E. DOYEN
Maisonneuve vient dé s’éteindre à l’âge de 88 ans, près de Nantes, sa ville natale. Il demeurait dans une retraite absolue et, depuis de nombreuses années, beaucoup le croyaient mort. Maisonneuve a quitté la vié active presque subitement, vers l’âge de 63 ans, comme s’il eût ressenti tout à coup un profond dépit d’être né trop tôt pour pouvoir profiter des avantages de la méthode de Lister, qui commençait alors à se vulgariser en France, grâce aux efforts de J. L. Championnière.
Après avoir fait ainsi le sacrifice de ses ambitions antérieures, il vécut ignoré de tous, indifférent aux progrès de cet art de la chirurgie, qui l’avait si longtemps passionné, pour lui faire ressentir ensuite les plus amères déceptions : la septicémie décimait les opérés, et les chirurgiens les plus habiles se heurtaient sans espoir à cet ennemi obscur et meurtrier, l’infection.
Maisonneuve, avec l’antisepsie, aurait été le premier chirurgien du siècle.
Ses qualités exceptionnelles firent néanmoins l’étonnement et l’admiration de ses comtemporains. Ses collègues, qui ne l’aimaient pas, se trouvaient contraints de le considérer comme le chirurgien le plus extraordinaire de l’époque par sa hardiesse, son habileté manuelle, son esprit inventif, et aussi par ses succès.
Le D r O. Doyen, mon père, qui, je crois, avait été son externe, aimait à me rappeler, dès le début de mes études médicales, les prouesses opératoires de Maisonneuve. Il me le donnait pour
exemple. On n’opère plus comme lui, me disait-il ; et il me le dépeignait l’œil vif, le geste précis et rapide, extirpant seul, sans aides, en quelques instants, avec autant de calme que de célérité, un maxillaire supérieur. Le sang jaillissait de tous côtés ; le maître,
M. le D r MAISONNEUVE (de Paris) (i).
imperturbable, isolait l’os de trois dont le manche avait « une coudée au bout d’un davier.
coups d’une énorme cisaille, » de longueur, puis l’extirpait
b) D'après une photographie, qui nous a été adressée par la famille (n. b. l . R ,
« Ne vous effrayez pas du sang, enseignait-il à ses élèves émer-
veillés ; quand l’os tombe, l’hémorrhagie s’arrête ».
Sa parole était brève, son style clair et précis. Il n’était pas orateur : il fallait le voir à l’œuvre.
Tous ceux qui l’ont connu se rappellent son regard brillant, sa main habile et puissante, son énergie presque sauvage, lorsque, serrant progressivement l’écrou de son serre-nœud et à mesure que les plaintes du patient, dont les chairs se rompaient lentement, devenaient plus aiguës, il redoublait d’ardeur, puis enjoignait à l’infirmier, d’un ton qui ne souffrait pas de réplique : « Passez-lui une compresse, qu’il la morde ! » et au malade : « Vous, tâchez de penser à autre chose. »
Maisonneuve, en pratiquant ses remarquables opérations sur les os de la face, ne faisait aucune hémostase avant d’avoir terminé le temps principal de l’opération, l’ablation de la tumeur. Plus le sang jaillissait et plus il se hâtait. L’os enlevé, il appliquait sur les principales artères des pinces en verrou de l’ancien modèle Charrière. Il en avait toujours six dans sa large trousse. Puis il exécutait lui-même les ligatures et suturait la peau.
Il faisait de même les amputations; il opérait si vite et avec une telle habileté que le moignon n’avait pas le temps de saigner.
Cet opérateur admirable n’aurait pas inventé le serre-nœud, pour abandonner petit à petit cette chirurgie séduisante qui lui était personnelle, s’il n’eût été sans cesse préoccupé par ces insuccès terribles qui rendaient alors si meurtrières toutes les interventions sanglantes. Dans les dernières années de sa pratique, il n’osa plus préconiser que les cautérisations à la pâte de Canquoin.
Mais ses publications démontrent avec quels regrets et quelle déception ce maître avait dû délaisser les opérations brillantes et rapides.
Une de ses thèses de concours, sur les opérations applicables aux maladies de l’ovaire (i85o), nous laisse entrevoir ses aspirations primitives vers la chirurgie abdominale.
Ce travail remarquable, où Maisonneuve étudie toutes les opérations proposées pour les diverses affections de l’ovaire, renferme des documents cliniques du plus haut intérêt.
L’auteur passe en revue successivement : la hernie de l’ovaire; son ablation par torsion du pédicule ; le traitement des kystes ovariques par la ponction simple et le drainage à l’aide d’une mèche ou d’une canule à demeure. Il décrit différents procédés :
ponction abdominale, vaginale, rectale. De même pour l’incision des kystes.
Il étudie ensuite l’extirpation, par la voie abdominale, des kystes, puis des tumeurs solides. Il avait tenté, sans succès, l’ovariotomie, le 8 octobre 1848. Le pédicule, rompu par la torsion, fut réduit dans le ventre.
Les chapitres suivants comportent les interventions pour la « grossesse ovarique » et les « kystes foetaux ovariens » (Kystes dermoides), « enflammés ou suppurés, où se rencontrent des poils, des os et des dents », pour la grossesse extra-utérine, dont il cite la cure par la gastrotomie, par l'incision vaginale ou rectale.
Les dernières pages sont consacrées aux abcès de l’ovaire. Il mentionne leur ouverture dans la vessie, dans le cæcum par l’appendice perforé (cette observation est, sans doute, un cas alors méconnu d’appendicite suppurée). Il décrit les diverses interventions proposées : Gastrotomie, incision vaginale, incision trans-utérine, avec section du col utérin.
Enfin quelques lignes sur la «fontetuberculeuse de l’ovaire » et sur l’opération césarienne par la voie vaginale. Des lésions de la trompe, il n’est pas question.
Maisonneuve condensa dans ses deux volumes de leçons cliniques, publiées en i 863 et 1864, tous ses travaux.
L’introduction, qui traite des « Progrès de la chirurgie contemporaine », comprend, entre autres, les leçons sur l’infection purulente, sur la découverte des opérations sous-cutanées, sur l’introduction de l’iode dans la thérapeutique, sur les propriétés anesthésiques de l’éther et du chloroforme, sur la ligature extemporanée (serre-nœud), etc.
Maisonneuve décrit ensuite ses opérations familières. Nous citerons ses résections sous-périostées, inspirées par les belles expériences de Flourens, ses recherches sur la chirurgie intestinale, et notamment sur Yentéro-anastomose, qu’il pratiqua sur le chien, sans oser la tenter sur l’homme; il proposa, chez ce dernier, dans le cas d’obstacle au cours des matières (bride ou rétrécissement), de rapprocher deux anses d’intestin, choisies l’une en amont, l’autre en aval, d’y faire une double boutonnière longitudinale sur le bord libre, au point diamétralement opposé à l’insertion du mésentère et de réunir ces deux boutonnières par une suture de Gely.
L’entéro-anastomose, ainsi réalisée chez le chien par Maisonneuve, devait être le point de départ de la découverte par Wœlfler
de la gastro-entérostomie, dans les cas de sténose cancéreuse du pylore.
Le D r Pératé nous a dit avoir assisté à une opération d’hystérectomie vaginale tentée par Maisonneuve, dans un cas de cancer. Il ne fut pas plus heureux que dans sa première tentative d’ovariotomie, qu’il a sans doute répétée plus d’une fois sans succès. Que de hardiesses, ignorées actuellement, a dû se permettre en effet cet opérateur extraordinaire qu’un de ses historiographes dépeint en ces termes : « M. Maisonneuve est sans contredit le chirurgien « le plus surprenant de son siècle. Son esprit d’initiative et sa « hardiesse opératoire sont effrayants. Dans sa main entreprenante! « le champ du bistouri s’est considérablement agrandi. On peu, « dire même qu’il n’a plus de limites »,.. et plus loin : « M. Maison- « neuve, est assurément l’opérateur le pius ingénieux, le plus au- « dacieux et souvent aussi le plus heureux. »
Parmi les innovations qui lui sont dues, une des plus ingénieuses et des plus appréciées a été, sans contredit, l’invention de l’uréthrotomie.
M. Collin, qui a beaucoup fréquenté Maissonneuve, de 1860 à la fin de sa carrière active, nous a rappelé ces jours derniers comment le maître lui confia l’exécution de son uréthrotome. Cet instrument eut une vogue extraordinaire : M. Collin en a actuellement fabriqué et livré plus de soixante mille. Maisonneuve aimait à démontrer à l’amphithéâtre la simplicité de la nouvelle opération.
Un jour, nous dit M. Collin, il réunit dans son service, dix cas de rétrécissement de l’urèthre et introduisit lui-même dans le canal de chaque patient une bougie conductrice. Puis vissant et poussant jusqu’à la prostate le guide métallique, il mettait en place la lame triangulaire, l’amenait au méat et ordonnait à chacun : « Saisissez la baguette, et enfoncez-la d’un seul coup, comme si vous chargiez un fusil. » Le malade, enhardi par la nombreuse assistance, s’exécutait d’un vigoureux coup de poignet. Un cri de douleur : le couteau avait franchi la bride cicatricielle.
Maisonneuve a vécu trop retiré dans ses dernières années pour s’intéresser au sort des méthodes d’hésitation et de lenteur qui, entre les mains de moins habiles que lui, et sous le couvert de l’anesthésie et de l’antisepsie, ont pris le pas depuis plus de trente ans sur cette chirurgie si brillante qu’il aimait tant.
Quelle n’eût pas été sa satisfaction de voir les méthodes rapides
et hardies, que nous préconisons à notre tour, reconquérir enfin, grâce à leur alliance avec l’antisepsie, la faveur des chirurgiens.
Maisonneuve nous a transmis d’excellents préceptes.
Conservons de lui cette habileté manuelle, cette présence d’esprit, ce calme, que tous admiraient.
La chirurgie est un art. Trop de gens en ont fait un métier. L’avenir est désormais à un petit nombre. Les véritables artistes ne seront jamais légion. Suivons donc Maisonneuve dans ce qu’il avait de génial.
Oublions ses tentatives parfois extravagantes, telles que l’amputation de la cuisse au serre-nœud, après qu’il avait fracturé entre deux billots le fémur d’un formidable coup de maillet, et rendons hommage, en nous assimilant ses qualités, à la mémoire de celui qui fut une des plus grandes figures de la chirurgie pré-listérienne.
Le Mans. — Typographie Edmond Monxoyer. — Juillet 1897.
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Paris, 93, Boulevard Saint-Germain, 93, Paris.
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