LIV
Les sauterelles-criquets {Aciydium migra- ?or/«/7z, Oliv.) , ont près de deux pouces» de longueur, une tête verte ou bruue, tronquée en devant; il y a sur le front une ligue et de chaque côté une autre, égalemeut noirâtres ; les uiaudibtiles sont d'un noir bleu; le corselet, brun ou verdàlre, est comprimé sur les flancs, avec deux lignes sur le dos et une taclie de côté. Le venire brun-gris tacheté porte une bande brunâtre sur ses côtés. Les élytres brun-clair sont marbrées de noir, et les ailes transparentes ont une teinte verdàlre; les jambeâ rougeâtres, les pattes brunâtres et les grosses cuisses tachetées de noir complètent l'aspect de cette sauterelle de passage. On la rencontre en quelques parties de la France ; elle se laisse difticilemenl saisir. D'autres espèces offrent plusieurs rapports avec elle; comme les Acrydium lineota^ tataricum^ italicum^ biguttulum, si commun avec le stridulum^ dont le cri ennuyeux semble sortir de partout dans les terrains secs et pierreux, et qui est notre criquet vulgaire.
Ces insecies marchent mal et lentement, mais sautent et volent très-bien. On ne peut trop redouter les léL;ions innombrables qui émigrent en troupes si extraordinaires dans certains pays de l'Orient, de l'Afrique et de la Tartarie, dévastant, plus que ne ferait la flamme, toute la végétation des contrées qu'ils parcourent, sans que les railliuns d'individus qu'on s'efforce d'écraser puissent porter remède à un tel fléau.
Souvent ces insectes sont poussés par les vents; et au coucher du soleil, ils s'abattent comme une averse d'orage, en telles niasses que les arbres se courbent sous leurs poids. Une fois les campagnes ravagées, les sauterelles ne trouvant plus rien, périssent de faim par millions, et cependant leurs femelles déposent leurs œufs en quantité incalculable. Leur fécondité en effet est si énorme, que parmi les lieux où elles s'abattent, l'on peut remplir des sacs, des muids entiers de leurs œufs dans une médiocre étendue de terrain. En 1613, un passage de "sauterelles aux environs d'Arles, dévasta jusqu'à la racine plus de quinze mille arpens de blé en peu de jours; malgré des nuées d'étourneaux ou d'autres oiseaux accourus, comme guidés par la Providence, pour les attaquer, on recueillit au-delà de trois mille boisseaux des seuls œufs; chacune de ces mesures aurait donné près de deux millions de sauterelles, ce qui en fait environ six milliaids. Ces sauterelles entraient jusque dans les granges et les greniers pour tout ravager. En 1780, à Boutzida. en Transylvanie, il fallut commander des régimens pour ramasser des sacs de sauterelles ; quinze C'^nts personnes furent chargées de les écraser, de les brûler, de les enterrer; il n'y paraissait pas de diminution jusqu'à ce (ju'un froid aigu les frappa ; mais le printemps suivant, il se leva de nouvelles légions; il fallut faire lever le peuple en masse pour détruire celte peste, et malgré tant d'efforts, une multitude de pays furent rongés à nu. On pou: il avec de grantis balais dans des fosses les masses de ces insectes qu'on étouf-
fait ou brûlait en les retenant par des toiles tendues.
Dans plusieurs contrées d'Orient, après que c«îs insectes ont tout ravagé, les peuples désolés se jettent sur ces ennemis et les dévorent à leur tour. Les Bédouins les font griller à petit feu; d'autres nations les font sécher, les réduisent en farine et en font une sorte de pain. On en vend au marché à Bagdad. Des Arabes acrydophagesen tirent leur nourriture et les conservent dans du beurre, qui sert à les frire ensuite. D'autres les apprêtent avec de la saumure. Un homme eu peut manger deux cents par repas ; leur chair a, dit on, le goût du pigeon. Des enfans de nos contrées méridionales mangent parfois les cuisses de ces sauterelles.
Enfin, quand ces insectes, en masse, viennent à périr dans une contrée, leurs corps entassés se putréfient; l'odeur infecte qui s'en exhale peut engendrer des épidémies ; les eaux qui en sont corrompues ont déterminé des maladies pestilentielles, soit pour les bestiaux, soit pour l'homme.
Les étés chauds et humides sont favorables à la multiplication des sauterelles ; les temps secs et sereins concourent à leurs voyages. Telle est leur facilité pour ronger les tiges de blé ou d'orge qu'elles semblent les avaler dans leur longueur; on les a vues attaquer les grosarbres à défautd'autre nourriture.
Il paraît toutefois que d'immenses fumigations avec le soufre, les résines brûlantes, l'acide murialique (hydrochlorique en vapeur) éloignent ces insectes comme plusieurs autres.
§ VI. — Des courtilières.
Ce sont d'autres orthoptères remarquables par leurs sortes de mains fouisseuses, par leur habitation souterraine et leur vie nocturne, mais très-dommageables parce qu'elles rongent les racines des plantes potagère.» et pondent jusqu'à trois ou quatre cents œufs hiisans, jaunes, dans un feirier bien préparé. Ces œufs éclosent au bout d'un mois, et les jeunes courtilièies gris-blanchâtres fourragent déjà les plates-bandes et les carrés les mieux cultivés. Cependant elles détruisent aussi des insectes malfaisans et des plantes inutiles, comme elles deviennent une proie très-friande pour les taupes. En plaçant des vases plats remplis d'eau près des nids de courtilières, celles-ci venant pour se désaltérer, s'y noient souvent. Ces nids se reconnaissent à un renflement du terrain et à la langueur des plantes qui croissent dessus. Ou peut creuser rapidement à la béclie pour enlever la couvée presque entière.
L'eau de savon noir, l'huile rance, les dissolutions de foie de soulre surtout, éloignent ces insectes; on en a purgé ainsi une garaucière qui en contenait peut-être cent mille individus.
Nous avons vu dans la première partie de cet article, qu'il existe beaucoup d'autres insectes plus ou moins nuisibles à l'agricullure, mais nous avons dû nous borner à l'hisloire des plus dangereux par leurs ravages.
J. J. VlREY.