V. 697. Par la teste dieu, je cuidoye
Encor. . . Et n'avez vous point d'oye Au feu?
Pour bien comprendre la friandise du drapier obstiné à manger de l'oie, et la malice du piège que lui a tendu Patelin, il faut savoir que Toie, à Tépoque où l'action se passe, était un mets rare et cher. C'est seulement à partir du xvi* siècle (jue c^t oiseau est devenu commun.
u Dans la plupart des actes tarifés du moyen âge, le prix d*unc oie, qu'on peut supposer des plus belles, ne descend gnères au-dessous de celui d'un porc; et Ton en pourrait citer où ce prix est le môme pour les deux objets. Par exemple, dans le tarif réglé par le conseil de Charles VI, en mars l/!i80 (1), à l'occasion de la disette qui désolait la France, une oie figure pour 16 sous parisis, prix d'un faisan de l'époque ; et un porc pour la même somme de 16 sous parisis. » (Leber, Collection de pièces, etc., t. XX. p. 345.)
x\insi. Patelin conviant le drapier à manger de l'oie, c'est comme si de nos jours il l'eût invité à venir manger un faisan.
Cet endroit est le second où se montre la forme rajeunie oie : nous l'avons déjà rencontrée au vers 300 ; partout ailleurs on lit la vieille forme oue, si longtcms conservée dans le nom de la rue aux Oues, devenue oûx Ours. Sans ce vers 300, on pourrait conjecturer que la leçon du texte original a été alténie ici, et qu'il portait :
Par la teste Dieu ! je cuhlotie
Kncor et n'avez vous point d'oui? ?
Car cette forme d'imparfait en oue (qu'on écrive oe, il n'importe) est, pour les verbes en er, la forme sortie immédiatement du latin, la forme unique, celle enfin que donnent les plus vieux textes de la langue. Ainsi on
(1) Charles VI mourut en 1 422. Il y a donc faute d'impression dans Tun de ces deux chiffres VI ou 4 480. Je suppose qu'il faut lire mars 1380 (vieux style). Charles VI arriva mineur au trdne en septembre de cette même année, et on lui donna un conseil de régence qui est apparemment celui dont parle ici M. Leher.
n'en trouve point (l'autre dans la version des Rois : — a Je pensoue que jo t'ocireie. » (P. 9ft.) — « David e les » suens enmenouent les preies de Gesuri. » (P. 107.) — ce David gasioui tute lor tere. » {Ibid,) — « Chier freire » Jonatlias que jo amoue si cume la mère sun fllz, qui » n'a mais qu'un. » (P. 123.)
Mais au xv siècle, la forme cuidoue avait cédé lu place à cuidoye^ et la nécessité de rimer à cuidoye et monnoi/e a entraîné ce néologisme oye. Ailleurs les rimes avec loue et moue ont préserVé la forme ancienne. (Voyez aux vers 460, 701 et 1577.)
Puisque j'ai parlé de la forme originelle des imparfaits de l'indicatif pour les verbes en er, je compléterai cette remarque en ajoutant que les infinitifs en tr, t>^, oir, oire, re, faisaient cet imparfait en eis^ forme normande qui a fini par l'emporter.
Exemples comparés :
Verbes en ire. — « David guerreiout ces de Moab c for- » ment les destrueit. » {Rois^ p. 146.)
Verbes en oire et en ir. — « E manjout de sa viande, o » beveit de son beivre, e en sa culche se dormeit, » (P. 158. )
Verbes eno/r. — « [Salomon] uns charmes truvad par » u W soleil asuager les mais. » (P. 241.)
Verbes en re. — « Purlesgrans guerres ki U surdeient » de plusurs parz. » (P. 242.) — « Cest anel (l'anneau de » Salomon) melleii as narines celi ki par deables fud » traveilliez. » (P. 241.)