TOUT FLAMBA EN UN INSTANT. (PAG-E
M UTI - DE DK — P. 19T
Quelle serait l'issue de l'aventure clans laquelle je m'étais engagé?... Son dénouement, proche ou lointain, pouvais-je le provoquer?... Seul, Robur ne le tenait-il pas entre ses mains?... Je n'aurais probablement jamais la possibilité de m'enfuir, ainsi que l'avaient fait Uncle Prudent et Pbil Evans sur l'île Chatam... Il fallait attendre, et que durerait cette attente?...
En tout cas, si ma curiosité se trouvait partiellement satisfaite, elle ne l'était que pour ce qui concernait le mystère du «u-eat-Eyry. Ayant enfin visité cette enceinte, je connaissais la cause des phénomènes observés dans cette région des Montagnes-Bleues. J'avais la certitude que ni les campagnards de ce district de la Caroline du Nord, ni les habitants de Pleasant- Garden et de Morganton n'étaient 'menacés d'une éruption ou d'un tremblement de terre. Aucune force plutonienne ne travaillait les [entrailles du sol. Aucun cratère ne s'ouvrait en ce coin des Alleghanys. Le Great-Eyry servait simplement de retraite à Robur-le-Conquérant. Cette aire infranchissable où il mettait en dépôt son matériel, ses approvisionnements, le hasard, sans doute, la lui avait fait découvrir pendant un de ses voyages aériens, retraite plus sûre probablement que cette de X, de l'Océan Pacifique...
Oui, mais si ce secret m'était révélé, du merveilleux appareil de locomotion , de ses divers modes de fonctionnement , que
savais-je en somme?... En admettant que son multiple mécanisme fût actionné par l'électricité, et que cette électricité, comme l'Albatros, il la tirât par des procédés nouveaux de l'air ambiant, comment était disposé ce mécanisme?... On ne m'en avait laissé, on ne m'en laisserait rien voir.
Sur la question de ma liberté, et si elle me serait rendue quelque jour, je me disais :
« Assurément, Robur tient à rester inconnu... Quant à ce qu'il compte faire de son appareil, je crains, — me rappelant ses menaces, — qu'on n'en doive attendre plus de mal que de bien!... En tout cas, cet incognito qu'il a gardé dans le passé, nul doute qu'il ne veuille le conserver dans l'avenir!... Or, un seul homme est capable d'établir l'identité du Maitre du Monde et de Robur-le-Conquérarit : cet homme, c'est moi, son prisonnier, moi qui ai le droit de l'arrêter, moi qui ai le devoir de lui mettre la main sur l'épaule au nom de la loi!...
D'autre part, comment attendre un secours du dehors?... Évidemment non. Les autorités n'ignoraient plus rien de ce qui s'était passé à Black- Rock... Les agents John liait et Nab Walker avaient dû rentrer à Washington avec Wells... M. Ward, mis au courant, ne pouvait se faire illusion sur mon sort, et la question se posait en ces terme- :
Ou, lorsque l'Épouvante quitta la crique, m'entrainant au bout de son amarre, j'avais été noyé dans les eaux de l'Érié;ou, recueilli à bord de VEpouvante, j'étais entre les mains de son capitaine!
Dans le premier cas, il n'y avait plus qu'à faire son deuil de John Strock, inspecteur principal de police à Washington.
Dans le second, comment espérer de jamais le revoir?...
On le sait, pendant le reste de la nuit et la journée suivante, VEpouvante navigua à la surface de l'Érié. Vers quatre heures, aux approches de Buffalo, deux destroyers lui donnèrent la
(•liasse, et, soit en les gagnant de vitesse, soit en s'immergeant, elle finit par leur échapper. S'ils la poursuivirent entre les rives du Niagara, ils s'arrêtèrent, alors que le couranl menaçait de les entraîner vers les chutes. Le jour tombait, et, que
dut-on penser à bord des destroyers, sinon que l'Épouvante s'était engloutie au fond des abîmes de la cataracte?... I > ailleurs, la nuit étant venue, tout portait à croire que l'aviateur n'avait été aperçu ni lorsqu'il se dégagea du Horse-Shoe-fall ni durant le cours de son voyage aérien jusqu'au < îreat-Eyry...
Quant à ce qui me concernait, me déciderais-je à questionner Robur?... Consentirait-il même à paraître m'entendre?... Xe lui suffirait-il pas de m'avoir jeté son nom, et, dans sa pensée, ce nom ne répondait-il pas à tout?...
La journée s'écoulait sans apporter le moindre changement à la situation. Robur et ses homme- s'occupaient activement de l'appareil dont les machines nécessitaient diverses réparation-. J'en conclus qu'il ne tarderait pas à repartir et que je serais du voyage. Il est vrai, on aurait pu me laisser au fond de cette enceinte, d'où il m'eût été impossible de sortir, et où la vie matérielle m'aurait été assurée pour de longs jours...
Ce quej'observai très particulièrement, ce fut l'état moral de ce Robur qui me parut sous l'empire d'une exaltation permanente. Que méditait son cerveau en constante ébullition?... Quels projets formait-il pour l'avenir?... Vers quelle région se dirigerait-il?... Voulait-il mettre à exécution les menaces proférées dans sa lettre, — menaces de fou, assurément?...
La nuit qui suivit cette première journée, je dormis sur une litière d'herbes sèches dans une des grottes du Great-Eyry, où des aliments étaient mis à ma disposition. Les -2 et 3 août, les travaux continuèrent, et, tout à leur travail, c'est à peine si Robur et ses compagnons échangeaient quelques paroles. Ils s'occupèrent aussi de renouveler les provisions, peut-être en
vue d'une longue absence. Et qui sait si l'Épouvante n'allait pas s'aventurer à travers d'immenses espaces, si son capitaine n'avait pas l'intention de regagner cette ile X en plein Océan Pacifique?... Parfois, je le voyais errer pensivement à travers l'enceinte, s'arrêter, lever un liras vers le ciel, le dresser contre ce Dieu avec lequel il prétendait partager l'empire du monde!... Et son orgueil immense ne le conduirait-il pas à la folie, — folie que ses compagnons, non moins extravagants, ne pourraient maîtriser?... A quelles invraisemblables aventures ne se laisseraient-ils pas entraîner?... Ne se croirait-il pas plus fort que les éléments qu'il bravait, si audacieusement déjà, alors qu'il ne disposait que d'un aéronef?... Maintenant, la terre, les eaux, les airs ne lui offraient-ils pas un champ infini, où nul ne pouvait le poursuivre?...
Je devais donc tout craindre de l'avenir, même les pires citastrophes. Quant à m'écbapper du < Ireat-Eyry avant d'être entraîné dans un nouveau voyage, c'était impossible! Puis, lorsque l'Épouvante serait en cours de vol ou de navigation, commenl m'évader, à moins qu'elle ne courut les routes à moyenne vitesse?... Faible espoir, on en conviendra!
On le sait, depuis mon arrivée au Great-Eyry, j'avais essayé d'obtenir une réponse de Robur, en ce qui me concernait, mais inutilement. Ce jour-là, je fis une nouvelle démarche.
L'après-midi, j'allais et venais devant la principale grotte de l'enceinte. Posté à l'entrée, Robur me suivait des yeux avec une certaine insistance. Est-ce qu'il avait l'intention de me parler?...
Je m'approchai.
« Capitaine, dis-je, je vous ai déjà posé une question à laquelle vous n'avez pas voulu répondre... Cette question, je la renouvelle : Que voulez-vous faire de moi? »
Nous étions en face l'un de l'autre, à deux pas. Les bras
croisés, il me regardait, et je fus effrayé de son regard. Effrayé!
c'est le mot!... Ce n'était pas celui d'un homme possédanl toute sa raison, un regard qui semblait n'avoir plus rien d'humain!
Ma question fut répétée d'une voix plus impérieuse, In instant, je crus que Robur allait sortir de son mutisme.
« Que voulez-vous faire de moi'?... Me rendrez-vous la liberté? «...
Évidemment, Robur était en proie à quelque obsession qui ne le quittait plus. Ce geste, que j'avais déjà observé lorsqu'il parcourait l'enceinte, ce geste, il le fit encore de son bras tendu vers le zénith... Il semblait qu'une irrésistible force l'attirait vers les hautes zones du ciel, qu'il n'appartenait plus à la terre, qu'il était destiné à vivre dans l'espace, hôte perpétuel des couches atmosphériques?..
Sans m'avoir répondu, sans même avoir paru m'entendre, Robur rentra dans la grotte où le rejoignit Turner.
Combien de temps durerait ce séjour, ou plutôt cette relâche de Y épouvante au Great-Eyry?... Je l'ignorais. J'observai, pourtant, que l'après-midi de ce 3 août les travaux de réparation et d'appropriation avaient pris fin. Les soutes de l'appareil étaient remplies des provisions emmagasinées à l'intérieur de l'enceinte. Alors Turner et son compagnon apportèrent au centre du cirque tout ce qui restait de matériel, caisses vicies, débris de charpente, pièces de bois qui provenaient sans doute de l'ancien Albatros sacrifié au nouvel engin de locomotion. Sous cet amas s'étendait une épaisse couche d'herbes sèches. La pensée me vint donc que Robur se préparait à quitter cette retraite sans esprit de retour.
Et, en effet, il n'ignorait pas que l'attention publique avait été attirée sur le Great-Eyry, qu'une tentative venait d'être faite pour y pénétrer... N'avait-il pas à craindre qu'elle lut renouvelée un jour ou l'autre avec plus de succès, que l'on finit par envahir
sa retraite, et ne voulait-il pas qu'on n'y put trouver un seul indice de son installation?...
Le soleil avait disparu derrière les hauteurs des Montagnes- I Ueues. Ses rayons n'enflammaient plus que l'extrémité du Black- Dome qui pointait au nord-est. Probablement, l'Épouvante attendrait la nuit pour reprendre son vol. Personne ne savait que d'automobile ou de bateau elle pût se transformer en aviateur. Jusqu'ici, d'ailleurs, elle n'avait jamais été signalée à travers l'espace. Et ne se révélerait-elle sous cette quatrième transformation que le jour où le Maitre du Monde voudrait mettre à exécution ses menaces insensées?...
Vers neuf lieures, une profonde obscurité enveloppait l'enceinte. Pas une étoile au ciel que d'épais nuages, (basses par la brise de l'est, venaient d'assombrir. Le passage de VÉpouvante ne pourrait être aperçu, ni au-dessus des territoires américains, ni au-dessus des mers voisines.
A ce moment, Turner, s'approchanl du bûcher dressé au centre de l'aire, mit le feu à la couche d'herbes.
Tout flamba en un instant. Au milieu d'une lourde fumée, des gerbes éclatantes montèrent à une hauteur qui dépassait les murailles du Great-Eyry. Encore uni' fois, les habitants de Morganton et de Pleasant-Garden purent croire que le cratère s'était ri mvert et ces flammes n'annonçaient-elles pas quelque prochaine éruption!...
Je regardais cet incendie, j'entendais les crépitements qui déchiraient l'air. Debout sur le pont de VÉpouvante, Robur regardait aussi. Turner et son compagnon repoussaient dans le foyer les débris que la violence du feu rejetait sur le sol.
Puis, peu à peu, l'éclat diminua. Il n'y eut plus là qu'un brasier éteint sous d'épaisses cendres et le silence reprit au milieu de cette nuit noire.
Soudain, je me sentis saisir par le bras. Turner m'entraînait
vers L'appareil. La résistance eut été inutile, et, d'ailleurs, tout plutôl que d'être abandonné sans ressources dans cette enceinte!
Dés que j'eus pris pied sur le pont, Turner et son compagnon embarquèrent, celui-ci se posta à l'avant, et lui-même entra dans la chambre des machines, éclairée parées ampoules électriques dont la clarté ne filtrait pas au dehors.
Robur, lui, se tenait à l'arriére, le régulateur à portée de sa main, afin de régler la vitesse et la direction.
Quant à moi, j'avais dû m'affaler au tond de ma cabine, dont le panneau se referma. Pendant cette nuit, — pas plus qu'au dépari de Niagara-Falls, - - il ne me serait permis d'observer les manœuvres de l'Épouvante.
Toutefois, si je ne pouvais rien voir de ce qui se faisait à bord, je pouvais du moins entendre les bruits de la machine. .Feus même la sensation que l'appareil, lentement soulevé, perdait contact avec le sol. Quelques balancements se produisirent; puis les turbines inférieures acquirent une rapidité prodigieuse, tandis que les grandes ailes battaient avec une parfaite régularité.
Ainsi l'Épouvante, — probablement pour toujours, — avait quitté le Great-Eyry, et « repris l'air », comme on dit d'un navire qu'il a repris la mer. L'aviateur planait au-dessus de la double chaîne des Alleghanys, et, sans doute, il n'abandonnerait les hautes zones qu'après avoir dépassé le relief orographique de cette partie du territoire.
Mais quelle direction suivait-il '?... Dominait-il dans son vol les vastes plaines de la Caroline du Nord, se dirigeant vers l'Océan Atlantique?... Au contraire, filait-il vers l'ouest pour traverser l'Océan Pacifique?... Ne gagnait-il pas au sud les parages du golfe du Mexique?... Le jour venu, comment reconnaîtrais-je au-dessus de quelle mer il se déplacerait, si la ligne du ciel et d'eau l'entourait de toutes parts?...
Plusieurs heures s'écoulèrent, et combien elles me parurent longues !... Je ne cherchai point à les oublier dans le sommeil. Nombre de pensées, la plupart incohérentes, assaillirent mon esprit. Je me sentais emporté à travers L'impossible, comme je l'étais à travers l'espace par un monstre aérien!... Avec la vite--'' qu'il possédait, jusqu'où irait-il durant cette nuit interminable?... Je me souvenais de l'invraisemblable voyage de l'Albatros, dont le Weldon-Institut avait publié le récit d'après les souvenirs d'Uncle Prudent et de Phil Evans!... Ce que lit lïoburle-Conquérant avec son aéronef, il pouvait le faire avec son aviateur, et même dans des conditions plus faciles, à la fois maître des terres, des mers, des airs!...
Enfin les premiers rayons du jour éclairèrent ma cabine. Me serait-il permis d'en sortir, de reprendre ma place sur le pont, ainsi que j'avais pu le faire à la surface du lac Erié?...
Je poussai le panneau : il s'ouvrit.
Je me redressai à mi-corps. Autour de l'Epouvante, tout un horizon de mer. Elle volait au-dessus d'un océan, à une hauteur que j'estimais entre mille et douze cents pieds.
Je n'aperçus pas Robur, occupé dans la chambre des machines.
Turner était à la barre, son compagnon à l'avant
Dès que je fus sur le pont, je vis ce que je n'avais pu voir lors du voyage nocturne entre les chutes du Niagara et le Great- Eyry, le fonctionnement de ces puissantes ailes qui battaient à tribord et à bâbord, en même temps que les turbines sévissaient dans l'air sous les flancs de l'aviateur.
A la position du soleil, quelques degrés au-dessus de l'horizon, je reconnus que nous marchions vers le sud. Par conséquent, si cette direction ne s'était pas modifiée depuis que l'Épouvante avait franchi les murailles de l'enceinte, c'était le golfe du Mexique qui s'étendait sous nos pieds.
l'épouvante vexait d'être foudroyée, i Page 211.
Une chaude journée s'annonçait avec de gros nuages livides qui s'élevaienl du couchant. Ces symptômes d'un prochain "mue n'échappèrent point à Robur, lorsque, vers huit heures, montant sur le pont, il remplaça Turner. Peut-être, le souvenir lui revenait-il de cette trombe dans laquelle l'Albatros avait failli se perdre, et du formidable cyclone dont il n'était sorti que par miracle au-dessus des parages antarctiques?...
Il est vrai, ce que n'eût pu faire un aéronef, en pareil cas, un aviateur le ferait. Il abandonnerait les liantes zones où les éléments seraient en lutte, il redescendrait à la surface de la mer, et si la houle s'y déchaînait avec trop de violence, il saurait retrouver le calme dans ses tranquilles profondeurs.
D'ailleurs, à quelques indices, — il possédait sans doute les qualités d'un « weather-wise », — Robur estima que l'orage n'éclaterait pas ce jour-là. Il maintint donc son vol, et, l'aprèsmidi, lorsqu'il se remit en navigation, ce ne fut poinl par crainte de mauvais temps. L'Epouvante est un oiseau marin, frégate ou alcyon, qui peut se reposer sur les flots, avec celte différence que la fatigue n'a aucune prise sur ses organes métalliques, actionnés par l'inépuisable électricité.
Du reste, cette vaste étendue d'eau était déserte. Ni une voile ni une fumée même aux dernières limites de l'horizon. Le passage de l'aviateur à travers les couches aériennes n'aurait donc pu être signalé.
L'après-midi ne fut marqué par aucun incident. L'Épouvante ne marchait qu'à moyenne vitesse. Quelles étaient les intentions de son capitaine, je n'aurais pu le deviner. A suivre cette direction, il rencontrerait l'une ou l'autre des Grandes-Antilles, puis, au fond du golfe, le littoral du Venezuela ou de la Colombie. Mais, la nuit prochaine, peut-être l'aviateur reprendrait-il les routes de l'air pour franchir ce long isthme du Guatemala et du Nicaragua, afin de gagner l'île N. dans les parages du Pacifique?...
Le soir venu, le soleil se coucha sur un horizon d'un rouge sang. La mer brasillait autour de 1' 'Épouvante, qui semblait soulever une nuée d'étincelles sur son passage. Il fallait s'attendre à ce que les matelots appellent « un coup de chien ».
Ce fut, sans doute, l'avis de Robur. Au lieu de rester sur le pont, je dus rentrer dans ma cabine, dont le panneau se referma sur moi.
Quelques instants après, au bruit qui se lit à bord, je compris que l'appareil allait s'immerger. En effet, cinq minutes plus tard, il filait paisiblement entre les profondeurs sous-marines.
Très accablé, autant par la fatigue que par les préoccupations, je tombai dans un profond sommeil, naturel cette fois, — el qui n'avait pas été provoqué par quelque drogue soporifique.
A mon réveil, — après combien d'heures, impossible de m'en rendre compte, Y Épouvante n'était pas encore remontée
à la surface de la mer.
Cette manœuvre ne tarda pas à s'exécuter. La lumière du jour traversa les hublots, en même temps que se prononçaient Jes mouvements de roulis et de tangage, sous l'influence d'une houle assez forte.
Je pus reprendre place près du panneau, et dirigeai mon premier regard vers l'horizon.
Un orage montait du nord-ouest, des nuages lourds, entre lesquels s'échangeaient de vifs ('clairs. Déjà retentissaient les roulements de la foudre, longuement répercutés par les échos de l'espace.
Je fus surpris -- plus que surpris -- effrayé de la rapidité avec laquelle cet orage gagnait vers le zénith. C'est à peine si un bâtiment aurait eu le temps d'amener sa voilure pour éviter d'engager, tant l'assaut fut aussi prompt que brutal.
Soudain, le vent se déchaîna avec une impétuosité inouïe,
comme s'il eût crevé celle barrière de vapeur. En un instant, se souleva une mer effroyable. Les lames échevelées, déferlant sur toute leur longueur, couvrirenl en grand l'Épouvante. Si je ne me fusse solidement accroché à la rambarde, je passais par-dessus bord.
Il n'y avail qu'un seul parti à prendre, transformer l'appareil en sous-marin. Il retrouverait la sécurité cl le calme à quelque dizaine de pieds sous les eaux. Braver plus longtemps les fureurs de cette mer démontée, c'eut été se perdre...
Robur se tenait sur le pont, où j'attendais l'ordre de rentrer dans ma cabine. Cet ordre ne fut pas donné. On ne fit même aucun préparant' pour l'immersion.
L'œil plus ardent que jamais, impassible devant cet orage, le capitaine le regardait bien en face, comme pour le délier, sachant qu'il n'avait rien à craindre de lui. Encore fallait-il que l'Épouvante plongeât sans perdre une minute, et Robur ne semblait pas décidé à cette manœuvre.
Non! il conservait son attitude hautaine, en homme qui, dans son intraitable orgueil, se croyait au-dessus ou en dehors de l'humanité!... A le voir ainsi, je me demandais, non sans effroi, si cet homme n'était pas un être fantastique, échappé du monde surnaturel !...
Alors, voici les mots qui sortirent de sa bouche, et qui s'entendaient au milieu des sifflements de la tempête et des fracas de la foudre !
" Moi... Robur... Robur... Maître du Monde!...
Il lit un geste, que Turner et son compagnon comprirent... C'était un ordre, et, sans une hésitation, ces malheureux, aussi tous que leur capitaine, l'exécutèrent.
Ses grandes ailes déployées, l'aviateur s'enleva comme il s'était enlevé au-dessus des chutes du Niagara. Mais, ce jour-là, s'il avait évité les tourbillons de la cataracte, cette fois, ce
fut parmi les tourbillons de la tempête que le porta son vol insensé.
L'aviateur filait entre mille éclairs, au milieu des fracas du tonnerre, en plein ciel embrasé. Il évoluait à travers ces eoruscations aveuglantes, au risque d'être foudroyé !
Robur n'avait rien changé à son attitude. La barre d'une main, la manette du régulateur de l'autre, les ailes battant à se rompre, il poussait l'appareil au plus fort de l'orage, là où les décharges électriques s'échangeaient le plus violemment d'un nuage à l'autre.
Il aurait fallu se précipiter sur ce fou, l'empêcher de jeter l'aviateur au cœur de cette fournaise aérienne!... Il aurait fallu l'obliger à redescendre, à chercher sous les eaux un salut qui n'était plus possible ni à la surface de la mer ni au sein des hautes zones atmosphériques!... Là, il pourrait attendre en toute sécurité que cette effroyable lutte îles éléments eût pris fin ! ...
Alors, tous mes instincts, toute ma passion du devoir de s'exaspérer en moi!... Oui! c'était pure folie, mais ne pas arrêter ce malfaiteur que mon pays avait mis hors la loi, qui menaçait le monde entier avec sa terrible invention, ne pas lui mettre la main au collet, ne pas le livrer à la justice!... Etais-jeou n"étais-je pas Strock, inspecteur principal de la police?... Et, oubliant où je me trouvais, seul contre trois, au-dessus d'un Océan démonté, je bondis vers l'arriére, et, d'une voix qui domina le fracas de l'orage, je criai en me précipitant sur Robur :
« Au nom de la loi, je... »
Soudain, YÊpouvante trembla comme frappée d'une violente secousse électrique. Toute sa charpente tressaillit ainsi que tressaille la charpente humaine sous les décharges du fluide. L'appareil, atteint nu milieu de son armature, se disloqua de toutes parts.
Ai: NOM I)K LA LOI!... 211
L 'Épouvante venait d'être foudroyée, coup sur coup, et ses ailes rompues, ses turbines brisées, elle tomba d'une hauteur de plus de mille pieds dans les profondeurs du golfe!...
LE DERNIER MOT A LA VIEILLE l'.RAD.
Lorsque je revins à moi, après être resté sans connaissance — combien d'heures, je n'aurais pu le dire, - un groupe de maiins, dont les soins m'avaient rappelé à la vie, entourait le cadre de la cabine où j'étais déposé.
A mon chevet, un officier m'interrogea, et, ma mémoire retrouvée, je pus répondre à ses questions.
Je dis tout, oui!... tout, et, assurément, ceux qui m'entendirent durent croire qu'ils avaient affaire à un malheureux donl la raison n'était pas revenue avec la vie!
J'étais à bord du steamer Ottawa., en rouis de navigation dans le golfe du Mexique, et faisant route vers la Nouvelle- Orléans. Alors qu'il fuyait devant l'orage, l'équipage, rencontrant l'épave à laquelle j'étais accroché, m'avait recueilli à bord.
J'étais sauvé, mais Robur le Conquérant et ses deux compagnons avaient terminé dans les eaux du golfe leur aventureuse existence A jamais disparu le Maître du Monde, frappé de cette foudre qu'il osait braver en plein espace, emportant dans te néant le secret de son extraordinaire appareil!
Cinq jours après, VOttawa arrivait en vue des cotes de la Louisiane, et, le matin du 10 août, il mouillait au fond du port.
Après avoir pris congé des officiers du steamer, je montai