PASSAGE CHOISEUL
JVIaître de sa joie
J'AI VU, ENTREVU
Le Réel.
POUR que son rêve se réalise, il l'exprime. Imaginatif et sensible, il est maître de sa joie, et maître de sa joie, il est libre. Ses joies : Un écrivain, un auteur dramatique lui dit : « Coquelin aîné était nerveux ce matin. » Cet écrivain revient chez Coquelin aujourd'hui et il y retournera demain... chaque jour de toute une année, de plusieurs années.
Mme Sarah-Bernhardt reçoit dans sa loge entre le troisième et le quatrième acte. Que lui dire? Mme Séverine a écrit : ((Sarah- Bernhardt n'est pas jeune, c'est la jeunesse ». Trouver aussi bien, trouver mieux... Anxieux, il cherche.
Qu'il est bon de lire un poète, un historien à l'heure de Coquelin, dix heures du matin, à l'heure de Mme Sarah-Bernhardt, dix heures du soir !
La peine est le loyer de la vie; mais il y a des joies pour les gens doués de fierté ! Il dresse le léger décor de son rêve, un autre maçonnera.
Ses joies. — Le jour où ce vieux peintre oublié reçoit, où il reçoit si peu de gens, un très vieux camarade fidèle, un graveur arrive exactement. Le peintre dit qu'il n'aura sans doute personne : «Le froid ou la pluie» ou (de soleil ». Je sonne, j'entre et ainsi j'apporte quelque consolation. Le peintre raconte : « J'ai souvent dix, quinze personnes... » et le graveur
me dit : « Il compte les enfants dans les bras. » En causant, le peintre dit : « On n'est pas gravé... J'attends aujourd'hui Chose... le grand Chose... » Ah ! le petit œil du graveur, méchant, joyeux! « Cette fois encore, il n'est pas venu... Il est trop tard, il ne viendra pas ». Quelle tristesse! quelle déconvenue! On ne promet pas, Monsieur, grand Monsieur, ou on vient, on ne reste qu'un moment, on vient. Si je suis attendu et que j'oublie, je n'ai pas raison, mais quelle différence ! « Tiens, il n'est pas venu... » et c'est tout. Le bon peintre me ramène devant son tableau. Il faut dire la même chose, la dire plus fortement et après avoir dit : ((Cela m'agite!...»
Un convoi passait venant de ma rue. Ah ! ma lettre, ma lettre brodée d'argent sur le drap noir !.. Des jeunes gens aux longs cheveux suivent, assez silencieux. Un peintre, un ami est du cortège et il a vraiment la mine
d'un homme affligé, au moins surpris. Le bon garçon ! On peut attendre quelque chose de sa peinture. Il aura cru avoir été oublié. Il n'ira pas très loin : Tout à l'heure il va demander : <( Je ne me trompe pas ? » Eh ! je vis je parle, je remue les bras... Je suis un peu mal à l'aise.
Le dîner de la chambre noire, un dîner de photographes... Très gai.
L'esprit, la perle d'une Bague ; le style, les perles d'un collier.
A cette heure de ma vie, le bleu pesiste en cette nuit.
Ce peu qui est de moi est de nous.
Dire, ne redire.
Il dit : Faible est-il jeune? Fort suis-je vieux? Je suis le cadet de mes livres. Des femmes lui parlent du « lien des âmes », elles disent : <c Nous avons des ailes » et il crie : « Je suis cordonnier, je suis cordonnier ! »
Il écoute et sans humeur, sans trop d'hu- Zneur se dit : ((C'est bien d'une femme de ne srien croire et ne rien dire à croire.» Assez allègrement, il a chevauché la malchance : Autant presque autant de fleurs que sur un cercueil... Devant lui, on dit de lui : « C'est le modèle connu d'un portrait célèbre » Les fleurs sont à terre; elles ont été coupées, arrachées, il ne faut pas les piétiner. Elles ont perdu tout leur parfum, et gardé quelque couleur.
Ses joies : Il passe une soirée longue, longue, entre deux liommes de nos provinces
chaudes, et malgré son apparente présence, il les quitte en pensée assez promptement: Ah! sans entendre, qu'il dit bien : «Oui... oui... vraiment?.. C'est étonnant !...» Ces personnes rassurées sont bien inquiétantes. Des hommes malheureux viennent qu'il ne rebute pas ;ils lui
demandent « la poudre d'oubli », et ils partent à demi consolés le laissant écrasé par l'effort : Chacun d'eux c'était lui-même... Un autre homme vient, un autre homme malheureux. Portrait : Il n'omet rien.
En manière de consolation une femme lui a dit : — Une autre femme, ce serait tout pareil. Il répond : — Oui, peut-être, mais je ne l'aimerais pas...
C'est un homme pour qui le matériel n'est pas isolé. La ribote, l'ivresse. Eux... moi ! Il a
ru souvent une forte individualité unie à une ardente animalité. Ah! la hantise du sexe. Jeunesse ! Les premières foulées... Les sots rêvent, ils rêvent aussi ; ils rêvent s'ils dorment. En écrivant, souvent il dit: « Je suis un chevalier, un chevalier français.» Et pourquoi ? Quand un être du commun choit, il tombe sur le nez, choir, oui, hélas ! oui, mais sans irrévérence.
C'est hors de soi que l'on exprime. Comment montrer ce que l'on doit cacher, dire ce qu'il faut taire?...
En dehors de l'obéissance à la violente poussée de l'ardente vie, il ne reste plus qu'à écrire, tenter d'écrire, aussi bien, un peu moins bien que M. Anatole France.
Il sait.... Il sait qu'il n'y a que des minutes,
que la tristesse est le loyer de la vie, l'espérance, le pain des affamés.
Un peu plus, un peu moins : Guitariste... harpiste... Doit-on troquer l'espoir du bonheur contre la certitude du plaisir? Il hésite... Des gens viennent chez lui, non le voir, mais s'y voir : On ne vient pas chercher, on apporte, on croit apporter. Il constate : On ne meurt pas d'avoir trop bu, on meurt de soif. Ses confrères les physiologues, les psychologues, des jardiniers pépiniéristes. Oui, je sais, l'homme est méchant, la femme est mauvaise : INDUL- GENCE : Il s'est mal défendu, c'est que, sans doute, il était mieux armé pour l'attaque que pour la défense : Nos défauts sont des envers.
Elégie : « Je n'ai plus d'argent... Je n'ai plus assez d'argent... » ou bien: « Je suis connu, d'autres sont célèbres... »
Souvent on lui dit : « J'ai la prétention de croire...» Ecrire un livre... Pourquoi? — Pour entrevoir, conquérir la possibilité du repos.
Encore s'il s'y passait quelque chose!... Et s'il y passe quelqu'un !...
Un rêve. — Il chantonnait. Sa maîtresse morte paraît. Interdit, confus .s'excusant, il cesse de chanter, disant: — C'était machinal...
Ne pouvoir ajouter une étoile au ciel !...
Portrait : Dix fois dans un jour il dit : « Je n'insiste pas ».
*** Ah ! les caresses commémoratives. . .
— Quand serez-vous donc sérieux?
— Quand vous ne serez plus grave.
Tout ce qui n'est pas beau en voyage, c'est par la faute de la compagne ou du compagnon.
Un homme fort parlant d'un homme fort : — Il est adroit.
Bien clos, elle lui dit : — Et ensuite?...
Quelqu'un passe et on me dit : — «Un homme énergique». Je me retourne.
Une femme parlant d'une femme : « Les demi-perles de sa bouche...
MAITRE DE SA JOIE tr
Une femme dit aussi la vérité, plus que la vérité...
Quel silence étourdissant !
Il dit : « Il », et c'est lui quelquefois, il dit : « Je » et c'est assez souvent un autre. Il a fait un pas : Rien ne peut plus l'offenser que le désir d'offense. Il pense moins à convaincre qu'à séduire. Quelle force, quelle faiblesse! Personne n'est à côté de personne, ni derrière, ni devant, absolument. Il le sait : Ne pas répéter ce que disent les gens, dire ce qu'ils pensent. Connaître la vie : « J'ai soif et l'on m'offre le pain; j'ai faim et l'on me sert à boire »J'ai vu... entrevu... des sots ayant de l'esprit, accidentellement, pouf esquiver les gifles.
Ses joies : Il lit les journaux : Terrain à vendre... « Le tout d'une contenance de...
et ayant pour abornement : A l'Est, Mlle de St..., au couchant, M. L..., au Nord, la mer et au Midi M. de St R... » En vente un chien : « Parfait sur lapin ». Et: « Jument très sage, seule et à deux ». Et: Jument de trois ans, belle origine .Papiers ». Et : « jument merveilleuse aux trois allures ». Et : « port tête et queue ». Et : « monté en deux ». Et : « bien mis ». Aussi : « chien qui rapporte avec dent douce ». Et : « nez extraordinaire ». Enfin : « Excelle par soumission ». Que de choses ingénieuses, profondes pour arriver à vendre... à vendre!...
On dit de lui assez communément : « Il est ce qu'il est et ce n'est pas du tout un mauvais homme ». N'ayant pas mieux exprimé, il n'a pas à attendre davantage.
Notre originalité, c'est notre vice.
Quand notre œil est devenu enfin sensible à l'agrément de deux « blancs » différents, il est malaisé de mentir utilement devant nous.
Il cherche... l'accord entre un vert que l'on ne voit pas et un rouge dissimulé...
La vie! Il frappe. Elle dit: « Entrez ». Il y a aussi entrer sans frapper.
Il n'est pas le sot que l'on le dit être, c'est un tout autre sot. Douloureux : « Les gens qui se plaisent au Musée Grévin, me liront, me liront peut-être... » Il se désole et se console : On ne peut rien dire : Les choses qui se précisent s'alourdisent. On peut tout dire, par une savante transposition. Que dire, que taire ? Ah ! l'audace du mot gras !. . . Il est pour la raison, pour la raison qui chante...
Il y a aussi : Mentir mal, mentir bien, mentir.
Et si on lui demande de juger une femme, il dit n'être pas dans la magistrature.
Elle : — Vous avez raison de ne pas me croire et vous avez tort de croire une autre femme.
Elle : — Si nous ne pouvons pas être amants, soyons amis !..
— Ce qui veut dire : J'ai triché au Rams,
jouons donc au poker!
Des gens assez bienveillants disent de lui : — Combien il est fâcheux : On le « prémunit », on lui donne des avertissements ; on lui frappe sur l'épaule, on frappe, assez rudement, jusqu'au moment où, doucement, il dit: (( Changez d'épaule... »
Un homme soutenu, réchauffé, servi, ainsi s'acquitte : « Il aime à avoir du monde à sa table ».
A celle... — = Echangeons des politesses.
J'AI VU, EiNTREVU
Le Réel.
,AR amour, elle recommence sa vie et dit, peut dire: « Je ne sais pas ». Elle ne sait
plus.
Ses joies :
Des personnes célèbres passent glorieuses et il se dit : « Je ne sais pas si elles ont autant de raison qu'elles croient en avoir de me saluer du bout des doigts ».
i6 MAITRE DE SA JOIE
On lui parle de sa jeunesse passée et, un peu plus, on lui dirait : « De votre vivant... »
Comme un bourdonnement léger, il entend des voix d'un autre temps.
Elle lui a dit : « On s'est menti et c'était gentil tout de même... — Et mes cris, vous rappelez-vous mes cris? ■ — Et mes menace», vous en souvenez-vous ? — Et mes airs farouches? — Et mes prières? — Et mes fureurs jalouses? — Et ma colère? »
Que d'indulgence est due à la femme qui crée le désir ! Il entend, tourment amoureux, une voix qui fut la sienne: — « L'année de ma grande maladie.. » Puis: « la mauvaise fièvre est passée... Je suis encore un peu faible... C'est ma première sortie ».
Ah! quand celle quelle était rencontre celui qu'il fut !
A une jeune femme peintre : « II n' ya pas de métier de peintre ou mieux il y a autant de <( métiers de peintre » qu'il y a d'artistes. Ce que l'on peut enseigner c'est le moyen d'ex-
primer de façon assez rapide « inutilement », moyen toujours utilisé vainement. Vous devez « inventer » votre mode d'exécution comme vous devez « inventer » vos compositions. N'empruntez pas; méritez qu'on vous emprunte. Le public... Quel public! Les artistes? Les amateurs ? Les gens de négoce ? « Le public... plaire au public... réussir... arriver... » Comment écrire à quelqu'un dont on ne connaît pas l'adresse? Comment séduire un inconnu? Si vous avez quelque chose à dire, vous le direz. Ne devenez pas trop adroite. Qu'un peu d'inquiétude persiste et se montre... .Vous avez peur... peur de quoi? Peur d'être vtse? Etes-vous laide? Peur d'être entendue? Etes-vous sotte ? »
Il fait cet effort productif de raconter une même histoire à une jeune fille, à une femme et chacune d'elles entend, entend seulement ce qui lui est destiné.
Il lit : « La génération qui a précédé la nôtre, à part deux ou trois exceptions glorieuses... » Il objecte: — Aux meilleures époques, il n'y eut jamais que <( deux ou trois exceptions glorieuses. »
Il lit : « Un fait sans précédent... » Journaux.
Il a été mouillé par toutes les eaux du ciel, «ouille par toutes les boues de la terre. ?
D'avoir écouté, d'avoir feint d'écouter de si plates histoires, il est un peu las. D'avoir écouté celui qui ne sait pas ce qu'il dit, redit...
Il y a se sauver et il y a fuir aussi.
Ceux qui étaient jeunes sont vieux, ceux qui étaient vieux sont morts.
L'homme sème, la fleur pousse, le fruit tombe. Il a vu cela : Sur le lit de mort, belle
et jeune, elle brode sa dernière robe et elle renvoie le drap de l'ensevelissement à la repasseuse, le drap trop empesé...
Un visiteur lui a dit : — Vous avez un Raphaël ?
— Non.
— C'est étonnant, tous les collectionneurs ont un Raphaël
— Et vous-même ?
— Eh bien, moi (d'une voix sans chaleur), j'ai un Raphaël.
Une œuvre de lui ; PARADE. Gïllot se marie. Après la cérémonie, Gillot reconnaît avoir fait une sottise et, déjà ivre, il poignarde l'épousée. — Il revient en médecin qui constate le décès. — Il revient en croque-mort coquet, fleur au chapeau, mais l'arme a glissé... Gillotte n'est pas morte et Gillot en est bien aise. — Entrée joyeuse des invités qui n'ont rien su. — On se met à table. — Les mariés sont très gais.
Il a vu cela : Deux hommes se battant pour
une femme à la porte d'un bar, et quand la femme voit que l'on « saigne » elle crie: « Albert ! » Albert sort du bar. Albert, Albert, le grand Albert... Et on ne peut se retenir de l'admirer (oui, je sais bien....) de l'admirer!... Des écrivains moqueurs comparent à son livre le livre qu'ils vont écrire, et le sourire des meilleurs exprime: — Mon admiration se partage entre vous et moi.
Il dit : Il faut que les femmes de nos tableaux, de nos livres n'aient pas d'ailes et qu'on leur en voit".
On est sincère dans la mesure de sa fierté, et sa sincérité est diminuée par le désir de se présenter à son avantage; ainsi, il a fait le « jeune », ainsi il a fait « l'entendu ».
Il lit : La MINERVE, Société anonyme ayant pour objet la fabrication du fromage de gruyère. Ces poètes ! vendre, tenter de vendre, arriver à vendre...
Son idée d'aujourd'hui : Un petit journal composé d'articles choisis entre cent, entre mille et il se dit : « Je n'y écrirais pas, je n'y pourrais pas écrire »,
L'illusion du réel en lui est si forte qu'il la transmet.
Une jeune femme, en rêvant, brode, rêve décevant peut-être, mais la couverture brodée de l'enfant sera jolie...
Il dit cent vers, de mémoire, sans en oublier un seul et il oublie que c'est la seconde fois.
— Où va-t-il ?
— Pour lui, cheminer est le but.
Son dernier mensonge était beau, et qu'il était joli l'avant-dernier...
Il se crie : — « Tu ne vois donc rien ! tout est beau... Et c'est ça que tu dis... ça... ça! » Puis, dans de rares minutes) de production heureuse, il se dit très gaiement : — Je suis chez quelqu'un de bien...
Ils me disent : « Votre opuscule, votre immeuble ». Je leur dis : « Votre maison, votre livre ».
Il se contente assez aisément : — Ce n'est pas tout à fait très laid.
Ses joies :
Assez souvent, en souvenir, il a devant les
yeux ces trois bons ouvriers : Puvis de Chavannes assis sur son pied, Rodin s'amusant avec sa barbe, Carrière et son air de gouaille.
Il a reçu un peintre polonais, un jeune homme de six pieds, dont les yeux changent de couleur quand on dit tel ou tel nom d'artiste : <( Degas... Whistler ».
Oui, la Nature ! Si ce n'est pas dire : Ce qui est regardé par l'homme est plus beau que l'homme qui regarde.
Sa faiblesse :
Il ne peut plus lire de conte, de roman : C'est l'histoire d'un autre par un autre. Les romantiques pleurent, font pleurer sur des maux qu'ils inventent. N'est-il pas des sujets de pitié, d'effroi, d'horreur dans la vie !
On le juge avec tempérance : — Je ne sais pas ce qu'il dit.
Avec intempérance : — Il ne sait pas ce qu'il dit.
Ses joies : Dans ses instants d'inquiétude, il relit cette phrase de Louis de Fourcaud : <( Vous ouvrez pour moi le tiroir aux idées », des pages de Charles Morice, de Rémy de Gourmont. D'Aurel : « On ne l'a jamais lu »: SANS HALTE. — Une parole de Mallarmé :
On ne comprend pas toujours tout dans Malarmé, ni dans aucun autre écrivain. Molière n'est pas clair.
On vient lui demander quelque argent en lui disant une histoire sur laquelle on paraît compter, et, assez souvent, il prête sans croire à l'ingénieuse histoire, ainsi que l'on donne son cœur sans espérer toujours être aimé.
On dit : — Il aime à donner des exemples de courage, d'endurance, de fierté qui ne lui sont pas empruntés.
Il ajoute : — Oui ne lui sont pas toujours empruntés.
S'il montre une jeune bouche, elle rit; de vieux yeux, ils pleurent.
Ah ! ces gens paisibles et turbulents !
Celui-ci ou celui-là, pour une raison ou pour une autre ; Celui-ci et celui-là, pour une raison ou pour une autre.
Bien fâcheusement, rarement il la rencontre et, tout ému, il dit :
— Quel vilain temps !
Et elle dit :
— Quel temps affreux.
Une femme dit : — Il souffrirait si j'étais faible.
Des femmes disent : — Il souffrirait s'il me savait faible.
Elles disent aussi : — «J'ai des remords», et c'est pour avoir acheté un joli chapeau.
J'AI VU, ENTRE VU
Le Réel
Souvenir des temps anciens :
DANS le trouble de l'instant heureux ils se dirent, elle et lui, assez sincèremnet de belles choses, exagérées un peu.
Ses joies :
Une personne de la société s'excuse, s'explique, lui dit : — J'invite par série... Je vou-
drais vous avoir... Je cherche... J'attendais...
— J'attendrai.
L'ironie est pour l'heure de la récréation.
Quand il voit passer deux époux, il devine, cherche à deviner, lequel des deux a apporté l'argent... Il s'amuse de l'écriture composée des gens qui ont étudié la graphologie : Ils mentent pour d'autres que lui.
La philosophie du succès : « Entre deux eaux», et ((Faire le mort».
Ses joies :
On lui dit : — Vous méritez les palmes.
— Hum! mes livres...
— Soit, ne parlons pas de vos livres...
Sa devise : Tout net.
Fort s'il a faim, beau de fièvre. « Tu ne tueras pas ». Il ajoute : « Tu ne te laisseras pas
tuer ». Il a dépassé l'instant des petites colères. J
Son voisin raconte : — J'ai acheté du sable, du fumier.
— Et des fleurs ?
— C'est moins important.
Les nuances : Rougir... Rosir.
Le Riche doit affecter du dédain pour les plaisirs obtenus sans argent, pour tous ces plaisir où il n'est que l'égal du Pauvre.
3o MAITRE DE SA JOIE
Le premier demi sourire de jeune femme sous le long voile noir...
Il a dit à se fille, en la regardant : — Il y a encore des sourires nouveaux, s'il n'est plus de grimaces nouvelles.
Il croit ceci : — L'hésitation devant le mot essentiel est le raffinement du bien dire.
Dans le passé :
Simultanément, il eut le devoir d'être reconnaissant et acquit des droits reconnus à la reconnaissance. Il y a Laure, Manon, Marguerite... Il y a aussi un bel animal lascif qui nous réjouit et se délecte...
Une mère consolée de vieillir : — « Les dents lui poussent... »
Sa vertu : Il met de l'eau dans leur vin.
EPITAPHE ENVIÉE : Un honnête homme de quelque talent.
Le Poète est fiancé à la Beauté, non à une Belle.
La critique! Les critiques!.. Il y a plus de confesseurs que de pénitents.
Je ne suis pas aveugle, ce serait touchant, je ne vois pas clair, pas bien clair.
Il parle mal à une femme aimée pouvant mieux parler peut-être, avec l'idée ingénue d'utiliser son trouble.
Depuis un peu de temps, il n'avait pas eu l'occasion de se regarder dans une glace et, la première impression causée par sa nouvelle figure a été défavorable : « Indifférence, impertinence». En regardant encore, il a bien mieux jugé.
Obsèques : Ils sont tristes et ils ont froid; les yeux sont rouges et les nez aussi.
Une femme de médecin : — « La bonne cliente est morte ». (D'une voix assez douce
de femme à demi apitoyée, d'une voix qui atténue la laideur des mots.)
On lui demande assistance... Il part : « Que c'est loin!.. » Et il revient.
Il se dit...
Il se dit : — Un" homme viendra qui ne la regardera pas, ne l'écoutera pas, la prendra et qu'elle aimera... un homme viendra. Il n'a vu qu'une fois une femme plus belle et elle était moins belle. Veut-elle des grâces ou des forces? Il ne lui manque rien pour être heureuse et rendre heureux, rien que la naïveté, et, ainsi, tout lui manque et nous manque.
Il voudrait partager avec elle et le pain et le sel.
Les soirs!... Les étoiles, ces procureuses !...
Comment travailler l'Eté quand il y a des fleurs aux champs? Et l'Hiver, comment travailler quand la cheminée fume? On ouvre la fenêtre, on regarde la rue et on ne travaille plus. Il a honte d'avoir si peu dit.
Les ouvriers qui lisent Tolstoï, lui savent gré, étant vieux riche et de la haute... lui savent gré de bouger... La blouse russe!..
J'ai une tendresse pitoyable pour les gens ivres : <c Sans doute, ils ont eu de la peine ». J'ai soutenu la lourde tête d'un homme ivre, endormi. J'ai entendu les mots de reproche que dit un ivrogne à un autre ivrogne qui lui souffle des fins de phrase...
Ses joies : Quand ils parlent ces pédants délicieux et réjouissants, on croirait qu'ils disent : — J'ai lu le Figaro, virgule, l'Echo de Paris; point et virgule; j'ai lu le Gil Blas! point d'exclamation. Avez-vous lu Y Aurore? point d'interrogation.
Quand les gens qui sont là l'ennuient il invite des absents...
On ne peut se passer de génie... Il faut du génie pour répondre congruement à un avis de décès, de naissance de mariage. Le talent, ce ratage!...
Il est fort ses mains tremblent.
Tous les chemins sont à pic.
Ce qu'elle dit contre flatte.
Que de nids, que d'oiseaux!...
* * Ses joies :
Un inconnu le cite, et, ravi : — Quel est cet homme qui me connaît si bien sans me connaître, et que je ne connais pas du tout, en le connaissant très bien?
Ah l'adorable querelle des lumières et des ombres !...
— Mais, c'est irréel !...
— Il y a du réel, ma joie.
Elle cite des mots de moi que je n'ai pas encore dits.
Il aime à transposer les mots du peuple, ces mots que la Rue dit au Salon et que recueille l'amant; ces mots que l'amante entend dans l'horreur et dans la joie.
Les remords de cette belle personne : Elle avait de l'ennui que cela se sût.
// s'amuse : Ce Monsieur très riche dit à un écrivain très pauvre : — Soixante mille francs au maçon... Il faut que vous comptiez sur le double la maison faite...
Sans grande bravoure, elle loue ses amis, chez ceux qui les aiment.
Il y a du bonheur : Une jeune mère exatique : — ((Il commence à s'asseoir tout seul sur son... »
Son idéal : Ne rien faire et ne rien dire que par entraînement, loin, au-dessus des libertins et des rhéteurs, être indulgent pour ceux qui ont accepté de nous, de nous qui n'avons rien eu à refuser d'eux... Et pour ne pas perdre de temps, ils se liment les ongles en déjeunant
On parle, devant un ouvrier, de la Fatalité à propos d'une pièce de Sophocle et l'ouvrier demande si cela se passe dans son faubourg...
Poser une statue... l'inspirer...
Croire sage de ne rien sacrifier de soi-même dans un intérêt commun.
Le père de Lamartine disait à un ami : — «Voyez donc ce grand niais; à trente ans, il fait encore des vers. »
Voyez donc ce grand niais...
J'aime moins, tout de même bien moins, les Musées que les Bibliothèques.
Ah le Midi! ces bras ouverts, ces bouches ouvertes! 1
Deux rôles joués par un seul acteur, le même être à des instants différents : La lutte de l'égoïste et de l'altruiste. Le vieil homme aigri par la vie ensevelit l'homme nouveau et l'enterre; mais l'homme nouveau sort de la fosse et met sous terre le vieil homme à jamais.
Ah ! le côté beau parleur, des gens qui ne parlent pas bien !
A quoi cela vous sert-il ? Où cela mènet-il ? Pourquoi ?
— Pour rien, mieux, pour la joie de bien faire, de bien dire.
— Et que cela se sache...
— Par surcroît.
Qui se dit aimé souvent se flatte et qui dit aimer se flatte quelquefois.
Les avocats parlent et les journalistes écrivent... parlent... écrivent... — Sainte-Beuve aussi est journaliste. — On l'attaque et c'est Sainte-Beuve qu'il défend...
Elle se montrait à moi telle que je la voulais être; elle se composait une figure à mon gré. Elle se disait fière, me sachant sensible à la fierté et assez souvent je m'évertuais à ne pas lui donner le regret d'avoir fait un tel effort vainement. Elle se dit :
— S'il m'aime ainsi qu'il me croit être, il ne m'aimerait pas ainsi que je suis.
J'AI VU, ENTREVU
LE RÉEL
PARFOIS glorieux : — On a fini par se retourner.
Indulgence : Scientifiquement, toute injustice n'est qu'apparente, ce qui excuse les gens sans impatience attendant paisiblement, dans la certitude de l'avènement de la Justice.
Un musicien attristé : — On ne peut parler de soi un peu longuement à personne .
L'air désabusé et le sourire amer de Trifouillard...
Le : « On est dévoré par la vie » de Patachon...
En désir d'harmonie, je suis amené à vouloir écrire de telle façon que les sons expriment pleinement en dehors des choses dites : Par des longues et des brèves, par des recherches de sonorité, par la légèreté des voyelles, la rudesse des consonnes, par les modulations, la cadence, les molles ondulations; et ainsi, qu'un étranger, sans entendre très bien le sens des mots, puisse être sensible au charme de cette musique, la musique des mots,
On peut être célèbre pour avoir touché ce que l'on n'a pas visé.
J'étudie les Maîtres et je ne pars pas des œuvres de l'artiste, je pars d'où il est parti.
Il se plaît dans son jardin : Les arbres ne mentent pas.
Ses joies : Son ami écrit depuis vingt ans
un livre sur les coquillages : Le coquillage
noir, un noir où il y a du rouge et du vert...
un petit gris pailleté. Ah joli ! Les coquilles
qui ont des points de feu que seul il voit... Il
regarde dans une demi-obscurité. Son cœur
bat délicieusement, jouissances pures. Cela ne
l'atteint pas ce que vous pensez, ce que vous dites, Messieurs, ah ! vos rires !
Des tristesses. UNE VITRINE DE MARCHAND (céramique) : Des roses de sauce tournée, un décor d'or faux aux vilains luisants... la hideuse barbotine...
Ses joies : Il a vu, admiré un pot — > «Ah ! ce pot !... J'attendrai... Mais comment attendre !... Un autre amateur le prendra... Je me gênerai autrement... Il coûtera ce qu'il coûtera... »
Il est pour ceux qui bûchent dans un coin. On va voir un sculpteur... Le petit atelier!... Comme on doit être mal à l'aise !... Il ne fait pas le malin t
L'artiste verse. On boit. L'artiste verse encore.
— Vous allez me griser. {On rit).
Il montre ses maquettes.
— Et ça vous va ?
— Ça me va.
Un autre sculpteur, un affreux homme bien ordonné, marche les yeux baissés et du bout de la canne régularise les cailloux... Ah ! son œuvre...
Elle ne voit personne à regarder dans une chambre sans miroir.
CE n'est pas arrivé... le beau titre de livre.
Leur dernière rencontre, un surlendemain de bataille !
Elle. — Vous !
Lui. — Que vous avez un joli chapeau !
Elle. — Un chapeau Rubens.
Lui. — Au jour sans doute la plume est bleue !
Elle. — Bleue avec des reflets orangés.
Lui. — Un ton fin.
Elle. — Je craignais de vous parler, je me
disais...
Lui. — Votre modiste est une artiste, elle a le sens des rapports harmoniques.
Elle. — Monsieur !
Lui. — Je le répète : Une artiste.
Elle. — Adieu.
Lui. — Adieu.
Mensonge de femme est savante œuvre
d'art, il n'y manque que l'inattendu.
Il ne tourne pas le dos aux gens qui ne lui agréent point ; ils ne le voient que de profil. On le retient : — Je voudrais vous dire
un mot. — De combien de phrases ? — Une phrase. — De combien de mots ?
Elle dit... affirme... jure..
Deuil de fiancé, deuil de fiancée, grand deuil.
Un garçon de recettes à la Banque de France raconte : « Hier 15 j'ai fait 145 domiciles » Au lit, il cherche son erreur, il cherche de mémoire : « 10800 francs ah! » Il a porté 24 fois 50 francs pour 1.200 francs : « La voilà mon erreur ! » Et il s'endort.
J'admire.
Les poltrons sont des malades, voyez leur
pâleur. Celui qui est brave peut se passer d'esprit : la bravoure est spirituelle.
En parlant de moi, un écrivain tapageur s'est allégé du fardeau de la politesse et en lui répondant je ne me prive pas du plaisir d'être poli. Autrement, il nous en coûterait tant à tous les deux.
— Et comment se juge-t-il?
— Judicieusement.
— Il est bien triste.
— Si je voulais l'atteindre, je le dépasserais sans le rencontrer.
Il s'amuse :
. .«Un de nos premiers écrivains de voyage». Les journaux.
On lui dit : — Et pourquoi prenez-vous la peine de parler?
— Il répond : — C'est assez souvent pour qu'un autre se taise .
Comme preuve d'amour elle s'engage à dire la vérité et elle l'a dit, sans aimer.
Rencontre d'un Monsieur. Je ne me plains pas et il me quitte, disant :
— Meilleure santé. (Ce Monsieur, un Monsieur qui a l'habitude de la parole et n'en a pas l'usage.)
— Mentir à l'homme qui vous aime!
— Mentir à un autre homme, pourquoi?
Il a su parler des femmes, il a su parler aux femmes.
Femme : — Si aujourd'hui j'avais parlé, demain il m'aurait dit : — Et depuis hier ?
Celle qui donne une minute de ses pensées donne plus d'une minute de joie.
Plus belle qu'une autre belle, non que cette autre belle.
* * Il est dépensier du plus, économe du moins.
Il dit de petites choses de petite façon et
ses pensées sont belles... On le juge sur ce qu'il dit !...
Un collectionneur : — J'ai la pendule et le fauteuil du marquis de... J'ai mis dix ans à avoir la pendule.
L'espoir... la crainte..
Un Monsieur regardant des œuvres d'art : — Que d'argent dort !...
C'est lui qui dort et son cœur, son cerveau lui laissent des loisirs.
Le matin, le premier matin, le matin des ouvriers... Le lundi, ce dimanche défendu.
Les adorés : Les ongles longs... la barbe qui frise... frisotte...
Aux Assises. Ces juges sont affreux! Un assesseur a de longs favoris teints qui pendent ternes et mous; le Président est guilleret et de sa petite voix, il module, finot... L'avocat général disait : « Il lui prodiguait les injures et les coups » ; il disait : « L'abdomen.»
Tragique :
Des Messieurs : << Nous avons invité trois fois Verlaine à dîner; on le tutoyait...» L'un raconte, raconte longuement ; l'autre veut interrompre. Le premier. : — Je n'ai pas fini.
Un journaliste me dit : — C'est moi qui ai lancé le titre : Milieux élégants.
Un peintre montre des études : — C'est après la pluie, une grande pluie. — Oui. — Là, tout est poudreux, desséché, racorni. — Oui.
Et on ne voit rien, rien du tout de tout cela...
Pour graines de son chapelet, il a les mots du Dictionnaire.
Comment taire, comment oser dire : Toutes les défaites sont légitimes.
Embarque... Débarque...
// s'amuse (critique d'art) : Tableau de M. Rafaël de Ochoe : « Ce peintre s'est beau-
coup inspiré de Watteau et il en a toutefois rajeuni l'esprit. »
Il aime mieux : « Nous avons tous péroré sur des tombeaux. » E. M. DE VOGUÉ.
Obsèques de PUVIS DE CHAVANNES :
« L'Eglise était bondée. » Journaux.
Il a vu chez une marchande de couronnes, un jeune veuf qui marchandait — Si la morte entendait !...
Il la rencontre à 8 heures du matin comme elle partait en tenue de « demoiselle de magasin ». C'était à faire illusion. Elle interroge, il répond : — Bien, assez bien, une fleur de trop au chapeau...
DEVANT UN BAR. — De l'un à Vautre : — As-tu quatre sous à mettre dans le commerce ?
Un pauvre homme un peu ridicule sans doute : — Elle aime les «bécots» les «bébés» «j'aime les enfants et les baisers». Il ne l'a jamais autant aimée avant de ne l'aimer plus.
Le pauvre ne peut pas dire la vérité et le riche ne doit pas la dire
Portrait :
Lui, lui seul ! Il a tous ses grades; il est médecin et il sera peut-être son unique client. Il sait comment on soigne l'anémie, la neurasthénie, l'arthrite, la dyspepsie et il se tient prêt...
La musique grave ne me rend pas triste, elle me laisse triste.
Comment oublier le mal, le bien !...
Une figure est un groupe.
Je crois toujours qu'elle a froid, qu'elle a peur...
Elle est belle., elle m'est belle.
... Et nous discutons sans ardeur la valeur comparée de nos illusions...
Pris pour un voisin par une nuit sans lune, un voisin encore jeune et assez vulgaire, j'en fus réjoui et attristé...
Dans ce dialogue de la grossièreté et de l'impertinence, j'en pris le ton qui me sied.
Ce beau titre : LA BLOUSE.
Il donne cette définition du pastiche : Un très particulier mode d'emprunt auquel manque expressément l'agrément du prêteur.
Qu'ajoute donc mon nom à cet écrit?...
Une fille de pauvres gens de ma rue se marie
— Votre fiancé?
Et glorieuse, triomphante, elle dit :
— Il est maçon.
J'AI VU, ENTREVU
LE RÉEL
Les diamants, ces jeunes yeux toujours éveillés, les diamants sont des yeux d'amants.
Après les compliments de condoléance : — Et à part ça !...
Une femme mélancolique : « — Il a dix ans de plus que moi et je n'ai pas dix ans de moins que lui.)) Elle racontait des choses gaies qui n'étaient pas toutes tristes...
Récit. — Une femme pleurait
— Jeune?
— Jeune.
■ — Jeune, ah!...
Ce sculpteur qui ne fait pas son marbre, ce sculpteur qui ne fait pas sa terre.
La vérité toute nue n'est pas la vérité toute.
Une qui était en omnibus : Il la regardait... regardait... et, de dessous la robe, elle fit pointer un menu soulier.
Une qu'il voyait souvent le matin : Une brune aux yeux d'un bleu de pastel. Il la suivait des yeux sans insistance. Elle était un matin au bras d'un jeune homme, une première fois elle salua... — Moqueuse ? — Non.
Une qu'il rencontre tous les jours : Il ne la salue pas, et en passant près d'elle, il remue les lèvres et dit des mots qu'elle n'entend pas. Il l'a ainsi amenée à remuer les lèvres et il n'entend pas les mots qu'elle dit... Quels?
Concision. Gens du peuple : — Un verre? — Un verre .
Quelle leçon!...
Portrait. D'une écriture soignée, il s'affirme indécis...
Pour celui qui une fois m'a lu, une seule fois, j'ai des pensées douces. Je n'ai pu le retenir. Qu'il m'excuse...
Tant il se penche sur vos lettres que ses lèvres y touchent.
A cette bonne servante, un peu familière, il avait dit gaiement : — « Nous avons à dîner une personne très bien, surveillez-vous! » Pendant le dîner, elle fut à louer, mais au dessert elle dit : — Et maintenant, la goutte...
Un ami lui dit : — «Je mets six mois à apprendre ce qu'un autre saurait aisément en huit jours et j'oublie aussi vite, que j'ai appris lentement. Comprenez-vous » ?
— Je comprends.
Elle me lira.
Elle était malade d'amour et on la soignait pour un rhume...
*** Toutes les communions se rejoignent.
Jf -T*
Il y a encore des femmes, il y aura longtemps des mères.
Paroles lointaines :
D'elle être si près qu'être tout près ne serait rien auprès...
Un manteau volé fait-il de vilains plis?...
Il agonisait... Cela sentait la terre remuée...
Il y a gagner... Il y a jouer aussi.
De près il a vu des femmes et la femme de
loin.
Absente, il ne lui écrit pas, il lui parle. Il disait : — Je voudrais boire, boire à sa soif.
J'ai vu dans cette maison un pauvre homme d'esprit, mieux accueilli qu'un homme sans esprit et riche; celui-ci ne partage pas.
Assez souvent j'évoque celui-là même qui parle et que je voudrais fuir; je l'évoque en ses bons instants.
Il dit : — Qu'il y a longtemps que je suis jeune !
Dans ce que dit une femme franche un choix est fait. Trompé sans être dupe, je suis sensible encore au mensonge d'une robe bien faite.
Indulgence : Il a eu de la pauvreté et ce qui s'ensuit...
Il est le prisonnier qui s'échappe et fuit traînant sa chaîne brisée.
TRAGIQUE. De pauvre homme à pauvre homme : — Et à quelle heure soupe-t-on ?...
Le sourire triste d'un peintre décoré et se vendant assez bien...
EXCUSE : — Si l'on sait un métier, cela gène pour les faire tous.
Son RÊVE : Ajouter une fleur fraîche à une couronne fanée...
Elle dit la vérité aussi ; elle dit des choses vraies, tout à fait vraies et des choses qui sont vraies, assez vraies.
Ma peine est réelle et discret je donne à ma tristesse des motifs imaginés.
Sa plainte : — Je ne puis attendre de vous, femmes, la vérité ni vous la dire.
Il écrit et il ne connaît pas la fin de son livre. Il n'est pas le maître de son œuvre. La fin le surprendra. En écrivant il dit anxieux : — On frappe à ma porte... Qui ?
Elle, cette Elle !
Des gens nous choisissent que nous n'avons pas choisis : Pitoyable, cet écrivain qui ne parle pas pour un, vient me consoler, devant des gens, d'être ainsi que je suis... Et comment pourrais-je me consoler de le recevoir ainsi qu'il est!... Des cathédrales, il ne voit
7o MAITRE DE SA JOIE
que les gargouilles. Pour moi, inquiet, pour lui tranquille, il part tardivement en me tendant ses doigts gras et mous, distingué comme un pauvre acteur qui vient de poudrer sa crasse.
La qualité rare d'un mensonge de femme
est son inutilité ! Dans ses « explications », il
y a toujours des choses bien et d'autres qui
sont moins bien : c'est dans l'air avec des
sont moins bien : c'est dans l'air, avec des
— Aucune femme ne peut dire la vérité et il est des hommes heureux cependant.
— Oui, Madame, ceux qui n'aiment pas.
Est-il un serment auquel vous ne puissiez manquer ?
— Je ne sais pas.
— Sur la vie de votre fils?
— Il ne mourrait pas.
— Sur ma vie?
(Ils rient).
— Croyez-vous à l'Enfer, Madame?
— Je crois au Paradis.
Une femme : — Il ne faut pas... Il n'aurait pas fallu...
Ma colère, c'est de la douleur qui crie. * *
Je ne désespère pas de moi, je puis me révéler par mon épitaphe.
La langue est pauvre pour ces pauvres... Ah le côté sans soif de ces petits pochards! Les bons vieux mots disent des choses nouvelles; un peu de temps endormis, ils s'éveil* lent ragaillardis...
On n'aime jamais trop ses amis et ils ne nous aiment jamais assez.
Vous pensez : — Je n'ai pas ma part si je n'ai que ma part.
Musique. — Ah! les belles douloureuses notes graves.
— On est triste aussi à l'aigu...
Il a vu passer se dandinant des artistes, des savants, des apôtres...
Parler : Dire — médire — se dédire.
M. le Curé : — Tout est brûlé dans mon jardin.
— Arrosez !
. — Dieu se charge d'arroser.
— Arrosez ! « Aide-toi le ciel t'aidera » cela veut dire : Arrose!
On le dit triste de n'avoir pas de succès, et c'est d'être sans génie qu'il est triste.
Vendre... tenter de vendre... arriver à vendre : — (( J'ai fait mon chiffre. »
Il disait : — Etre à ses pieds et n'y pas rester...
De l'autre côté de cette rive est la vie intense.
Un homme : — Je regarde les jeunes femmes passer... Elle est morte... Et si elle passait !...
Je la sais... J'ai de ses pensées.
Il loue le dire discret, les gestes parcimonieux, aussi le geste décisif, constat du désir; pour qu'elle pense à la belle prudence des braves, à la prudence du dire des gens ardents.
Il écrit : — « Elle mit son âme à l'abri et s'abandonna.» Pour qu'elle approuve cette façon de dire.
UN VOYAGE EN HOLLANDE
Et je passais recueilli dans le bruit des mots qui n'ont pas de sens (Hollande).
(Amoureux d'Art).
L'IMAGINÉ
Après des années.
r"Pl OUTES les douleurs sont réelles et •1 les joies sont toutes imaginées. — Il a pris le train pour Amsterdam avec une toute jeune femme peintre, et on est parti « en camarades ». Les 9 h. 34 du départ, les 7 h. 28 de l'arrivée, la boutique de changeur sur le Dam, l'hôtel pris
sur la mine, le déjeuner. (La jeune femme belle et blonde, d'un blond qu'elle a choisi, ainsi maîtresse de sa joie). Les Musées : les Syndics semblent avoir été débarbouillés avec du beurre Après Amsterdam, la Haye et la petite figure nue de Rembrandt, Harlem et les Régentes. Le peintre Carrière a vu les Musées de la Hollande avec un peintre hollandais. Carrière m'a dit : « Il loue comme on arrose.» La jeune femme échappe aux remarques de son compagnon : « Je lirai cela quand vous l'écrirez ? » dit-elle.
Et si je vous demandais? . . . dit-il, et la demande avait le sens d'une recherche de l'absolu dont l'expression et la haute visée ne furent pas approuvées, alors d'ambition moindre tel on se contente, paraît se contenter de la vue des fleurs à travers une grille, il dit : Et si je vous demandais? . . . Mais il trouve tous volets clos.
— C'est mieux ainsi — ■■ dit-elle.
A l'hôtel, ils ne s'entendirent pas aisément :
Il n'avait pas l'orgueil des grands appartements, des pièces nombreuses; elle, d'un goût différent, dit : « On fera des économies sur autre chose. »
Cette première nuit, il se lève troublé par un léger bruit qui venait de la chambre voisine, il entre, la jeune femme dormait paisiblement, alors rassuré, il se couche, puis se lève, ouvre la fenêtre, se couche.
Au matin, il lui est dit qu'on ne dormait pas et qu'il y avait à le louer de mériter une telle confiance, que c'était tout à fait beau, sans doute rare, et que les verrous étaient contre d'autres gens. Eloges qu'il n'accepte qu'à demi se disant vertueux par accès seulement, par accès espacés.
Et en se promenant en ville, ils parlaient du beau métier de peintre d'une harmonie agitante, du chiffre émouvant d'une figure, des courbes, des enlacements
C'est ce qu'ils disent, ce n'est pas cela qu'ils disent.
L'autre nuit, il fut ému de ne rien entendre.
Il entre, elle dormait, vraiment ! Elle dormait le bras nu hors du lit et l'épaule dégagée de la chemise, il relève la couverture, non assez vite, pour garder la dormeuse de l'humidité froide de ces nuits et il sort de l'hôtel.
En marchant, il parlait haut :
Vous êtes à moi de l'instant où je vous quitte au moment où je vous revois, dès que je vous retrouve, je vous perds.
// marche.
Je ne lui ai rien demandé de ce qu'elle m'a
refusé.
A distance dire les choses sans risque, les dire. Loin d'elle, je lui parle bravement, je dis tout, tout au moins; ce que je lui dis est de belle forme et ainsi, ce que je lui dis ira de jeune bouche en jeune bouche jusqu'à de jeunes oreilles.
Ah! les jolis « partout » devinés!
— Madame, il eût été bien de me dire : Je suis à vous, ne me prenez pas.
— Et vous m'auriez prise?
— Oui.
Un vieux pauvre lui demande l'aumône.
Il marche déjà las, non encore assez las. Il parle d'une voix molle et chantante.
Sachet... Ecrin... Cassolette.
Elle m'a refusé la consolation d'un mensonge.
Les douces plaintes... Des hommes sont aimés .d'autres hommes, et comment ce silence en cette nuit !...
Les mots dont on est maître offensent. La sensualité, la lubricité, oui; le grivois, l'égrillard, le badin. Ah ! le badin !... je crache !... Des mots saignent.
Le respect a des modes d'expression si divers que je voudrais donner au respect une forme à mon choix !
Sa confiance n'a pas utilisé ma discrétion.
Ah! le parfum de chair i
Ecrire un livre de sensualité discrète et de violence voilée !
Elle attend de moi de la défendre contre moi.
Un fumeur demande du feu...
Elle a dit : — « Vous ne savez pas la femme que je suis... » Je tremble...
Souffrir, souffrir seul, souffrir!
Une femme lui parle.
Ah ! lui baiser la main, lui baiser la main respectueusement ensuite...
Avoir eu vingt ans à la même heure qu'elle !
// suit une rue, une longue rue étroite et noire, une autre rue avec des marches... monter, descendre... Il s'est assis à la forte d'un café, d'une auberge, d'une buvette : — Garçon du chaud. — Garçon du froid.
Si elle avait seulement dit, bien dit, une fois : « Nous » une fois... une fois !
Godiche !
// prend une rue très éclairée, triste : — Garçon !
// mêle tout, son art, la femme ; il gémit, remue les bras :
Ah! la littérature de combinaison! Le compas, l'équerre... Et si celui qui a tout possédé avait eu moins que moi qui n'ai rien obtenu, serin... serin !
Ma brutalité voudrait lui être d'une extrême douceur...
Quelle est la nature de ce que je ressens ?... J'en connais la force et je n'en sais pas le nom. Ah ! dire sans chercher, sans choisir les mots, des mots, ces mots... Si sa pensée m'est douce, que j'aie tort ou raison, cela n'importe point. Ce qui me console : Une femme qui n'aime pas refuse tout en ne refusant rien... Ce qui ne me console pas... Etre bonne, c'est n'être pas très méchante. Elle croit souffrir de n'être pas aimée, pas assez aimée, et elle souffre de n'aimer pas, de ne pas assez aimer. — Un homme aimé écrit un beau livre, comme sans être brave, il peut se montrer courageux Je ne suis pas Sage : Je n'ai pas écrit
au ministre pour refuser la DIRECTION DES Beaux-Arts et je n'ai pas été sollicité à la Revue des Deux-Mondes.
Elle m'a dit : « Ce n'est pas bien, vous ne riez plus. » Ah ! la mauvaise qui comprend tout et n'entend rien!... Je serais le garçon boucher vous seriez la belle écaillère...
Donner tout, tout prendre, donner, laisser prendre.
Je l'attaque et elle m'appelle à son aide.... Elle dit : « Défendez-moi, défendez-nous ! » Je la défends, je la défends contre moi-même, victorieusement.
J'aime à dire : «Tu» avant et «Vous» après. Sa légère sueur a le goût d'une citronnade tiède. Je vous disais : — ((Taisons un long chemin les mains unies et nous ne rencontrerons pas de gens aussi heureux que moi. » Vous avez dit : — « Que nous. » A sa munificence, devoir une boucle de cheveux !... Tenter de la rendre jalouse?... Elle a vu cela dans les comédies. Par la violence?... Elle a vu cela
dans les drames. Ma niaiserie est ma preuve. Je veux ces fleurs, je veux ces fruits !... Que ses lèvres m'appellent sur ses lèvres... Une commande pour tout de suite... les caresses subversives... La belle pochée d'yeux... — Eh quoi après tant d'années, tant ! Eh quoi si tard ! — Ai-je donc choisi l'instant ! Elle m'est jolie... Je suis le métier à broder : Elle brode... Hélas ! Elle n'a pas la compréhension du possible ! de vos mains rapprochées, faites une coupe pour mes lèvres ! L'oiseau qui chante c'est vous, c'est moi le chien qui grogne... Ah ! lui faire agréer les tout derniers outrages !...
De loin elle dit : « Si j'étais près de vous, il n'y aurait qu'une façon de vous répondre», de loin elle dit...
S'il suffisait de fermer les yeux pour ne plus la voir... les jeunes hommes qui la regardent... ces yeux dévorants, ces bouches goulues... Ne pas demander, prendre, être un goujat, un goujat triomphant L. Mes œuvres, mes
œuvres, ah! je ris, je crie, je pleure... Je demande une heure, rien qu'une heure, toute une heure... La gloire, mon nom à une rue, à une impasse... Ton sourire, mes grimaces... Rodin m'a dit : — « Il y a le nu. » — Il y a le nu aussi... On m'a dit. — Vous avez pourri dans les Musées. — J'y ai fleuri... Je groupe des fleurs en artiste, et la Critique dit : — Il ne sait pas mettre de clous aux souliers..
Un ivrogne passe. — T'as soif, pas vrai?
// avait soif. — Garçon !...
Mon rêve est une création.
Une femme gentille lui dit : — Vous êtes artiste ?
— Et où voyez-vous cela, aux longs cheveux?
— Non, aux yeux.
Elle raconte; elle est la victime de <( malheurs immérités », l'intéresse à des « revers de fortune », lui dit avoir « l'âme meurtrie ». Il n'entend pas tout, et ce qu'il entend le touche vivement. Qu'il est fatigué, qu'il
voudrait dormir! Elle dit : « Les baisers, ça me grise!» Et par des allusions d'abord discrètes, enfin il comprit qu'elle cherchait à reconstituer pièce par pièce la fortune perdue
Il a dormi.
Au matin la compagne de voyage lui dit qu'il savait se dégager des servitudes et que pour le rendre humble, elle lui lirait la Vie des héros et la Vie des saints. Il l'a dit dégagée par nature de l'infortune de ces situations. Elle insiste sur l'imprudence de se faire telle opinion par simple supposition et dit voir là une façon d'interroger particulièrement habile.
Pour l'emploi de cette soirée, elle songeait au théâtre, au concert et il lui dit, avec des mots cajoleurs, quel était son projet. Elle dit qu'il ne tenait pas assez compte des hasards de l'instant, des fâcheuses circonstances et que les superbes programmes sont parfois décevants.
On se promène.
Il se confesse, dit que, un peu lassé de la parole et des gestes, il soigne ses attitudes. Il écoute ainsi, ainsi il répond : l'appui d'un dossier de fauteuil ; les mains sur cette table, le coude sur cette cheminée. Il a beaucoup observé, comme étudié, les femmes dans les magasins, les enfants chez le pâtissier... Hors de chez soi, cela nécessite des retouches : Une cheminée, plus haute, une chaise plus basse !... Le profil perdu, la toute face ! L'attitude des gens du monde est assez uniforme; l'attitude des ivrognes de tous les mondes est d'une charmante variété. Il dit que sa simplicité est le fruit d'un travail patient et réfléchi. Il emprunte à la peinture; à la statuaire, aux modernes, aux anciens : Le Germanicus l'a servi. A Monsieur Ingres, il doit quelque chose et de Monsieur Gérôme, il n'est pas l'obligé. Le trois-quarts savant, le cabotinage de l'immobilité : Et après quelque propos galant : ((Chacun nous approuve : Je vous aime et vour ne
m'aimez pas.» La demi-projection d'attente... Les genoux dont on n'est pas content ou les mains dont on n'est pas fier... Que penser d'un homme aux bras pendants ? En mal penser. Ainsi quand je dors, dit-il, cela me fut autrefois conté, mon corps dessine une très gracieuse légère courbe et le bras fait élégamment oreiller. Le renversé, le penché, l'incliné.
Elle dit : — N'avez-vous point quelque autre chose à me dire?
— Certes si ! Les mains, ah les mains ! La nudité est troublante, la nudité de ces mains ! -Qui donne la main, la donne! Tout donne. ... Ah! les mains, ces mains je voudrais y mordre, je voudrais les manger, il n'y en aurait point pour deux repas. Baiser les mains, ces mains sans respirer, sans pouvoir respirer ; les mains, les mains qui tremblent... Et elle dit : — Les mains... A cela je crois.
En causant, ils arrivèrent à se demander si tout est bien ainsi... Il dit être sensible à la
pudeur et non à la pudeur excessive; que les mots prennent une pureté absolue affranchis de l'apparente pudeur et qu'il aimerait à la libérer de l'impudique terreur des mots. Elle dit au contraire tenir pour un pur hommage l'ardeur contenue par la prudence du dire et voir en ces essais, l'adresse d'un tacticien cherchant le moyen, pour lui productif, de rendre l'extraordinaire tout à fait naturel.
Ils se mirent enfin d'accord sur ces points que rien n'est à modifier à l'armure de la jeune guerrière et aux armes du chevalier, ni à l'émoi du premier choc.
On rentre, et avant de se préparer à dormir la jeune femme veut appeler la femme de chambre; mais il dit que ces jeunes servantes sont indiscrètes; en des récits à leur amant, elles profanent les secrets et les mystères de la beauté, qu'il y a bien aussi une vieille servante... « Ah ces grosses pattes ! » La frayeur qu'il ressent doit être un avertissement à la pudeur; dans ces soins donnés
par des mains impures, il sent un outrage, et s'il la voyait accommodante en cette occurence, ses esprits en seraient douloureusement atteints...
Ce qui fut admis.
Elle était de marbre, il fut de pierre.
La nuit, cette dernière nuit... Des bruits qui semblaient si lointains, de si faibles bruits, comme un vol d'oiseaux, d'étouffés claquements d'ailes, des éclats grêles, menus, qui se rapprochaient, s'éloignaient sous le ciel bas, dans l'air chaud...
La jeune servante brune, mince et pâle, à la marche lente, si lente, avait dit :
— ■ Nous aurons de l'orage cette nuit.
UN VOYAGE EN HOLLANDE
Retour (En Wagon)
LE RÉEL
LA. douleur est productive, Monsieur. — La joie est productive, Madame: J'écrirais un beau livre si j'étais aimé; mais vous n'aimez pas assez les lettres... Vous rappelez-vous la promenade au bord de l'eau ! —
Oui... où nous avons vu ce beau garçon en culotte de velours épingle... — Pas si beau. Et cette belle fille coiffée d'un bonnet doré. — Pas si belle. — Et ce chemin couvert, cette ombre, ce silence... — Oui. — Et ces gerbes réunies qui semblaient être l'idéal lit nuptial... — Oui... oui. Mais dites-moi ce que disent les peintres entre eux. — J'aimerais mieux... Et puis ils parlent devant vous. — Ils me disent la couleur de mes yeux. — Je voudrais... — = Je prie.
— Ce bon écrivain entrait au Louvre dans la salle des Rubens, le pantalon relevé; ça m'a gêné.
— Dans son œuvre revit l'Antique.
— Sévit l'Antique.
— Il donne le sens d'un homme qui avait la vocation du notariat et que ses parents destinaient aux <( Beaux-Arts. »
M. Benjamin-Constant à l'un de ses élèves. — Ce violet-là a déjà deux ans, ce n'est pas le fameux demi-violet...
Renoir. — Quand je cause avec Gauguin, je ne sais jamais à qui je m'adresse : au peintre, au boursier ou au marin ?
— Original ?
— Oui, il rend la fumée par le nez.
Le peintre Albert Besnard devant V Entrée des Croisés de Delacroix :
— Mais sur quoi marchent-ils !
Vuillard : — Botticelli, c'est le vulgarisateur.
Albert Besnard. — On ne peut pas dire que M. Ingres soit un coloriste mais il ne fait pas de fautes de valeur; Flandrin, si.
— Je cherche Ribot (Et il peint dans une cave, Ribot, le grand Ribot, peignait dans un grenier.)
— Elle pose pour son portrait : Elle a une robe décolletée, un éventail. On accroche une bande d'étoffe pour le fond... Elle est blonde et grasse, les bras sont violets.
— Mon tableau : Des gris fins... des roses délicats.
— It is foggy.
Un sculpteur d'un sculpteur (gens célèbres). — Il n'a jamais essayé l'ensemble et il a toujours manqué le détail. Il n'a jamais cherché l'idée et il a toujours raté le morceau.
A Rodin : — •■ Que pensez-vous de votre Balzac?
— C'est trop tôt, je ne sais pas encore.
— Personne ne dessinerait un cheval comme Delacroix dans le Massacre de Scio. Degas, Renoir étaient peut-être doués mais ils ne savent pas. Je vous montrerai des fautes de dessin de Bouguereau... Ce qu'il y a de plus beau, c'est la Vénus de Milo et je sais pourquoi. Velasquez fait un Vulcain qui est son voisin le cordonnier. Si vous aimez les primitifs, c'est que vous êtes un ignorant : Ils ne savent pas faire un torse, ils ne savent pas ce que c'est que les modlés... Il faut connaître à fond l'anatomie... Je prends des mesures...
D — Vous tenez bien à la forme de la prière, jetez-vous donc à genoux.
Monet. — J'aime Constable comme initiateur.
— Je l'aime pour lui-même aussi.
Rodin souriant : — Entre Puvis de Cha-
vannes et moi, il y avait un peu de froid depuis que j'avais fait son buste.
D — J'aime beaucoup, mais beaucoup Willette : Son dernier dessin sur le« Savon***»; sa composition sur «Un nouvel Amer».
D — Oui les Maîtres, mais si vous courez derrière, vous ne verrez que leur dos. Oui Millet... Un semeur se hâte très simplement.
— Monet s'est dit : « Tu feras vingt fois la cathédrale de cette même place» et il l'a faite vingt fois.
Armand Séguin : — Notre plus beau peintre depuis 50 ans, c'est Renoir; ce qu'il est heureux de peindre !...
— Ingres vaut par sa sensualité
D — ■ Blanche dispose d'un métier qui lui
permettrait d'exprimer si c'était sa destination... Le côté ((gens en route» de quelques peintres moins adroits, laisse une possibilité d'espoir.
— Le paysan de Jules Breton, dans l'ombre...
— Le Tobie de Rembrandt aussi est dans l'ombre.
Carrière :
Au Louvre : Le buste d'homme avec un œil plus bas que l'autre... admirable! Les deux dessins anonymes du temps de Henri II, ce qu'il y a de plus beau dans les dessins du Louvre !
— Ingres est un homme qui connaît très bien son affaire .
— Carrière... Je ne peux pas aller jusquelà.
D — : Dame, c'est haut.
— ■■ Gustave Moreau n'aimait pas Puvis de Chavannes. Il disait : « Du papier peint. » Il n'aimait pas les Impressionnistes, et, ce-
pendant, il tenait à son portrait par Degas : Il l'avait dans sa chambre; et d'un Toulouse- Lautrec vu rue Laffitte, il avait dit : « C'est presque un chef-d'œuvre.»
— Cette pastorale : Un Beethoven de demi-caractère...
— C'est tout de même une symphonie.
■ — J'aime Jordaens parce qu'il a moins fait que Rubens.
Rodin — Je n'aime pas Corot, c'est triste.
Messieurs les amateurs d'art : — Henri Rochefort avait son portrait par Manet et il en a fait un échange; il a gardé son portrait par Boldini.
Gauguin. — La loi des complémentaires est fausse.
D — Un gris, un gris malin...
Rodin — Je voudrais être à Batignolles dans un atelier de marbrier; je voudrais être Pierre ou Paul.
Pointelin : — Cabat est blagué par les jeunes : qu'ils en fassent autant...
Carrière à Dolent devant la Chasse de Rubens (Bruxelles) : Les volumes, les volumes différents. Je regarde en bas comment le tableau commence et en haut comment il finit, c'est à Rubens que je dois d'être peintre, à mon admiration pour Rubens.
D — : Un homme qui a passé par les mains des marchands de chevaux et des marchands de tableaux est prêt pour la vie, on ne le trompera pas aisément.
— Les Cathédrales de Monet, c'est toujours vu du même côté, c'est l'œuvre d'un prisonnier qui regarde de sa cellule.
Rodin : — Les portraits dessinés d'Holbein valent mieux que les portraits peints : les dessins sont d'après nature.
— Ribot disait : Les Bonvin, ça a l'air d'être bien peint.
— Valadon disait : Il y a un peintre de nature morte plus fort que Vol Ion, plus fort que Chardin, c'est Murillo, le Murillo de la Cuisine des Anges!
Harpignies : — Ah ! les dessins de Ravier ! Ravier notre maître à tous... et personne ne le connaît.
L amour du pays : — Il y en a un au Musée de Poitiers... Il n'y en a pas au Musée de Poitiers.
D — Deux peintres de l'Institut. L'un : — Ce que nous avons dit, nous devions le dire; mais maintenant que nous sommes seuls... (Et les mains lisses et sèches se cherchent, se trouvent après s'être manquées...)
Carrière. — Je ne juge pas un homme, je le dessine.
— Madame...
— Cherchons ensemble, dit-elle, le moyen de me défendre de vous, — et je lui dis que ma gaucherie, ma pauvre mine, n'étaient point pour me servir; — ce qu'elle ne jugea pas chose suffisamment rassurante et elle dit bien plus compter sur cette idée que les artistes, les écrivains sont de nature versatile pour se
3/BLIOTHECA
sis ,
tenir à l'abri. — J'objectai qu'il n'est pas juste d'aller ainsi du général au particulier, s'exposant de cette façon à me punir d'une faute que je ne saurais commettre ; et je lui dis, puisqu'elle tenait si fortement et naturellement à m'éloigner, qu'il suffirait de mettre du dédain dans la violence des mots; — Ce à quoi elle dit ne pouvoir se résoudre, pensant qu'il serait profitable au calme de ses esprits de se mettre en quête d'une de ces vivilenies aux hommes familières, tout en avouant qu'en ce qui me regarde, elle avait peu d'espérance en ceci.
— Alors...
— Vous disiez que...
— Anquetin m'a dit : « Je ne connais rien aux lettres et je n'en parle pas; vous parlez peinture et vous n'y connaissez rien. Il n'y a pas de rapport entre la peinture et la littérature. »
D — Vous aurez répondu : Affirmer ceci,
c'est parler littérature et vous dites n'y entendre rien.
— Monet a vu les fontaines lumineuses..
— En art je suis un profane...
— Et les profanes sont nés pour profaner.
— Il a été en visite chez Michel Ange qui était absent et en revenant, il a rencontré Gustave Doré:
— Un tableau nu peut ne pas être un tableau vide.
— L'amour de Rembrandt pour Saskia n'est pas unamour d'artiste. L'artiste prend sa femme partout... là même!...
— Ces arbres sont un peu isolés...
— Lecoq de Boisbaudran ne montrait pas sa peinture.
— « Les Impressionnistes viennent de Monticelli.
— Il est riche et il aime la peinture ; qu'il n'en fasse pas et qu'il en achète...
— Chez Rodin : Les quatre Carrière, Monet,
Legros, les trois Ribot, Sargent, les Rops,
Guillaume Régamey, Harrisson, Thaulow, Duez.
— François Millet, oui, mais il n'est pas beau peintre. L'exécution : Il va de Couture à Courbet.
— Puvis de Chavannes a observé autour de nous, ce n'est pas pris dans les médailles.
— Rops vient des Japonais et c'est moins bien.
— Un mauvais Ingres ne vaut pas un bon Flandrin.
D — Il n'y a pas de bon Flandrin et il n'y a pas de mauvais Ingres.
— Le Prix de Rome. Si le peintre reste dans les lignes de son esquisse, il n'est pas artiste et s'il n'y reste point, il n'a pas le prix.
— Je rends le mouvement des nuages.
— J'exprime l'agitation des flots...
t— Par le. chiffre.
. — Par les volumes.
— Par la tache.
Aux solennelles obsèques de Meissonier — Encore il m'ennuie.
Enseignement : — Il faut donner le sens de la distance.
— Et Delacroix?
— Delacroix le donne dans la Noce juive... Il ne le donne pas toujours et quand il ne le donne pas, c'est moins bien.
Un Monsieur : — J'ai vu dans un tableau une femme jalouse un bol de vitriol à la main, derrière une porte... Est-ce là un tableau d' « Impressionniste » ?
— Non.
Bracquemond : — Le portrait de Baptiste aîné par Drolling est un chef-d'œuvre.
Rodin : — On dit que j'ai du talent, mais que j'enlaidis les gens... Cela me fait du tort.
Benjamin-Constant : — J'ai fait le portrait de l'homme le plus riche du monde.
— Yonking ne peignait jamais d'après nature... Aima Tadema peint de mémoire des marbres qu'il a vus en Italie.
io4 MAITRE DE SA JOIE
D — : Le rire sourd, mauvais, d'homme fier et désolé, le rire de Gauguin.
— Michel, ce qu'ils appellent : « La vieille peinture »
D — Dans les bois ou les méchants peintres prennent le cœur et la bourse des gens, ils ont rencontré Gauguin bien armé et ils ont eu peur. Où les tableaux de Gauguin sont accrochés, je me promène riant. C'est beau à faire peur, ça sent la poudre. Des peintres « dégagés » disent : « C'est bien loin Tahiti.»
D — Portrait : Un peintre que très justement la médaille d'honneur n'a qu'à demi rassuré.
Carrière : — Corot, c'est la symphonie de la vision.
— La femme nue de Saint-M arceaux, on dirait qu'elle a été apportée avec une pelle.
Rodin : — Il n'y a que l'étalon prenant possession de la nature. Il ne faut pas cher-
cher à y mettre de la poésie, elle y est; seulement, c'est difficile à faire, il faut de la patience.
— L'atelier de Fantin ?
— L'atelier de Courbet, c'est plus fort.
— Les modelés de Dalou ne sont pas très justes... il répare bien.
Carrière : - — La vérité est une découverte.
— Le Dreux Brezé de Dalou, c'est le Raffet... Il n'a pas mis les mêmes plis.
Vitillard : — Chéret, c'est très important. Rodin montrant un petit Carrière : — Le poignet...
— Ah ! l'art très difficile d'enlever les contours...
— Constantin Meunier, c'est quelqu'un qui demeure près d'une mine de charbon.
— Ma femme fatiguée, ennuyée l'autre jour, a donné quelque chose de plus beau que la Mélancolie de Durer.
Eloge mitigé : — Quand il aura quelque chose à dire, il saura le dire.
io6 MAITRE DE SA JOIE
D'un écrivain : — Il regarde un tableau quand il a un article à écrire.
Un Monsieur de la société devant un portrait de Maître : — C'est très détaillé... les étoffes sont bien faites.
Un -peintre retour de Londres (oui, celuilà) : — Je suis maître de moi, je ne pleure pas. A Londres, on ne pleure pas.
Bourdelle dit bravement : — L'atmosphère, nous tenons cela de Rodin.
— Puvis de Chavannes m'a pris dans ses bras... Henner s'emballe sur mon tableau : Il y a quatre bleus... deux blancs... Je défie... Il m'avait dit : — ((Et où peut-on voir ça ? » — « Chez moi ». — « Quand ça » ? — « Demain ». Henner impatient — « Demain... demain... »
— ■■ Puvis de Chavannes disait — « Rodin, cela ne m'intéresse pas ».
A un peintre : — Eh bien ?
Le peintre épanoui : — Je suis toujours avec Durand-Ruel.
— Anquetin se perd, il aurait pu faire des choses d'après nature... et puis il dit du mal de nous.
— Ça ne fait rien, ça !
Un amateur d'art, de lettres : — Verlaine, je ne comrpends pas, Carrière, je ne vois pas.
La femme d'un peintre célèbre : — Mon mari fait de l'art le matin et du commerce après midi.
Roll : — Daubigny abusait du vert Véronèse... S'il n'avait pas employé de couleurs qui changent, il vaudrait Corot, tout au moins.
Armand Séguin : — r Bernard, Bonnard, Vuillard et moi, nous faisions des schémas de Véronèse, Velasquez... Nous avons eu tort. Au lieu de faire des schémas, Gauguin aurait dû, avec tout ce qu'il sait, peindre une figure et la pousser jusqu'à ce qu'elle fût bien.
Rodin : — Je joins maintenant les deux bouts.
Gauguin : — J'ai vu les Gustave Moreau
de Hayem et je n'ai qu'une chose à dire : C'est médiocre. Quand il était embarrassé pour une harmonie, il allait dans le coin des Monticelli.
Un Monsieur de la société : — La nature, c'est toujours plus beau que les choses fabriquées.
D : — Chez moi, Anquetin voudrait voler La femme de Corot; Séguin, La Toilette de Fantin; Louis Roy, Elise riant de Carrière.
Bracquemond. — Je n'aime pas les isolés : ce qui ne vient de rien ne mène à rien.
— J'étais élève de Barye et quand nous demandions des animaux, on nous donnait des chevaux de Mène.
— A V Opéra, le groupe de Carpeaux fait corps avec le monument... Les autres groupes, des appliques.
— L'Ecole anglaise... Reynolds, c'est trop cherché dans la palette.
Un notable -peintre : — Je suis revenu de
Puvis de Chavannes. On a dit un mot qui m'a frappé : c'est du Signol.
— C'est bien sous le ciel.
— Il pleut bien; les figures ne sont pas bonnes, mais il y a vraiment de l'eau partout.
— Les plans !
D — : Dans le portrait attribué à Gericault, portrait présumé du peintre, et qui a été acheté par l'Etat pour le Louvre, la draperie est de Vollon; j'ai connu le portrait sans la draperie.
— Il y a chez Rodin une faible copie de Rembrandt qu'il trouve bien; ce n'est pas la copie qu'il voit.
— Chauvel, c'est un peu monotone.
— Cabanel n'aimait pas Baudry : Il disait que c'est pris dans tout, les anciens et les modernes.
D — : Un médiocre ami, dans un désir de politesse parle dans un coin des toiles curieuses vues chez moi (j'écoute), il en oublie. Je montre les défauts du tableau qui ne nuisent
pas à l'œuvre : « La planche est en deux morceaux ». Je ne dis pas le panneau. Il y a des repeints dans le costume, un trou a été bouché ; je ne le dis pas et je dis : « Ce n'est qu'un fragment », ce qui m'amène à dire, ce qui me permet de dire : « Ce n'est qu'un fragment, mais il est beau. »
— Ce méprisable Gounod !
— Ce tant méprisable Gounod !
Le sculpteur Nicderhausern-Rodo raconte :
— Quelqu'un avait dit à Victor Hugo :
« Il faut que Rodin fasse votre buste. » Et Rodin arrive le lendemain avec une selle et la terre à modeler : « — Maître, c'est le sculpteur Rodin qui vient pour votre buste. » — <( On va donc faire mon buste ?... Je ne puis quitter la malade (Madame Drouet), qu'il vienne ici dans la chambre. » Rodin s'installe dans 1 achambre de la malade et se met au travail... Pour voir les plans, il s'approche tout près d'Hugo... Pendant trois mois il arrivé chaque jour exactement. Madame Drouet v?À
plus malade. Rodin vient toujours. On le voit arriver avec effroi. C'est comme cela que Rodin a fait le buste d'Hugo.
D — : Rue Laffitte : Un petit Vollon, une tête d'Henner, deux Ziem, un Robert Mois... une chose bien : Des fleurettes de Quost.
D — : On ferait la joie des Lillois avec îa femme au gant de M. Carolus Duran.
— On ne parle plus de Raphaël, ce n'est pas juste.
Erudits : — Wisthler et non Whistler. — Il signe : Whistler. — Il se trompe...
— J'aime les Monet quand je les vois.
V expert : — Ce vase est ancien si vous êtes sûr de sa provenance.
— On pourrait peut-être voir Manheim?
— C'est moi qu'il consulte s'il est embarrassé.
— Charles Saunier (sans le vouloir, sans y croire) : Ce qui m'enchante c'est que Delacroix, un de ceux de grande esbrouffe, a des parties
qui s'écaillent (joyeux), il n'en restera rien dans cinquante ans.
On loue le collectionneur de son goût, de son tact... Quelqu'un dit :
— C'est toujours acheté dans une boutique. Regardant un tableau de M. Jules Breton :
— Les vers sont du même.
— Toulouse-Lautrec disait : a Le portrait de Mme Samary par Renoir, c'est mal fichu, mais que c'est bien!...»
— Turner a été plus loin que Claude Lorrain, Monet a été plus loin que Turner.
Armand Séguin — : Ce marchand de tableaux me considérait un peu... J'ai eu de l'argent... J'étais pour lui un homme qui a eu de l'argent.
— On ne se figure pas ce que peint Monet, plus grand que son tableau.
— Cette lithographie originale, c'est tout à fait le dessin de Rubens du Louvre, d'après Vinci.
— Madame, voyez donc cet étroit chemin sous les arbres...
— Je vois... vous disiez...
UN VOYAGE EN HOLLANDE
Retour {En Wagon)
LE RÉEL
— Madame...
— Que c'est amusant de voyager, de voyager en votre compagnie. Vous vous souvenez à Dordrecht... ce jeune Hollandais qui paie son dîner et parle assez haut pour être entendu de nous, de nous Français : Il dit en français : — (( Voici dix francs dont veuillez vous prévaloir en balance de notre facture relative. »
n6 MAITRE DE SA JOIE
— Je me souviens, mais...
— Et le poulet dur d'Anvers, notre petit reproche à Faubergiste très calme, son excuse : « J'ai mal acheté hier. » Et votre mot devant une Eglise sans mystère : — « Comme ils ont mal logé le bon Dieu !... »
Et nous prenions naïvement tous les deux pour un hommage de bienvenue le jeu des cloches et des carillons !... A Rotterdam les rues à drapeaux pendant la Kermesse, les rues redoutées des familles.
— Je vous prie...
— Et à Bruges le sacristain qui balaie nous dit : — « Un inférieur va vous montrer la chapelle. » Sur le Livre de I'Hopital le livre présenté aux visiteurs, nous avons lu : u Delphine Maës, professeur de grâce et de maintien à Bruxelles. » Et sur le Livre du MUSÉE : Piper mann, épicier.
— Oui. Et dans la Rue de une personne à Bruxelles, nous avons passé tous les deux de front, l'un contre l'autre pressés.
— Oui... Et cette glace d'une chambre d'hôtel à Haarlem où nous avons lu : Bavard, écrit avec le diamant d'une bague de femme sans doute... Et ce vieux pêcheur qui nous a dit montrant la mer : — ((Venez-vous audevant d'elle?»
— Je n'ai pas vu ..
— Et...
— Les hommes qui veulent se tuer par amour veulent mourir par curiosité de l'agonie : L'anxiété, l'angoisse, la demi-suffocation. On les sauve, ils disent : u Ce que l'on souffre !... » et ils recommencent.
— Parlez-moi des écrivains, de leur colère, de leur orgueil...
— Madame...
— Je le veux...
— Je le veux donc...
Personne n'écoute personne .
D : — Stéphane Mallarmé disait que les vers à mettre en musique doivent être faits
llS MAITRE DE SA JOIE
exprès. Ils peuvent être très beaux, mais de là beauté d'un décor de théâtre... Il faut des interstices pour la musique.
- — Portrait d'écrivain : Il sait un tas de choses.
— - Il dit : « Je parle trop librement, je me surveillerai. » Qu'il se rassure !
A nn écrivain, avant d'écrire ?i7ie dédicace :
(Rappelez-moi l'orthographe de votre nom...)
Le petit dessin de ses oreilles...
Une -personne de la Société. — Je ne comprends pas plus Verlaine que si je ne savais pas lire.
— Puvis de Chavannes disait : — « J'aime mieux un vaudeville de Courteline. »
D — Par les délices du dire, Montaigne, donne à l'évidence même le charme de l'imprévu.
D. — Rien n'est semblable à rien. — C'est tout pareil. — C'est différent, c'est autrement ponctué.
— « Et elle lui donna rendez-vous au chemin vicinal.»
Douloureux : - — J'avais une recommandation de Jules Claretie pour Henry Becque...
— Il parle encore de Henry Becque !...
— Becque est un amateur.
— Urbain Gohier, quel homme est-ce?
— Il est très gai.
— Le poète est presbyte.
« — Emile Zola parle aussi par images : « blanche comme un linge; » son profil « en lame de couteau ». FÉCONDITÉ.
— C'est de la très bonne copie.
Jean MORÉAS : — Alfred de Vigny, Baudelaire ne sont pas des poètes... Racine, La Fontaine, ah !...
— Ce document « émane »...
— J'étais avec Verlaine quand il a composé : « Il pleut en mon âme. » Verlaine pleurait !
— L'amour pour les femmes laides s'explique : Ces coins de bouche différents, ces
yeux qui ne sont pas d'accord donnent l'illusion de la prolongation du spasme.
— Avant décrire, je mets, pour moi, en sous-titre des chapitres : Grâce. — Puissance. — Fierté. — Noblesse.
— Et moi, après avoir écrit.
— Dolent, des choses éparses.
D — Portrait de chroniqueur lettré : Javotte et Jacasse
Charles Morice : — Mallarmé, la domination !
D — : Le jour où Edmond de Goncourt recevait ses amis, le jour qu'il perdait, il le pleurait devant eux.
— La douleur de ce Poète : « Ça ne va pas les affaires. »
D — Essai de critique d'art : Il n'y a rien à voler ici.
— : Que mon livre vous apporte une légère chance heureuse de bonheur, une faible consolation, une distraction peut-être...
Compensation : — Il m'a ennuyé... Il m'a endormi. .
D — Il y avait du bruit dans la rue j'ouvre un journal : Titre : DÉMISSION ! C'était signé Henry Becçue, et il parlait de M. Jules Claretie...
— Le titre de votre pièce ?
(Inquiet, hésitant, puis très bas) : — Louis Durand.
Un écrivain, d'une femme bien parée : — Belle reliure.
— : Zola rajeunit «les dents de jeune loup», il dit : «les dents de jeune louve.»
Un Monsieur de la société : — C'est bien écrit... Il y a des citations.
M. Du Plessys : Le très beau poète Jean Moréas se vend à 70 exemplaires.
D — Premier cent...
Un fetit écrivain sans gêne :
— Vous êtes un peu notre papa.
— Non, mon fils.
D — ; Deux ouvriers marchent et je mar-
che derrière eux. L'un faible, vieux un peu, dit : (dl ne se doute pas... » Et il casse l'adversaire sur le genou. Il marche : «Il ne se doute pas...» et il l'étrangle. L'autre un peu indifférent : (( Oui... oui... »
Il a été fort, il ne l'est plus On lui a donné des coups... C'est son tour...
— Idylle naturaliste : « Il regarde ses ongles après s'être gratté la tête; elle examine ses ongles, après s'être fouillé dans le nez...»
— Carrière écrit : « Dolent, optimiste douloureux : Le désir de l'absolu dans l'angoisse de l'incertitude. »
— Il est une chose que ne savent pas les Rosny...
Excuse de pessimiste : — On fait ce reproche au médecin : Tous vos clients sont malades.
D — : Quand j'écrivais l'Insoumis; j'étais inconnu, j'étais inconnu déjà.
Un journaliste : — Je cliché.
— Jean Richepin ne sait pas l'argot.
— C'est tout de même un beau taureau de la Gascogne.
— Ohé ! les gens de la musique, ohé !...
D — : Ohé ! les sertisseurs de crottes, ohé !...
— : A la tienne !
D — : A la vôtre.
P07 trait :
— Celui-ci n'écoute pas, il sait tout. Il croit son verre plein et place la soucoupe sur le verre pour qu'on n'y mette rien.