ZIX
Le jour même où se passaient ces choses , tout le village attendait Daniel Rock et ses fils, pour jouir de leur humiliation.
ce Quelle mine vont-ils faire? se disait-on; surtout le vieux, si fier, si terrible, si superbe! lui qui ne voulait jamais plier devant personne, qui regardait tout le monde du haut de sa grandeur, qui ne trouvait de bon sens qu'à lui seul ! Il aura sans doute appris là -bas que maître Daniel n*estpas maître partout, et qu'il faut mettre de Teau dans son vin ! »
Ces propos couraient de bouche en bouche, chacun se tenait à sa fenêtre ou devant sa
porte, attentif au passage du vieux forgeron. Monsieur le maire Zacharias, plus que tous les autres, se faisait une fête de le contempler ; il se proposait même de le saluer et de lui demander des nouvelles de sa santé.
Quant au vieux juif Elias, malgré son indifférence profonde pour le genre humain, il avait toujours estimé le père Rock, — il voyait dans cet homme la représentation vivante d'idées contraires à toutes les siennes, — en conséquence , il était curieux d'assister à son retour, de le juger dans son abaissement.
« Sera-t-il toujours le même? Aura-t^îl toujours cet air audacieux? Ne sera-tr-il pas comme tous les autres après une défaite : abattu, timide, inquiet? »
Voilà ce qui stimulait la curiosité du juif.
Tout le jour se passa sans que rien parût à l'horizon. Seulement, vers sept heures du soir, Bénédum, Ludwig et Thérèse, s'étant mis en route pour les ruines, on comprit que le vieux reiter n'avait pas jugé à propos de se donner
en spectacle à Felsenbourg , et qu'il s'était abattu dans son nid d'épervier.
Ce fut une déception générale.
« Il n'a pas osé nous regarder en face, le vieux vautour! criait-on* Il a eu honte de rentrer en plein soleil! Il se cache là-haut!... »
Maître Zacharias, surtout, était dépité, ayant mis le matin sa cravate blanche et son habit noir, « pour assister , disait-il, à la rentrée triomphale des héros du pays! »
Tout le monde rentra donc chez soi de mauvaise humeur.
o II faudra bien que ces braves gens descendent, disait le percepteur Ëberhard; ils ont beau faire, demain ou après nous les verrons... car il n'y a pas moyen de vivre làhaut!... »
Felsenbourg prenait alors la physionomie et le caquet des petites villes : on se réunissait à la brasserie de monsieur Kalb, ou bien au café de monsieur Baumgarten, car l'auberge du Cygne venait d'être convertie en café; tout le
rezHle-chaussée ne faisait plus qu^une grande salle, ornée de trois quinquets et d'un billard, et peinte tout autour de paysages de la Suisse : les montagnes d'un beau vert, et les lacs bleu indigo; c'était magnifique!
Là, on jouait au piquet, à l'écarté; les gens comme il faut ne connaissaient plus le rams ni le yoiiker. Au lieu des tricornes , on portait des chapeaux en tuyaux de poêle ; au lieu du petit vin blanc d'Alsace, on buvait des bischofSj de l'absinthe; et les commères, le soir, au lieu de venir chercher leurs maris avec le manche à balai , s'asseyaient tranquillement à côté d'eux, pour Japper une petite carafe de chocolat ou de lait sucré. Ces nouvelles habitudes entretenaient la bonne harmonie des ménages : la civilisation avait fait un grand pas.
Donc, tout le monde se flattait de rire un jour des Rock.
« Plus ils auront tardé, disait Baumgarten, plus ils seront moqués; mais à tout péché miséricorde! Si le vieux vient prendre son absin-
the chez moi , comme c*est naturel , jamais je ne lui parlerai de ses aventures, car il n'a pas trop bon caractère, et pourrait bien casser toutes mes glaces, mes quinquets et mes verres... Or, moi, je suis un homme de paix, j*aime le commerce et la tranquillité. »
Quand on vit, le lendemain , mattre Frantz Bénédum et Ludwig ouvrir la forge et charger sur leurs ânes du charbon , des marteaux, les tenailles et l'enclume, puis se diriger vers la côte, alors tout le monde fut véritablement surpris.
« Ils sont fous! disait-on ; ce n'est pas pol^ sible autrement. Qui peut aller établir une forge au haut des rochers sans être fou? Le séjour des cachots leur a tourné la tête. Ce vieux Rock , plein d'orgueil , veut encore se distinguer par quelque chose d'extraordinaire, comme s'il ne s'était pas déjà assez distingué! »
Durant trois jours, il ne fut question que de la résolution bizarre de maître Daniel : les uns en riaient, les autres en haussaient les épaules;
mattre Elias restait muet; il éprouvait une vague appréhension, et Zacharias Piper, luimême , n'était pas rassuré sur les intentions de ces gens-là. On remarqua dès lors que monsieur le maire, en sortant de chez lui, avait toujours soin de regarder d'abord en tous sens, de sa fenêtre , comme s'il eût redouté quelque rencontre fâcheuse.
Mais les braves gens de Felsenbourg n'étaient pas au bout de leurs étonnements : bientôt on s'aperçut que la vieille tour s'illuminait régulièrement tous les soirs, et que le bruit de là forge se faisait entendre... Alors la stupéfaction générale fut à son comble.
Cela débutait lentement vers dix heures, quand les portes se ferment, quand on se crie <c bonsoir » et que le silence s'établit au loin.
En ce moment, commençait le tic toc colossal des marteaux dans les ruines.
A ce bruit, tous les chiens du voisinage s'éveillaient; on n'entendait plus que des aboiements lugubres. Quand l'un de ces animaux.
à force de hurler, avait fini par s'enrouer, aussitôt un autre reprenait léchant, et, dans les intervalles de silence, on entendait toujours à la cime des airs : tic toc... tic toc... Ainsi de suite pendant toute la nuit.
Personne ne pouvait plus fermer l'œil; on s'éveillait, le mari appelait sa femme :
« Christina !
— Quoi donc?
— Écoute! que peuvent-ils faire là-haut? Que font-ils?
— Qu'estr-ce que j'en sais, moi?... Tu pouvais bien me laisser dormir !
— Oui, mais moi je veille depuis trois heures, et ça m'ennuie de veiller seul. Tiens! maintenant voilà le cliien de Krâmer qui commence : entends-tu?
— Mais, oui... j'entends! ».
Tic toc... tic toc... D'autres chiens mêlaient leurs voix à ce concert... puis les coqs chan- • taient... On n'avait pas dormi... Tout le village se désolait.
30i DANIEL ROCK.
« Le vieux a résolu de nous faire périr de sommeil. Ah ! le brigand ! nous voyons maintenant ce qu'il voulait! n
Plusieurs allèrent même trouver maître Zacharias, pour lui demander si Ton n'aurait pas le droit d'empêcher les Rock de forger la nuit. Maître Zacharias, fort inquiet, s'était adressé la veille au sous-préfet. Il lui fut répondu que les ruines étant à plus d'un kilomètre de Felsenbourg, il n'y avait rien à dire. Zacharias, de plus en plus consterné, demanda qu'on fît une visite domiciliaire là-haut. Mais une visite domiciliaire, pourquoi? Il fallait au moins un motif. Les forgerons sont dans l'usage de forger la nuit, on ne peut pas leur en faire un crime.
Ainsi rien ne pouvait empêcher le vieux Rock de faire périr les gens à sa manière : c'était peut-être son but!
La stupéfaction devint universelle. Chaque soir, avant de se coucher, plus de cent per-. sonnes se tenaient dans la rue, le nez en l'air.
regardant la vieille ruine s'éclairer d*étage en étage, les meurtrières étendre leurs flammes pourpres sur les rochers.
Tout à coup le bruit des marteaux commençait, et se continuait jusqu'à six heures du matin. Il y avait de quoi se désoler.
Ceux qui jadis avaient voulu se moquer du vieux Rock ne riaient plus; au contraire, ils disaient :
« Monsieur le maire ferait bien d'envoyer à ces gens-là une députation. du conseil municipal; et, puisqu'on n'a pas le droit de les pendre, on devrait les supplier humblement de rentrer au village. .. avec promesse de punir sévèrement ceux qui riraient d'eux, ou qui les regarderaient de travers... Peut-être qu'ils s'apaiseraient alors, et nous laisseraient dormir comme autrefois. . . Âh ! que nous étions heureux avant le retour de ces brigands : comme nous dormions bien ! »
C'est ainsi que se lamentait tout le monde; mais, vers ce temps-là, mattre Zacharias crut
avoir trouvé des raisons suffisantes pour obtenir la visite domiciliaire qu'il sollicitait.
Jacques Polack, le crieur public, le voyant un jour fort soucieux et sachant qu'il rêvait constamment des Rock, lui dit :
« Monsieur le maire, vous n'ignorez pas que depuis six ans le conseil municipal me promet une augmentation : on me renvoie d'année en année, cependant personne ne tambourine et ne crie aussi bien que moi dans le pays... pas même le crieur de Phalsbourg, Harmentier, qui vient d'avoir un enrouement dont il ne se relèvera jamais de sa vie... lui seul pourtant pouvait lutter contre moi.
— Sans doute, fit le maire, mais...
— Écoutez-moi jusqu'au bout, monsieur le maire... sans vous interrompre. Voilà ce que je vous propose : tout le monde est dans la désolation à cause des Rock... eh bien, si vous me promettez d'obtenir cent francs d'augmentation pour moi, je me dévoue dans l'intérêt de la commune... je monte hardiment à
la brèche, et je vous dis ce qui se passe dans la tour.
— Vous seriez capable de cela ? s'écria maître Zacharias ; que c'est noble de votre part, Polack!
— Oui , monsieur le maire, c'est noble, car je risque ma vie... Les Rock sont capables de m'exterminer, s'ils voient que je les observe.. . C'est très-noble de ma part... Mais il me faut les cent francs d'augmentation; sans ça, je fais comme tout le monde, je me couche tranquillement et j'écoute les marteaux aller jusqu'au matin.
— Vous les aurez, Polack, dit le maire, vous les aurez, je vous le promets.
— Eh bien donc, à la grâce de Dieu! je me dévoue pour ma femme et mes enfants... Un peu plus tôt, un peu plus tard, il faut que tous nous y passions. . . Que ce soit par un coup de marteau, ou par un gros rhume comme Harmentier, ça revient au même. »
Ainsi parla cet homme intrépide, et le soir
même 9 entre dix et onze heures, ayant pris les instructions de maître Zacharias, qui l'attendait dans sa chambre pour dresser procèsverbaU il se mît à gravir la côte, non sans palpitations de cœur et de graves réflexions en tout genre... Mais que ne fait-on pour de Targent, surtout quand on aime Tabsinthe? Or, Polack aimait l'absiiithe..., c'était ce qu'il appréciait le plus dans la civilisation.
Il gravissait donc lentement la côte. La nuit était noire comme de l'encre... la tour ressortait des ténèbres avec ses soupiraux en feu... les marteaux retentissaient sur l'enclume... au-dessous, les chiens hurlaient d'une voix plaintive. Gomme le bruit des marteaux augmentait toujours, et que la nuit devenait plus fraîche à mesure que Polack montait, le brave homme fut tout à coup pénétré d'une inquiétude indéfinissable.
L'idée lui vint de s'asseoir à mi-côte dans les bruyères, d'inventer une histoire touchant la forge, et de redescendre la raconter au maire.
Mais il avait beau réfléchir, aucune histoire ne lui venait à Tesprît; il ne pouvait se figurer ce que faisaient mattre Daniel et ses fils, rien ne lui paraissait assez lugubre, assez terrible. Et puis il se prenait à rêver que si plus tard on découvrait qu'il avait menti, l'autorité serait bien capable de le renvoyer malgré sa belle voix.
Il eut donc un grand repentir de s'être hasardé jusque-là; mais, étant très-vaniteux de sa nature, il aima mieux tout risquer, que de redescendre dire à Zacharias qu'il avait eu peur. C'est dans de telles dispositions que Polack arriva jusqu'au pied des roches.
Le bruit des marteaux continuait toujours... II écouta longtemps, reprit haleine, et déplora sa propre audace.
« PeulK)n voir un homme aussi bête que moi? dit-il» Si je n'avais pas pris quatre verres d'absinthe ce matin, est-ce que l'idée me serait jamais venue de proposer au maire de monter ici pour cent francs ? Ce n'est pas cent francs. • .
c'est mille francs... dix mille francs que j'aurais dû demander... 11 ne me les aurait pas donnés, et je serais encore tranquillement chez moi ! Ces Rock ont déjà assommé des ingénieurs, des architectes, des ouvriers... maintenant ils reviennent du bagne... ils sont plus féroces, plus enragés qu'avant.. . Si l'un d'eux me voit, je suis perdu! »
Alors il se représenta la ligure du vieux Rock et celles de ses fils, et ces figures lui parurent épouvantables.
En outre, il se rappela Fuldrade et ne douta point que la vieille ne fit sentinelle. *
Enfin tout lui parut si terrible, que pour la seconde fois il fut tenté d'inventer une histoire et de redescendre.
a Je suis monté jusqu'au pied des roches, se dit-il, estKîe qu'un autre aurait eu ce courage?... Je voudrais bien voir monsieur le maire ici ; je suis sûr qu'il serait le premier à me dire : « Allons-nous-en! » et qu'il me sup-
plierait même de nous sauver.. • Quel bruit ils font là-haut! »
Cependant, au bout d'un grandquartd'heure, la monotonie du tic toc lui rendit un peu de courage.
« Puisqu'ils forgent , ilsont le dos tourné... ils ne peuvent voir derrière eux, se dit-il ; d'un autre côté, le bruit de Tenclume les empêche d'entendre... qui sait s'ils me verront?... Allons, Polack, courage! tu cours vite... tu auras de l'avance. »
Cela dit, le crieur grimpa le sentier rapidement et monta jusque sur le plateau. Il y était à peine que le bruit cessa.
« Je suis découvert ! » pensa-t-il en frissonnant.
Mais la lune, écartant alors un nuage, éclaira les bruyères désertes : pas un bruit... pas un soupir. . . toutétait paisible. . . silencieux. Polack sentit comme une douce fraîcheur se répandre dans son âme. Il respira longuement, et, s'avançant à petits pas derrière la
tour, il poussa l'audace jusqu'à monter sur ua tas de décombres, et à regarder par un soupirail.
D'épaisses broussailles croissaient dans cette ouverture; on ne pouvait le découvrir : lui, voyait tout, comme au fond d'une citerne, car le donjon était quinze pieds plus bas, les ruines s'étant amoncelées autour.
Voici donc ce qu'il vit :
Au milieu de la tour était l'enclume sur un bloc de chêne; dans l'un des angles à gauche, on avait construit un fourneau de terre, où plongeait le bec de l'énorme soufflet, suspendu par deux barres de fer engagées dans le mur. La lumière sortait delà, rouge comme du sang, éclairant la vieille, assise sur un escabeau entre ses deux chèvres, le père Rock et ses deux fils, en manches de chemise et pantalons de toile retroussés sur leurs jambes nues, la poitrine et la face ruisselantes de sueur.
Ils étaient debout près de l'enclume^ le mar* teau au poing.
En travers des larges dalles se trouvaient étendues deux piques longues de quinze à vingt pieds, le manche de chêne au milieu, la pointe de fer bleuâtre longue d'une brasse, et Tautre bout armé d'une pointe courte, solide, obtuse; enfin deux lances pareilles à celles des géants du moyen âge.
Cet ensemble avait quelque chose d'imposant.
Au moment où Polack regarda, le vieux forgeron riait :
(c Eh bien, Fuldçade, s'écriait-il, le travail avance.
— Oui, » répondit la vieille en se levant.
Puis, s'approchant de l'une des piques, elle se baissa, essayant de la lever de terre... Ses petites mains blanches s'y cramponnaient avec force. .. toutes les fibres de sa figure pâle se tendirent... la pique ne bougeait pas... Les forgerons regardaient en souriant.
« (Comment les trouvez -vous, Fuldrade?
demanda le vieux.
— Elles sont lourdes... bien lourdes, Daniel... qui pourra les tenir? »
Alors le vieillard, sans dire un mot, marcha vers la pique que Fuldrade n'avait pu soulever : il la saisit d'une main, l'enleva comme une plume et la brandit fièrement au-dessus de sa tête.
Il était magnifique à voir ainsi... Christian et Kasper eux-mêmes paraissaient émerveillés de sa vigueur, et la vieille cria :
« Daniel, tu es beau comme Hugues le Borgne! »
Lui, l'œil étincelant, après avoir brandi la pique, la jeta sur les dalles sonores ; elle rebondit avec un éclat métallique, et longtemps ce bruit terrible retentit dans les ruines.
Polack en eut la chair de poule.
« Maintenant, dit le vieux, passons à l'autre... nous en avons deux solides : elles ne plieront pas !
— Non, s'écria la vieille, non... elles ne plieront pas! x>
Polack, ayant vu ce qu'il désirait, descendit avec prudence des décombres et se prit à courir sur le plateau comme un lièvre... Il se glissa dans le sentier des roches, regardant derrière lui, et disparut.
Les marteaux venaient de reprendre leur tic toc monotone.
Vers deux heures du matin, le crieur entrait chez monsieur le maire et lui racontait la scène dont il avait été témoin.
Maître Zacharias l'écoutait dans une stupéfaction profonde.
« Que veulent-ils faire de ces piques? demanda-t-il.
— Je n'en sais rienj monsieur le maire... mais c'est terrible!
— Oui, c'est terrible, Polack... nous y réfléchirons... Ces bandits doivent méditer quelque nouveau crime... Des piques longues de vingt pieds! ça doit être pour enfoncer les portes des honnêtes gens pendant leur sommeil... à moins qu'ils ne veuillent armer leur château...
chose défendue par les lois. Nous examinerons cette affaire à loisir. Les dangers que vous avez courus, Polack, vous élèvent dans mon estime... mais ils m*empéchent de rédiger dans ce moment un rapport circonstancié... Je tremble pour vous!... Demain, je convoquerai le conseil ; nous délibérerons.
— Oui, monsieur le maire, et vous n'oublierez pas mon augmentation de cent francs?
— Soyez tranquille, Polack, vous avez des droits à la reconnaissance publique... Je m'en charge ! »
Ainsi fut découvert le travail des Rock dans leur retraite, travail mystérieux qui motivait les craintes de monsieur le maire Zacharias, et justifiait les clameurs de la commune.
Il faut avouer que les appréhensions de maître Piper n'étaient pas dénuées de tout fondement, et qu'une visite domiciliaire, en pareille circonstance, devenait très-légitime : ces grandes piques de vingt pieds étaient évidemment des armes de guerre !
Le lendemain, maître Zacharias, dès neuf heures du matin, allait convoquer le conseil municipal, lorsqu'il reçut de monsieur le souspréfet de Sarrebourg une missive qui l'informait de la prochaine inauguration du chemin de fer, et qui l'invitait en même temps à convoquer les populations environnantes à cette solennité de la civilisation.
Dans un post-scriptum , monsieur le souspréfet faisait entendre que les fonctionnaires dévoués pourraient espérer des distinctions flatteuses.
Alors Zacharias Piper s'enflamma d'enthou^ siasme, ses joues se colorèrent d'une noble ardeur; il se ressouvint de sa place de juge de
paix, et ne douta point que l'occasion ne fût venue d'atteindre, par un dernier effort, à cet objet de sa longue ambition.
Oubliant Rock, Polack, et tout ce qui concernait, de près ou de loin, ses craintes légitimes au sujet de la vieille tour, il emprunta le roussin de Baumgarten et parcourut la montagne, allant chez les maires, les adjoints, les conseillers municipaux, chez messieurs les curés et les notables, de village en village, annonçant une ère de progrès pour le commerce et l'industrie, et priant tout le monde de venir saluer à Felsenbourg le triomphe des idées nouvelles.
Dans les endroits reculés, telsque Hirschland, Tomfessel, Schnékenpescb, où le temps ne lui perînettait pas de se rendre en personne, il envoya des émissaires à ses propres frais. Bref, il ne négligea rien , et, tout en marchant, en courant, il méditait le discours qu'il aurait à prononcer en sa qualité de premier magistrat de l'endroit.
C'était une conception oratoire grandiose qui débutait en ces termes :
« Quand Noé reçut de Notre-Seigneur l'avis de construire une arche de trois cents coudées, et d'y faire entrer un couple d'animaux de chaque espèce, les gens du pays furent étonnés. On ne pouvait se figurer comment ce grand vaisseau naviguerait comme une charrue dans les sables et les rochers... Et chacun doit le reconnaître, c'était assez difiicile à comprendre, soit qu'on voulût employer des rames, ou que Ton attendit un vent favorable... Les plus intelligents eux-mêmes trouvaient l'entreprise hasardeuse, lorsque, fort heureusement pour cette construction navale, la pluie commença et fît déborder la mer jusqu'à la cime du mont Ârarat. »
Au bout de huit jours , monsieur le mair» revint au village, et le dimanche suivant eut lieu rinauguration.
Il faut savoir que ce jour-là toutes les autorités constituées de Id montagne et de la plaine
étaient présentes , de sorte que maître Zacharias ne brillait pas au milieu de tant d*autres astres. En outre, monsieur l'architecte Lang, le charpentier Ulrick et plusieurs autres artistes avaient construit un arc de triomphe en bois et en feuillage, haut de cinquante pieds et large en proportion, sous lequel devait passer le premier convoi.
Maintenant, représentez-vous la scène par un beau soleil... représentez-vous les maires, les conseillers municipaux en gilet rouge, aussi nombreux que les étoiles du ciel... au milieu de ces personnages, coiffés de leurs tricornes, représentez -vous une haute estrade en forme d'autel, ornée de messieurs les fonctionnaires et de messieurs les officiers de la forteresse de Phalsbourg; puis autour de l'estrade les dames de ces messieurs, en chapeaux, enrobes de soie, assises sur des chaises; puis autour de tout cela, les habitants des villages, hommes, femmes, enfants, jusqu'au haut des montagnes les plus proches; enfin, derrière, les cimes boi-
DANIEL ROCK. 32i
sées de Ja chaîne des Vosges dominant cette fourmilière d'un air solennel.
Mais, il faut l'avouer, ce n'était pas aussi simple, aussi naturel que la descente des montagnards venant saluer les petites dames de Paris; c'était trop beau, les gens étaient trop endimanchés, les figures trop graves : on avait l'air d'être venu là pour entendre le discours de Zacharias Piper.
En outre, il faisait une chaleur... une chaleur à vous dessécher sur pied.... On suait... on étouffait... on se pâmait comme des poissons sur le sable.
Sauf les dames, auxquelles des garçons en tablier blanc versaient des rafraîchissements sous les yeux de toute la montagne, comme pour réjouir la vue de ceux qui mouraient de soif, sauf les dames, tous les autres imploraient une pluie battante et sentaient la sueur couler le long de leur échine.
Cependant, il y eut un moment sublime, dont tous les assistants se souviendront jusqu'à
leur dernier jour : ce fut quand , après six heures d'attente, apparut tout au bout de Thorizon la premier convoi.
Ceux qui se trouvaient à la cime des côtes purent seuls l'apercevoir.
, « Le voilà! dirent-ils, il arrive! »
Et cette exclamation : « Le voilàJ le voilà! » répétée de bouche en bouche jusqu'au fond de la vallée, produisit une rumeur immense... puis tout se tut : on aurait dit que tout était mort!
On entendit un sif&ement , mais un sifflement tel que nul de ceux qui se trouvaient là n'en avait encore entendu de semblable... C'était au loin... bien loin... et pourtant chacun se sentait frémir.
Tout à coup un bruit sourd, formidable, 6t mugir les échos... La locomotive venait de s'engager sous le grand tunnel d'Erschwiller. . . Elle roulait... roulait... comme sur la pente de l'enfer... La terre en tremblait... Toutes les têtes se penchaient, bouche béante.
Ed6d la voilà qui sort, déroulant dans le ciel sa spirale de fumée blanche... Elle file comme un éclair !
Jamais... non, jamais plus grand spectacle n*apparut aux hommes!... Chacun en ce moment élait fier de se dire :
« Je suis homme... mes semblables ont fait cela! »
Or, vous saurez que sur la locomotive se trouvaient les ingénieurs du chemin de fer, Horace, Fragonard, Cyprien.
Ils étaient glorieux de leur œuvre : ils en avaient le droit. En voyant cette vallée immense, où Ton découvrait, à perte de vue, autant de têtes attentives, émerveillées que de feuilles dans les bois , ils agitaient leurs chapeaux et ouvraient la bouche comme des enthousiastes, criant de toute leur force; mais on ne les entendait pas : le bruit de la terrible machine couvrait tout.
En ce moment, comme ils arrivaient au grand tournant de la vallée, monsieur Horace
32i DANIEL ROCK.
ea avant, les yeux fixés sur le second tunnel, qui traverse la montagne au haut de laquelle se trouvent les ruines du château de Felsenbourg, tout à coup le petit homme pâlit... ses cheveux se dressèrent sur sa tête. • • ses bras s'étendirent, montrant quelque chose.. •
Toute la multitude eut peur... tous les regards suivirent son geste ; et qu'est-ce qu'on vit? Le vieux Daniel Rock et ses fils, armés chacun d'une grande pique, apparaître sous la voûte ténébreuse du souterrain , et s'avancer en pleine lumière!
La machine courait sur eux comme le vent. • . Encore une demi-minute, elle devait leur passer sur le corps et s'engouffrer dans la montagne.
Le vieux forgeron entre ses fils, la tête haute, sa lance dans la main droite, le sourcil froncé, les mâchoires serrées, son grand nez en bec d'aigle recourbé comme une griffe, la regardait venir d'un air de défi et semblait dire s
« Tu ne passeras pas! »
On ne pouvait s*empécher d'admirer la fierté de son attitude.
Christian et Kasper, côle à côte avec lui , le cou nu, la poitrine découverte, semblaient impassibles comme deux statues.
Subitement ils se penchèrent tous trois, en arc-boutant leurs fortes piques dans le sol...
Et la foule se prit à frémir!
Il était trop tard pour arrêter la machine. .. C'est pourquoi monsieur Horace , dans la crainte d'un déraillement' qui aurait eu des conséquences terribles, s'écria d'une voix tellement vibrante qu'elle domina le bruit du convoi :
(c Lâchez tout!... »
La locomotive se couvrit aussitôt d'un nuage de vapeur blanche, et s'engouffra dans le tunnel avec un sitHement épouvantable... Lorsqu'elle . eut disparu , tous les yeux se portèrent à la place où, quelques secondes avant, se trouvaient le vieux Rock et ses fils. — Elle élait vide. — I^es trois forcerons et leurs fortes
lances avaient été broyés comme de la paille. .. et Ton entendait la machine rouler... rouler toujours !
Alors tous les assistants se regardèrent pâles comme des morts, et plusieurs se dirent entre eux :
(( Voilà comment l'idée balaye la matière!... Rien ne peut l'arrêter : ni la force. . . ni le courage... il faut marcher avec elle... ou mourir ! »
Maître Elias entendant ces choses répondit :
(( Oui, messieurs, vous avez raison; il vaut mieux être dans la voiture que devant les roues. »
Sept ou huit jours après ces événements extraordinaires , Horace , Fragonard et Cyprien
« firent charger sur le chemin de fer leurs meubles et leurs instruments de mathématiques.
On avait enseveli les restes de Rock et de ses fils dans les caveaux de Felsenbourg, selon le vœu de Thérèse.
Ces caveaux, ayant été bénits jadis par les évê(|ues de Melz et de Trêves, pouvaient être considérés comme terre sainte.
Le soir même de la triste cérémonie, Fuldrade avait quitté le donjon... On ne savait ce qu'elle était devenue , mais le surlendemain,
Sperver le braconnier, revenant de chasser le cerf aux environs du Schnéeberg, raconla qu'il avait rencontré dans ces régions sauvages la vieille diseuse de légendes suivie de ses deux, chèvres : elle portait le livre des chroniques sous son bras et se dirigeait lentement vers les ruines du Nideck !
Avant de quitter Felsenbourg, monsieur Horace fit plusieurs visites aux autorités locales, entre autres à monsieur Zacharias Piper et au père Nicklausse.
Monsieur le curé se promenait dans le jardin du presbytère, lorsqu'il le vit apparattre. Aussitôt, refermant son bréviaire, il fit quelques pas à sa rencontre :
« Vous venez prendre congé de nous, monsieur l'ingénieur? •
— En effet, monsieur le curé, je viens vous présenter mes adieux. »
Ils entrèrent dans la petite gloriette en treillis, toute couverte de chèvrefeuille et de pampres, et, s'élant assis, ils se mirent à eau-
ser des grands changements survenus dans le pays depuis cinq ans.
(( Ah ! disait le père Nicklausse, ce sont de belles choses c[ue vos chemins de fer, vos madiines à vapeur de toutes sortes... mais que devient l'innocence des mœurs, que deviennent les bonnes traditions, le respect de la vieillesse, la croyance aux vérités étemelles de notre sainte religion , la soumission des cœurs, la naïveté de la foi?... Tout dépérit, tout est mis à néant! La vieille hospitalité de nos montagnes, — cette hospitalité traditionnelle si conforme au caractère des montagnards, et qui faisait le charme de nos bois, — '- rhospitalité même se retire et s'en va je ne sais oii... Rien ne se fait plus que pour deTargent... Ah! monsieur Tingénieur, votre civilisation a bien son revers ! »
Ainsi se lamentait le digne homme, et monsieur Horace Técoutait en souriant, sans Tinterrompre, car monsieur le curé Nicklausse aimait parler de suite, comme en chaire.
Enfin, voyant qu'il avait tout dit :
« Tout cela, monsieur, répondit- il, est très-vrai... Les hommes d'aujourd'hui ji'cmt plus les idées du xv"" siècle, mais Hugues Capet n'avait pas les idées de Clovis; saint Louis n'avait pas les idées de Hugues Gapet, et Louis XI n'avait pas celles de saint Louis, Chacun de ces grands hommes représentait les idées de son temps; s'ils en avaient eu d'autres, au lieu d'être grands, ils auraient été très-petits; au lieu de rendre service è l'humanité, ils en auraient été les fléaux. Vouloir maintenir les principes et les idées d'une autre époque, c'est man([uer de bon sens; c'est vouloir faire rentrer la poule dans l'œuf, l'œuf dans le germe, et tous les germes dans le premier coq. Tous ceux qui jusqu'à présent ont entrepris celte tâche passent aux jeux des hommes sensés pour des êtres dépourvus de raison. On peut regretter les vieilles mœurs, les anciennes traditions... c'est très-poétique... mais si les gens qui vivaient sous Hugues le Borgne , et
DANIBL ROCK. 33i
qu'on pendait par douzaines, lorsque le seigneur Hugues fronçait le sourcil... si ces genslà revenaient, avec le souvenir de l'herbe qu'ils étaient forcés de paître la moitié de Tannée... je crois que le sort du plus misérable manœuvre de nos jours leur paraîtrait digne d'envie.
a Remarquez, monsieur le curé, que toutes nos anciennes prières ont ce paragraphe : u Préservez-nous, Seigneur, de la faim ! » Que de larmes , que de douleurs et de désespoir dans ce peu de mots ! Âh ! nos pauvres pères ! qu'ils ont dû souffrir sous les Luitprand ^ les Barthold et autres!... C'est pour nous, leurs descendants, que le Seigneur daigne enfin exau^ cer leur humble prière ! »
Monsieur le curé Nicklausse, à cette tirade, resta tout étonné; il ne savait que répondre et regardait son bréviaire en soupirant.
« Telle est mon opinion sur les vieilles mœurs, reprit Horace, et cette opinion ne résulte pas de mes lectures poétiques, ni de mes
études sur T histoire, mais de la recherche des institutions de prévoyance du xu' siècle, dont je n'ai pas trouvé trace.
« Quant à la vapeur... aux chemins de fer... à toutes ces inventions que vous déplorez, elles feront la gloire éternelle de notre temps , et contribueront au bonheur de nos enfants. Lorsqu'on se demandera plus tard ce que faisaient les hommes de sentiment, à l'époque de ces grandes découvertes, de ces travaux gigantesques, et qu'on apprendra qu'ils prêchaient le moyen âge, les vieilles doctrines et les vieux principes, je me persuade qu'on ne leur attribuera pas le plus beau rôle de notre histoire, et même je crains que des esprits malveillants ne les taxent d'avoir été les frelons de la ruche !
(( On parle beaucoup, et avec raison, des martyrs de notre sainte religion sous Dioclétien ; mais veuillez remarquer, monsieur le curé, que la science a des martyrs par milliers, et qu'elle en produit encore tous les jours , qui ne se plaignent même pas et meurent heureux
d'avoir rempli leur devoir,.. La machine à vapeur en compte quelques-uns : Salomon de Caus, Papin, Watt, Fulton, Aujourd'hui Tidée de Caus a des bras de fer qui travaillent jour et nuit sans^se fatiguer... et des jambes qui font vingt lieues à l'heure !
« Gela n'empêche pas que l'inventeur ne soit mort misérable! Je pourrais vous citer des martyrs de la science jusqu'à demain, et ceux-là, je vous l'assure, n'avaient pas perdu la naïveté de la foi.
— Ils aimaient la gloire, dit le père Nicklausse; ils étaient martyrs de leur orgueil.
— Pardon, monsieur le curé. Moïse, saint Louis, Bossuet aimaient aussi la gloire; la brute seule n'a que des appétits physiques. Tout cela ne m'empêche pas d'admirer le courage héroïque de votre vieux Daniel Rock... C'était un beau caractère... Voilà comme toutes les fortes convictions devraient se présenter au combat : la tête haute , la lance au poini,' , la poitrine découverte!... Mais les défenseurs
du moyen âge redoutent la lutte en plein soleil ; n'osant aborder de front l'idée moderne , qui les écraserait infailliblement, ils cherchent à la faire dérailler!... »
A ces derniers mots, monsieur l'ingénieur se leva, monsieur le curé lui fit un grand salut, en l'accompagnant jusqu'à la porte du jardin; ils se séparèrent froidement, — et le père Nicklausse reprit la lecture de son bréviaire.