SCENE IX
DARIEUX, PROSPER MARBEAU
{Le domestique introduit un vieillard, vêtu comme un ouvrier endimanché; son air est très abattu, un peu timide.)
DARIEUX Entrez donc. Monsieur. Veuillez vous asseoir.
MARBEAU
Monsieur l'avocat voudra bien m'excuser. Je suis venu... Monsieur l'avocat a dû apprendre la chose affreuse?...
DARIEUX Vous êtes Monsieur Marbeau?...
MARBEAU
Oui, le père d'Hortense Marbeau, de notre pauvre fille qui a fait...
DARIEUX
Je sais. C'est un bien grand malheur. Mais il est évident que personne ne pourra considérer votre fille comme une criminelle. Son mari la battait, il buvait, il ne rapportait rien de sa semaine.
MARBEAU
Et avant-hier soir encore. Monsieur Tavocaî. le jour où c'est arrivé, il était saoul à tomber là et il n'est rentré que pour demander cinq francs à notre pauvre fille. Elle en avait touché sept le matin, il le savait; toute une semaine de son travail de brodeuse. On ne gagne pas gros, à ce métier de patience et de fil en quatre. Eh! bien, le gueux, il s'est jeté sur elle parce qu'elle ne voulait pas lui donner ses cinq francs, il avait attrapé le tisonnier au passage. Alors, Hortense, n'est-ce pas, elle a eu peur. Vous voyez ça d'ici. Elle était en train de repasser. Elle a levé le bras; elle tenait le fer dans sa main; elle a frappé, une, deux, trois fois, ainsi, au hasard. Il la tenait déjà par les cheveux! Il est tombé, alors. Et c'est tout. Mais, voyons, est-ce qu'on peut la condamner pour cela, dites, Monsieur l'avocat, dites?
DARIEUX
Evidemment, ce drame éveillera la pitié dans le cœur de tous les honnêtes gens. Votre fille, non seulement était en cas de légitime défense, mais elle a pour elle ses antécédents, tandis que son mari était
notoirement connu comme buveur et hruta]. C'est du moins ce que disent les journaux? Car je ne connais l'affaire que par eux.
-M.ARBEAU
C'est bien ainsi, Monsieur l'avocat. Il avait du reste des condamnations.
DARIEUX
Cela sera invoqué, naturellement. Donc, je devine le but de votre visite. Vous voudriez que je défende votre fille?
MARBEAU
Ah ! Monsieur l'avocat, si vous vouliez faire cela ! Je sais bien que vous êtes un grand avocat et que vous avez d'autres soucis que de vous intéresser à un malheur de petites gens.
DARIEUX
Il n'y a pas de grands ni de petits quand il s'agit du malheur.
iMARBEAU
Non, n'est-ce pas? Et vous consentiriez!... Je ne vous cache pas que... que nous ne sommes pas liches.
DARIEUX
Là n'est point la question. Ce qui importe, c'est de voir si je conviens bien pour plaider la cause d'Hortense Légat.
MARBEAU Oh ! Monsieur l'avocat!
Mais, certainement. Je suis un avocat d'affaires, moi, retors, paraît-il, et consciencieux, en tout cas. Hortense Légat sera jugée devant un jury. Ce n'est pas par des arguments de droit, par des articles de Code qu'il faut convaincre ces douze citoyens; il faut les empoigner, les gagner par le sentiment.
MARBEAU
Il n'y aura qu'à leur dire quelle vie la pauvre enfant menait avec cette brute.
DARIEUX
Oui ; mais rien n'excuse un crime aux yeux de la Loi. Nul n'a le droit de tuer. Ah! aux yeux des hommes, c'est autre chose.
MARBEAU Eh bien?
DARIEUX
Précisément : trouverai-je les accents, les mots, l'émotion qu'il faudra? Voulez-vous un conseil. Monsieur Marbeau? Vous devriez vous adresser à l'un de ces avocats qui se font une spécialité des plaidoiries de Cour d'assises. Qui vous a suggéré de venir me trouver; comment ne vous a-t-on pas indiqué plutôt tel de mes confrères bien mieux désigné que moi pour réussir?
MARBKAU
Je vous avouerai qu'on m'a conseillé cela, en effet. Mais le nom qu'on m'a donné, c'est celui d'une femme.
D'une femme?
MARBEAU
D'une femme-avocat, oui. Je suis allé chez elle : Maître Alice Hénaut.
DARIEUX Ah!
MARBEAU
Elle m'a écouté. Comme vous, elle a été touchée par notre infortune; elle a compris l'afifolement de notre fille et, elle aussi, elle m'a assuré qu'on ne
l3o MAITRE ALICE HÉNAUT
pourrait la condamner. Mais elle n'a pas voulu plaider.
DARIEUX
Pourquoi? Maître Hénaut a cependant des causes du même genre à son actif. Et elle en a gagné de moins belles que celle-là?
MARBEAU
Maître Hénaut m'a déclaré qu'elle ne plaidait plus, qu'elle ne plaiderait plus jamais.
DARIEUX Qu'elle ne plaiderait plus ?
MARBEAU
Oui. Cela semblait même l'émouvoir de parler de cela. Elle doit avoir un gros chagrin, cette dame-là. Ou bien une affaire qui ne marche pas à son gré?
Et alors?
MARBEAU
Alors, ma toi, je lui ai demandé de me conseiller, de me renseigner quelqu'un et c'est elle qui m'a aussitôt dit de venir vous trouver.
DARIEUX Maître Hénaut?
MARBEAU
Mais oui. Seulement, elle m'a bien recommandé de ne vous en rien dire. Moi, je ne vois pas le mal qu'il y a à vous l'avouer. Toutefois, puisqu'elle y tient, vous ne le lui répéterez pas, n'est-ce pas ?
DARIEUX
Ne craignez ■ rien . Alors, c'est parce que Maître Hénaut vous a envoyé chez moi...
MARBEAU
Elle m'a assuré que vous m'entendriez et que vous étiez le seul capable de nous tirer de cette affreuse affaire-là.
DARIEUX
Elle vous l'a assuré, elle vous l'a assuré, c'est bientôt dit. Sait-on jamais? Ecoutez, Monsieur Marbeau, je veux bien essayer, mais...
MARBEAU
Oh ! vous leur direz bien qu'Hortense était douce, travailleuse et que son Légat n'était qu'un ivrogne et une fripouille...
l32 MAITRE ALICE HÉNAUT
DARIEUX J'essayerai, je vous le répète.
MARBEAU Ah! Maître Hénaut le savait bien.
DARIEUX Comment pouvait-elle le savoir?
MARBEAU Elle vous connaît bien, on voit cela.
DARIEUX, /je^Si/.
Elle me connaît?... Vous croyez?...
MARBEAU
Quant aux frais, ou aux honoraires, comme vous dites, n'est-ce pas?
DARIEUX
Ne vous inquiétez pas de cela, Monsieur Marbeau. Je vous ai dit qu'une cause de Cour d'assises comme celle de votre lille n'est pas de celles que je plaide habituellement. Si je m'en occupe par occasion, c'est par sympathie pour vous et pour la cliente... Et
MAITRE ALICE HÉNAUT l33
puis... et puis, je ne voudrais pas donner tort à l'idée que Maître Alice Hénaut vous a faite de moi.
MARBEAU
Merci, merci, Monsieur l'avocat. Je sais bien que vous ferez acquitter la pauvre!
{Le Domestique entre.)