par là?
Ce n'est pas facile à dire. Sans doute un esprit qui se distingue du commun, mais il en est bien des façons. Il n'y a pas de distinction sans intelligence, mais l'intelligence même ne suffit pas et l'on sait d'assez bons penseurs qui ne sont pas distingués si peu que ce soit. Il y faut encore une extrême culture, de la curiosité sans indiscrétion, quelque ironie, non pas trop obstinée (quelle vulgarité !) mais du moins cette petite pointe d'amertume secrète que donne une sensibilité très délicate et facilement offensée ; une facilité à se dégoûter et donc la haine des pensées trop aisées ; surtout de la finesse et de la noblesse ; non point de sécheresse, ni au contraire trop d'expansion ou de laisser-aller ; pas de soin trop apparent du vêtement de la pensée, j'entends du langage : foin de ces effets voyants! —
bref un certain équilibre de la sensibilité et de l'intelligence, moins naturel peut-être que voulu, que maintenu par la volonté consciente ; en un mot de la tenue, avec une riche nature. M. François Mauriac est un esprit très distingué.
Aussi a-t-il une horreur naturelle, je ne dirai pas de la banalité et de la vulgarité (cela va de soi), mais des voies explorées : son originalité est savoureuse. Elle l'est parce qu'elle réside dans l'invention beaucoup plus que dans l'expression. Certes on ne saurait les dissocier absolument, et il faut bien qu'une « pensée » vraiment neuve se manifeste sous une « forme s fraîche. Mais de combien de nos jeunes écrivains actuels on pourrait dire que toute leur originalité consiste en une certaine bizarrerie, et purement extérieure ! Ce n'est point là le cas de M. Mauriac : nul ne se pique moins que lui d'une forme d'art singulière ; seulement, aucun trait des héros et des fables qu'il invente n'est jamais facile et k déjà vu ». Dans une belle statue, il n'est pas une ligne qui ne soit expressive, vibrante de sens et de sentiment, bref qui indiffère ; ainsi les héros de M. Mauriac, même les moins réussis. Et sans doute cette valeur des moindres lignes d'une sculpture n'est pas la seule condition de sa beauté ; il en est d'autres ; mais elle en est une des conditions nécessaires. Le jour où M. Mauriac aura trouvé le moyen, non seulement de nous atteindre, mais de nous atteindre constamment au plus profond, et de nous faire dire, non seulement : « Comme c'est intéressant ! » mais : « Comme
c'est essentiel ! » — où il aura su élire toujours le plus important, le principal, le plus humain, bref composer (intérieurement et extérieurement) de cette façon mystérieusement sûre qui est celle des plus grands artistes, — alors il aura écrit un beau livre. Il est de ceux qui en ont l'étoffe, j'en suis persuadé, et à qui il n'en a manqué encore que la façon.
Fait de la sorte, M. Mauriac n'est pas de ces gros et puissants romanciers qui peignent à tour de bras la vie courante, digne à leurs yeux de tout intérêt pour ce seul motif qu'elle est « la vie » — mots sacrés par lesquels on veut aujourd'hui tout justifier et où tient tout le credo de notre époque, — et qui ne se proposent d'autre dessein que de copier avec toutes les ressources de l'art ce qu'il y a de plus « quotidien » et ordinaire autour de nous. Il choisit, et volontiers le délicat, voire le rare et presque l'exceptionnel ; jamais on ne vit auteur plus éloigné du réalisme naturaliste, et en cela il est bien de sa génération. Car ce n'est pas qu'elle soit plus intellectualiste que les précédentes, je crois, et qu'elle ait perdu cette admiration exclusive des naturalistes pour l'instinct, leur conviction que le plus beau, le seul sujet de l'art, ce sont les êtres et les milieux les plus élémentaires, les plus étroitement commandés par l'inconscient — bien au contraire, — seulement elle est plus curieuse des forces spirituelles que des réalités matérielles. M. Mauriac, lui aussi, a été des jeunes gens d'Agathon, avant la guerre : il est bien loin de l'intellectualisme. Mais il n'estime
pas que les caractères perdent de leur valeur esthétique à être ceux d'êtres raffinés ou d'une nature élevée. Il prête volontiers à ses personnages préférés de l'intelligence et de la délicatesse, et à tous, sans exception, il attribue une vie intérieure assez intense. Ils ont au moins une âme capable, sinon de comprendre du moins de calculer, et le plus souvent de croire, — — voire capable tout ensemble d'intelligence, de foi et aussi de vice, ingrédients dont il étudie les effets réciproques... Ce M. Mauriac ne se refuse rien.
C'est qu'il est de culture profondément catholique, et il n'en est pas de meilleure pour un romancier psychologue. Quelle est sa religion, je n'en sais rien, et cela ne me regarde pas ; mais qu'il soit, pour ainsi dire, catholique de nature, il faut le noter ici, car cela explique un côté de son talent. On croirait en effet qu'il ne conçoit guère que des âmes, même très vulgaires, puissent exister à peu près mécaniquement ; du moins 'il n'en a jamais peint de semblables. Tel est pourtant le cas d'une foule de nos contemporains qui, étant déchristianisés et n'ayant d'autre part aucune activité intellectuelle, sont privés au total de vie intérieure (et cela explique peut-être la littérature naturaliste). Au contraire, les héros de M. Mauriac, jusqu'aux plus sots, ont tous une existence morale : aussi sont-ils aisément accessibles, à l'occasion, aux sollicitations de la foi. Un esprit véritablement a-religieux et sans besoins mystiques, il semble que M. Mauriac n'imagine pas seulement cela : il y a pour lui des aveugles par
accident, mais non pas d'aveugles-nés. Ou s'il l'imagine, cela le dégoûte si fort, — au moins cela l'intéresse si peu, qu'il ne tient pas à y penser. Il a montré des personnages intelligents qui étaient démunis de foi, mais non pas d'inquiétude, et qu'une âme puisse manquer de trouble mystique, on sent bien que cela lui paraît invraisemblable. Non, il n'est pas intellectualiste ! L'intelligence (dont il est lui-même bien doué) a pour lui la valeur d'une sorte d'ornement de l'esprit, d'ailleurs délicieux ; mais elle n'a qu'une importance assez faible dans l'estimation qu'il fait de la valeur totale des êtres. Et c'est là une excellente manière de penser, — pour un romancier, naturellement.
La Chair et le Sang n'est pas un roman parfait, ni même, peut-être, très bien réussi, mais c'est un roman de bonne qualité. Aucun des personnages n'en est banal, et tous, jusqu'à ceux de l' arrière-plan, sont soigneusement caractérisés. Mais on s'attachera surtout à Edward et May Dupont-Gunther. L'un et l'autre, le frère et la sœur, se ressemblent malgré la diversité de leurs sentiments et de leurs destinées. Ils sont intelligents, sensibles, artistes, égoïstes à miracle et — c'est là ce qui les rend inconfortables — très faibles. May s 'étant éprise du religieux Claude qui n'est point de sa classe, elle lui échappe presque malgré elle et parce qu'on lui force la main, mais elle n'échappe
pas au mysticisme. Edward cependant, «collé «avec une femme qu'il n'aime pas, qu'il méprise, est littéralement écrasé par cette vulgaire mais vigoureuse nature, qui le réduit en se jouant et, l'ayant quitté, puis isolé de tous ses amis par d'adroits propos, l'amène au suicide. Bien que moins originale et moins inventée, cette Edith Gonzalès, femme de lettres sans talent mais pleine d'entregent, qui par là réussit à merveille, est assez bien dessinée. Sa masseuse de mère est comique. Et des principaux personnages, le moins bien venu est peut-être le principal, Claude Favereau.
C'est le fils du jardinier, qui sort du séminaire où il brillait fort, mais qu'il a quitté parce qu'il manquait de vocation ; et l'on sent que M. François Mauriac a été préoccupé d'empêcher qu'il ressemblât si peu que ce fût à Julien Sorel. Claude abandonne donc brusquement une vie relativement intellectuelle, pour retrouver l'existence la plus grossière auprès de son père et de sa mère, dans le milieu le plus opaque de paysans sans lueur : bien qu'on ait pris soin de nous marquer qu'il était demeuré tout à fait populaire de manières et de fond, puisqu'on nous marque en même temps qu'il réussissait dans ses études théologiques et qu'il a passé dès son enfance de longues heures et des journées dans la bibliothèque du château, on ne s'explique pas bien qu'il s'accommode si aisément de sa nouvelle existence toute bestiale, ou au contraire comment, s'il s'en arrange, il peut être intellectuellement et moralement ce qu'il est. Tout cela aurait dû nous être rendu clair au
débat. Et peut-être aurait-il fallu montrer Claude plus mystique et moins doué encore d'esprit qu'il n'est : car on imagine parfaitement comment une foi profonde et tous les dons d'apostolat se superposeraient à une nature un peu épaisse et paysanne, mais non une intelligence assez fine. En même temps, l'amitié d'Edward et surtout l'amour de May se concevraient mieux, car d'une part rien n'est moins séduisant pour des âmes de cette qualité qu'une demi-intelligence, ni ne le serait davantage qu'un mysticisme puissant.
C'est la curiosité qu'il a des valeurs morales et, pour ainsi dire, du poids total de l'âme, qui donne aux romans de M. François Mauriac leur intérêt. Pour mieux nous les faire sentir, il ne craint pas de situer ses personnages dans un monde assez superficiel, comme un savant place ses cobayes d'expérience dans une ambiance spéciale pour mieux les étudier. On ne saurait dire qu'il les sort tout à fait de la réalité ; mais volontiers il ne conserve de cette réalité que certains traits propres à produire les réactions qui lui importent. Le milieu où se passait la Chair et le Sang était assez étrange : le moins qu'on en pût dire, c'est qu'il n'était pas commun. Préséances se déroule dans un milieu beaucoup plus rare encore, impossible même, et tout conventionnel. Nous sommes de plus en plus loin des naturalistes. D'ailleurs il semble qu'il y ait chez les romanciers, en ce moment, une tendance à styliser la vie, chacun à sa façon. M. Henri Lavedan,
par exemple, dans Gaudias, ou M. Maurice Larrouy dans Rafaël Gatouna, stylisent dans le romantisme pittoresque, si Ton peut dire, à la façon de l'auteur des Misérables. M. François Mauriac stylise dans la psychologie, la vie intérieure. Cela n'a évidemment aucun rapport...
« LE DANGEREUX JEUNE HOMME », « ÉLISE » (i)
12 février et 6 août 192 1.
M. Boylesve est ensemble l'auteur de Mademoiselle Cloque, de la Becquée, de l'Enfant à la balustrade, de Mon amour et du Meilleur ami. Il a composé des romans de mœurs et de caractères, et des romans de sentiment. Et c'est pourquoi ses histoires d'amour sont bien situées dans l'espace et dans le temps ; c'est pourquoi leurs personnages ne sont pas des héros de poèmes et de tragédies, débarrassés de tous soucis matériels, mais des hommes et des femmes d'aujourd'hui, qui ont nos préjugés, qui pensent même au « monde » et aux convenances ; car ce n'est pas la passion à l'état pur qu'il isole et étudie, comme un Racine ou un Benjamin Constant, la passion qui ne rencontre d'autres obstacles que ceux du cœur, mais la passion gênée à l'occasion par mille considérations
(1) Calmann Lévy, édit.
inférieures, par les nécessités de la vie sociale. Et de même qu'il demeure le romancier des mœurs dans ses romans d'amour, de même il reste « psychologue », je veux dire préoccupé avant tout de l'âme, jusque dans ses tableaux de mœurs. Cela donne à son réalisme une couleur particulière. D'abord cela l'incline à peindre certains milieux qui ne sont pas ordinairement ceux que représentent les écrivains curieux comme lui de la société, ou tout au moins à ne pas rechercher les mêmes effets que ceux-ci. Un Zola, un Maupassant, un Gaston Chérau sont attirés par des milieux sociaux généralement peu connus, par des caractères très tranchés et extérieurement colorés : ce sont les mineurs, les paysans, c'est un M. Aristide, une Valentine Pacquault qu'ils nous dessinent. Mais comment im esprit, attaché comme M. René Boylesve à noter jusque dans ses peintures des mœurs les nuances du cœur, la passion de l'amour, les réactions de l'amour-propre et tout ce que les préjugés, les convenances, les traditions familiales et autres apportent à notre psychologie, comment s'intéresserait-il à des héros sans délicatesse intérieure? Il ne lui en faut pas de trop brutaux, de trop simples, de trcp hauts en couleur, de trop bas, ni de trop élevés, ni enfin de trop anormaux et exceptionnels. De même ce ne sont pas les milieux les plus populaires ni les plus éperdument « parisiens », bref les plus dominés par l'instinct, qu'il choisira, et non pas davantage les plus étranges ni les plus singuliers. S'il peint une femme, ce sera une honnête femme, non
sans péché parfois, mais capable, au moins, de savoir ce que c'est qu'un péché, et de sentir en elle quelque lutte entre la passion et la morale. La « petite femme » ne triomphe pas plus dans son œuvre que « l'homme de proie ». Il est le romancier très fin de la bonne bourgeoisie française.
C'est encore à ce milieu qu'appartiennent les personnages du Dangereux jeune homme, le meilleur de ses recueils de récits peut-être. Ce sont des nouvelles, autrement dit de minuscules romans, plutôt que des contes, et elles sont d'importance et de longueur fort inégales. Mais chacune est fondée sur l'observation d'un trait de mœurs ou de caractères, car M. René Boylesve est en cela fort semblable à Balzac dont (à part les lourds Contes drolatiques et les premières œuvres, ensevelies dans un juste oubli) les plus courts récits sont de même nature que les plus longs romans : il est romancier bien avant d'être conteur et c'est la vérité des personnages et des traits qui l'intéresse, beaucoup plus que les « situations » ou même le pittoresque. Il n'a rien d'un écrivain doué pour le roman-cinéma, le vaudeville, le roman policier ou les récits à tiroirs, ne le lui cachons pas.
Donc Mme Mathilde Angibault, qui a cinq enfants et un mari de tout repos, reçoit un jour la visite de son amie Lucie Clamoret. Celle-ci est fort éplorée ; n'a-t-elle pas appris, par hasard, que son mari joue aux courses et qu'il a des liaisons? Entendant cela, Mathilde conçoit un doute sur la fidélité de son propre
époux. C'est absurde : cet Angibault est irréprochable. Mais Mme Angibault ne peut s'empêcher de se mettre à la place de son amie. Et, à écouter chaque jour Lucie lui conter ses malheurs, elle en vient à se persuader que son mari la trompe : mille détails de la vie passée de ce brave architecte lui semblent louches. Lucie divorce ; Mathilde l'accompagne chez l'avoué, vit au jour le jour le procès de son amie. Et ses soupçons grandissent, son inquiétude augmente ; elle ne sait pas dissimuler et son ménage, si uni, devient impossible. Un beau jour elle divorcera, par Analogie (c'est le titre de la nouvelle), tandis que Lucie se réconciliera avec son époux fautif.
Ou bien voici M. et Mme Bellambre, qui ne sont pas très bien ensemble. Mme Bellambre tient beaucoup à ce qu'on invite à déjeuner M. de Jeanroy, qu'elle trouve charmant. M. Bellambre y consent à condition qu'on priera également Mme Argyropoulo qu'il juge délicieuse. Ainsi conclu. Et l'on découvre que M. de Jeanroy est un pianiste excellent. Justement Mme Argyropoulo chante comme un rossignol. M. de Jeanroy et Mme Argyropoulo, qui se conjuguent si bien, font de la musique ensemble. Et c'est tellement agréable qu'on les réinvite deux jours plus tard et que, après déjeuner, les Bellambre se trouvent réunis, tous les deux, seuls, dans la pièce voisine de celle où le duo chante et joue, « Madame étendue sur un sofa et agitant nerveusement sa mule, Monsieur tapotant les glaces de la porte-fenêtre illuminée par l'étincelant
automne. » Et ils entendent la voix de leur domestique annoncer à l'étrangère que sa voiture est avancée. « Tiens ! s'écrie Mme Argyropoulo, mais où sont donc passés nos chers hôtes? » Sans les chercher, elle s'en va avec M. de Jeanroy... N'est-ce pas délicieux?
Il n'est pas un de ces récits où ne soit développée ainsi quelque fine et malicieuse remarque. Écoutez la Niaiserie. Eugène a horreur des pythonisses. Emma les adore et se fait en secret tirer la bonne aventure par tous les mages et nécromanciennes de Paris. Et un beau soir on lui prédit que son mari ne passera pas l'année. La voilà frappée : justement Eugène doit s'embarquer pour l'Angleterre le lendemain. Bon gré, mal gré, elle lui prouve qu'il est malade : il n'ira pas, manquera une grosse affaire, n'importe. Et elle le soigne, elle le met au régime, si bien qu'il s'attriste, qu'il s'assombrit, et qu'il devient réellement souffrant. Enfin le 31 décembre arrive : il n'est pas mort. Mieux vaut tout lui avouer, pense sa femme soulagée. Ce qu'elle fait. Mais au premier mot, Eugène, qui a cinquante-cinq ans, devient pourpre de colère et tombe frappé d'une congestion.
Ce qu'on ne peut résumer, ce sont les mille détails justes et savoureux qui forment en quelque sorte le décor et qui donnent à ces nouvelles leur atmosphère. J'entends parler de détails concrets, car, bien que les fragments philosophiques et moraux qu'il a publiés depuis quelque temps dans diverses revues, et qui nous montrent son talent sous un jour nouveau, établissent
assez comment il saurait le faire, M. Boylesve n'interrompt jamais son récit par aucune réflexion : il laisse les faits parler eux-mêmes. Il tâche à rendre son style aussi transparent que possible : nulle recherche pittoresque ou musicale de langage ; point de morceaux, point de tableaux de chevalet ; les personnages s'expriment dans leur parler naturel qui, d'ailleurs, est celui de la bonne société à laquelle ils appartiennent. Et chaque sujet est, comme on voit, d'une originalité et d'une richesse extrême... C'est un séduisant recueil de nouvelles que le Dangereux jeune homme.
Dans Elise, un esprit de révolte contre les préjugés sociaux se manifeste, auquel les lecteurs de M. Boylesve n'étaient pas habitués. Ah ! ce n'est pas, certes, que son œuvre soit jusqu'ici une apologie de la bonne société, — il s'en faut ! Plus d'un de ses romans met en scène quelques victimes des « convenances », soit qu'il nous conte l'histoire d'une jeune fille a bien élevée » ou trop raisonnablement mariée, etc.. Mais, encore un coup, M. Boylesve se privait jusqu'à présent de commenter les faits, même sous le masque de l'un de ses personnages ; puis, dans son sujet et jusque dans les détails de son récit, il se gardait de prendre parti et ne manquait pas de faire voir les qualités de la bourgeoisie à côté de ses défauts : il n'y a pas de romans plus impartiaux et moins faits que les siens pour démontrer quelque chose. Dans Elise, pour la première fois, il me semble, il s'est prononcé. L'histoire seule de son héroïne fait rudement le procès des
« préjugés » sociaux, de la famille, du mariage, de l'amour, mais voyez les réflexions d'Elise elle-même (p. 128-29, 165-6, par exemple).
Elle sort de ces milieux fort aisés de petite noblesse ou de bonne bourgeoisie, qui ont leurs racines en province, mais qui vivent à Paris. Son père, sa mère, elle ne se cache pas qu'ils sont quelconques, pourtant elle les aime et les respecte (un peu machinalement) ; mais les autres, sa sœur sotte, et surtout ses oncles, tantes, cousins innombrables, le caractère artificiel du lien qui les unit à elle où le cœur n'est pour rien, où le préjugé est tout, elle le proclame. Et avec une remarquable ardeur.
Mariée à un bellâtre qu'elle n'aime pas et qui la trompe, elle le quitte, revient chez les siens, et puis un beau jour, elle tombe amoureuse. L'objet de ses feux n'est point beau, ni jeune, ni brillant, ni distingué, mais c'est un fort brave homme, et il est content de la posséder, il tient à elle ; seulement il est doué d'une de ces épaisses natures sans intuition, qui n'imaginent, qui ne sentent rien du cœur et de la personnalité des autres ; c'est au moral un aveugle-né ; en outre, il ne l'aime pas. Alors il n'est pas indélicat, mais il n'a aucune délicatesse. Au total, il ferait un mari assez confortable pour une femme qui n'aurait à son égard qu'une affection conjugale, sans passion, pour une femmecamarade ; mais Elise l'aime. Il la traite à peu près comme un « cavalier du dimanche » fait un cheval qui a la bouche la plus sensible, et mis au bouton. De plus,
elle souffre tout ce qu'une situation irrégulière fait endurer à une femme bien née. Et c'est une torture à laquelle elle met fin par la mort.
Cela est conté comme M. Boylesve sait faire, par l'énumération de mille petits traits, tous vraisemblables, qui prennent leur plein sens d'être réunis, et par lesquels le récit avance presque insensiblement et sans qu'on s'en aperçoive, pour ainsi dire, enfin qui finissent par créer fortement les personnages et l'action en nous.
Elise est l'histoire d'une passion. L'auteur & Elise est aussi celui de Mon amour et du Meilleur ami qui sont, je crois, les plus touchantes monographies de passions qu'on ait écrites depuis Dominique et Volupté. Seulement, dans Mon amour et dans le Meilleur ami, les personnages dont on expose les désirs et le sentiment, sont des hommes. Dans Elise, ce personnage est une femme. Et jamais un écrivain mâle ne décrira d'une façon vraiment précise, circonstanciée et compétente les émotions amoureuses que peut causer un homme, soit qu'il ne les devine, soit plutôt qu'il éprouve à les imaginer quelque gêne. Pourquoi et comment un homme plaît, exactement, c'est ce que nous ignorons, et c'est peut-être ce que nous ne tenons pas à savoir très précisément. A la rigueur nous pouvons imaginer une sensibilité de femme, mais une sensualité — c'est trop différent. Voyez dans le Meilleur ami cette note délicieuse, que j'ai déjà citée jadis :
Il me sembla que Bernerette en s'agitant, abandonnait tous les mouvements de la jeunesse insouciante et pure ; elle secouait
ses bras, ses jambes, son jeune corps si souple, et j'en voyais tomber un à un les derniers gestes puérils, qu'une grâce, une langueur nouvelles remplaçaient à mesure [...]. Je me souviens d'un rien : après avoir sauté sur la pelouse [...], elle porta la main à son sein qu'elle avait senti vibrer, et aussitôt elle fut un peu gênée et s'assit.
Pour nous traduire ce qu'éprouve Élise de la présence de M. Le Coûtre, pour nous faire sentir l'amour d'Élise, M. Boylesve, qui est un homme, ne saurait imaginer de si exquis et précis détails : c'est assez naturel. Mais lorsqu'il montre les à-côtés, les conséquences, lorsqu'il invente les faits de la passion d'Élise — c'est là au reste son vrai sujet — peut-on être plus fin et plus heureux que lui?...
« l'épithalame » (i)
26 novembre 1921.
Voici un livre important. Il a été fort bien lancé. Tout le monde savait, avant même que le roman fût publié, que ce serait un « début sensationnel ». On n'ignorait pas que Jacques Chardonne est un pseudonyme ; certains disaient qu'il cache un nom de femme ; puis on apprit qu'il dissimule le nom d'un éditeur.
(1) Roman, par Jacques Chardonne (librairie Stock éd.) 2 vol.
Mille potins adroits ont circulé... Laissons-les : l'auteur n'en est pas responsable. Le serait-il, au reste, cela ne retirerait ni n'ajouterait rien à la valeur de son ouvrage. L'Epithalame (qui serait mieux intitulé Epithalame, sans article) est le fruit d'un grand et patient effort, on le sent ; c'est un monde d'observations, de scènes, de remarques pleines de valeur ; c'est un assez profond livre souvent.
Il a d'abord cette originalité d'être le roman français qui ressemble le plus à un roman russe. Non du tout par la psychologie de ses personnages. M. Claude Anet nous a donné l'an passé (1) une peinture d'âmes si spécifiquement slaves qu'on s'étonnait qu'un Français eût pu saisir des états d'âmes pour nous si troubles, si étrangers ; mais la peinture qu'il en faisait était à la française. Au contraire, les héros et les milieux que nous montre M. Chardonne appartiennent évidemment à la bourgeoisie de chez nous ; en revanche, la manière, la technique de l'auteur sont directement inspirées par celles de Tolstoï, et il transpose si exactement son maître qu'il lui emprunte jusqu'à certaines platitudes de couleurs (dans le détail), qui d'ailleurs, à cause de leur nouveauté dans notre littérature, donnent une impression rafraîchissante et agréable.
L'art des romanciers russes, de beaucoup d'Anglais aussi, est ordinairement plus puissant, mais moins
(1) Ariane, jeune fille russe (la Sirène). M. Claude Anet vient de publier un nouveau récit, non moins russe, Quand la terre tremble... qui est plein de mérites (B. Grasset).
délicat, moins raffiné, moins attique que celui des nôtres. Ils peignent plus « largement », comme on dit des peintres ; ils sont moins difficiles sur la perfection de la facture et la qualité des détails. Il y a chez un bon conteur français une économie de mots, une sobriété de traits, une ordonnance parfaite, une composition serrée dont un Russe ne se soucie pas le moins du monde. Comparez, par exemple, le chapitre d'Anna Karénine que vous voudrez, montrant une scène mondaine, à n'importe quel épisode du même genre d'Anatole France, de Mérimée ou de Daudet même : le chapitre de Tolstoï paraît plein de phrases vaines, de répliques insipides, de détails sans valeur ; c'est par l'ensemble qu'il vaut, par son mouvement, par son irrésistible force, parce qu'il déferle comme une vague. Il y a un sentiment qu'il est difficile de communiquer au lecteur : c'est celui de la durée de l'action, de l'écoulement des heures dans un roman. Pour causer l'impression d'un long espace de temps entre deux faits donnés, les Russes et beaucoup d'Anglais emploient un moyen bien simple : ils content mille circonstances qui ont eu lieu entre ces deux faits, ils accumulent les événements, les scènes ; ils sont comme des peintres qui ne seraient pas bien forts sur la science du raccourci. Au contraire, un Mérimée arrive à nous communiquer le sentiment de la durée par quelques traits, quelques phrases chargées de sens qui l'évoquent irrésistiblement en nous ; c'est un art exquis. De même, s'il s'agit de rendre une conversation vaine, fade entre deux
personnages, un Russe rapporte tout simplement les propos oiseux qu'échangent ses héros ; tandis qu'un conteur raffiné à la manière des nôtres peint l'oiseux par allusion, nous le suggère plutôt qu'il ne nous le montre. Vraiment, c'est trop simple, pour donner l'impression d'une causerie banale, de rapporter tout au long des répliques banales. Il faut suggérer l'ennui sans ennuyer, peindre la longueur sans user de longueurs et faire sentir que le temps passe en n'énonçant pourtant que les événements strictement utiles : tel est l'art grec et français.
Bien que Tolstoï soit (après Tourguenief, naturellement) le plus classique et le plus attique des grands Russes, son art génial est barbare (i). En imitant sa manière, en l'assimilant mieux qu'on n'avait encore fait, il me semble, et en nous l'apportant, M. Jacques Chardonne enrichit le roman français. Pourtant, il ne faudrait pas réduire son œuvre à n'être qu'une mise en œuvre des procédés de Tolstoï, car il les a adaptés avec beaucoup d'originalité.
Depuis Tolstoï, le culte, la religion de « la vie » a fait beaucoup de progrès chez les romanciers. D'ailleurs ce qu'ils entendent par « la vie » (je l'ai déjà dit bien souvent), ce n'est nullement ce que Racine, par exem-
(1) Il y a des lecteurs pressés, et l'amour des jugements simples et élémentaires est tel que l'on croit utile, pour éviter de se voir attribuer une opinion qui désobligerait beaucoup, de dire qu'on a pour l'auteur d'Anna Karénine et de la Sonate à Kreutzer une admiration, non pas sans bornes (non plus que pour nul autre, heureusement) mais immense.
pie, entendait : c'est plutôt ce que penserait un photographe qui reprocherait à un peintre de ne pas « faire vivant ». Tel critique d'aujourd'hui traduit très bien le goût de nos contemporains, lorsqu'il dit qu'aux réflexions du plus grand penseur sur la guerre, il préférerait de beaucoup « la moindre opinion du plus inculte des poilus » : c'est que celle-ci pour lui, « c'est de la vie », tandis que la pensée n'en est pas. On préfère, on se vante couramment de préférer au plus beau récit d'histoire, un procès-verbal authentique, une charte originale ; au plus parfait récit d'imagination, des lettres trouvées dans un tiroir, sans beauté, mais inédites, mais « vécues » ; à la Prière sur V Acropole, n'importe quel roman de femme sans art ni qualité, mais sincère jusqu'à émouvoir; et ainsi de suite.
Nos romanciers s'efforcent donc de nous donner une image de plus en plus immédiate, de moins en moins stylisée de la vie, et M. Chardonne, lui-même, la traduit plus directement que son maître Tolstoï.
Dans Anna Karénine, autour de l'action principale, celle d'Anna et de Wronsky, d'autres actions se nouent et se dénouent, s'enlacent et se compliquent, mais s'achèvent à point nommé à la fin du livre ; tous les personnages sont utiles et servent plus ou moins indirectement à l'action principale. Ce n'est pas ainsi que les choses se passent dans la vie : les intrigues qui se forment et s'entremêlent ne se composent pas, et les passants qu'on ne revoit plus sont les plus nombreux.
De même, dans l'Epithalatne, seule l'action des protagonistes est nouée ; autour d'eux paraissent et disparaissent une foule de personnages souvent inutiles ; des intrigues s'ébauchent et ne se terminent pas dans le livre ; d'autres s'y achèvent qui n'y ont pas commencé ; l'action principale, au centre du tableau, se détache sur un grouillement de faits, comme dans la réalité. Bien plus que n'importe quel roman naturaliste, V Epithalame est une « tranche de vie ».
Remarquez- vous — dit un des personnages — que les romans nous décrivent une existence qui n'est pas du tout la nôtre? On prétend que les écrivains racontent leurs souvenirs, mais je n'en crois rien. Il faut présenter au lecteur une image qui s'adapte à l'idée qu'il se forme de la vie, et cette idée est tout artificielle [...]. Par exemple, les auteurs donnent une grande importance aux transitions [...]. Mais, au contraire, dans la vie, les choses arrivent avec une facilité, une soudaineté étranges...
Donc, et puisqu'il veut nous représenter la vie de la façon la plus immédiate qui se puisse, M. Chardonne nous montre une suite de tableaux, de scènes, qu'il n'enchaîne nullement, qu'il place les uns à côté des autres, comme un peintre qui représenterait en une série de toiles les divers moments d'un paysage ; et Tolstoï aussi fait avancer son action par une multitude de scènes successives ; mais il a grand soin de les préparer Tune par l'autre, de les lier, de proportionner, enfin de composer ; au contraire, pour M. Chardonne, composer, ce n'est pas conforme à la vie (et, en effet, c'est l'art même).
i6o MAIS l'art est difficile
On voit que M. Chardonne ne croit pas que la vie ne soit que transitions, dégradations, fusions, glissements, enlacements insensibles, incommensurables, qu'il est bien arbitraire à nous de découper en tableaux distincts ; il croit, au contraire, qu'elle se compose ainsi de tableaux, d'états d'âme juxtaposés ; et c'est bien son droit de le croire. Tout de même, il ne saurait prétendre que la vie de ses héros ne comporte pas un nombre de scènes infiniment plus grand que celui qu'il nous montre. C'est donc qu'il choisit? En ce cas, et puisqu'il procède ainsi arbitrairement ; puisqu'il ne nous donne pas un film cinématographique et comment ferait-il, dans un livre? mais tout au plus une lanterne magique ; puisqu'il est nécessairement en pleine convention, comme tout artiste ; et puisque cette entreprise de rendre immédiatement la vie est impossible ; puisqu'il est forcé de l'interpréter ; puisqu'il faut qu'il compose et qu'il stylise, malgré qu'il en ait ; — pourquoi n'en prend-il pas son parti plus nettement et pourquoi ne compose-t-il pas et ne stylise-t-il pas plus franchement et plus sévèrement? Car voici quelques inconvénients de son procédé.
Son sujet est excellent, ses observations, ses intuitions de premier ordre. Mais ses personnages ne sont pas très bons, j'entends qu'ils n'ont pas beaucoup de « caractère » (comme on dit d'un meuble ou d'un portrait) ; qu'ils ne sont pas bien accentués, typiques (bien entendu l'absence même de type et d'accent peut être caractéristique). Quand on ferme Anna Karénine, les
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héros en demeurent gravés dans l'esprit, à ce point qu'il semblerait qu'ils continuent leur existence en nous. Quand on ferme VEpithalame, on se rappelle une quantité de traits fins, pénétrants, de scènes aiguës et sensibles, bref de beautés ; mais les personnages n'obsèdent guère, et ce n'est pas qu'ils ne soient très « vivants » et que l'auteur n'ait su les animer : c'est qu'ils n'ont pas beaucoup de « personnalité », comme on dit, ou plutôt que leur personnalité n'a pas beaucoup de valeur esthétique. Ah ! je sais bien qu'un des principes du roman psychologique d'à présent, c'est que la peinture de l'âme la plus commune peut être une œuvre d'art (i). Quelle erreur ! Elle peut être passionnément intéressante, mais à la façon d'une étude documentaire ou scientifique (beaucoup de romans ne sont pas autre chose) ; or la science et l'art, la vérité et la beauté, ce sont deux plans qui peuvent par moments coïncider, mais qui sont différents. Ainsi M. Chardonne, qui l'aurait peut-être pu, n'a pas voulu choisir dans la vie pour composer des types ; il n'a peint que la vérité, et non une vérité choisie ; il n'a pas cherché à styliser dans son invention du fond non plus que dans son écriture.
D'autre part, il va de soi que cet art touffu, où
(i) A quels excès se porte dans ce genre cet Antone Tchékhov, dont on fait actuellement grand cas ! Il professe qu'il n'y a pas de « sujets », qu'on peut raconter n'importe quoi. Je suis loin, il est vrai, de connaître son œuvre entière ; mais les dernières traduc' tions de ses ouvrages que j'ai lues {Salle n° 6, Trois années, etc.) m'ont paru littéralement insupportables.