‹ Maîtres d'autrefois et d'aujourd'hui (volume 2)Chapitre 3 sur 9 · CHATEAUBRIAND · texte numérisé non relu

CHATEAUBRIAND

Heureux prestige du talent littéraire I A peine la nouvelle s'était-elle répandue que M. Jules Lemaître, en l'an de grâce 1912, consacrerait à Chateaubriand une série de conférences que, de tous côtés, Ton vit surgir des articles et des livres sur l'auteur d'Atala. D'importants travaux que nous réclamions — en vain — depuis bien des années se sont hâtés de voir le jour. Quel intérêt nous offrent ces principales publications? Ou'ajoutent-elles de nouveau à l'idée que nous nous formions jusqu'ici de René? C'est ce que je voudrais rechercher ici.

« Quand on songe, — écrivions-nous il y a deux ans à peine, dans nos Pages choisies de Chateaubriand, — avec quelle piété les Allemands ont constitué les Archives de leur Goethe, collectionné jusqu'à ses moindres autographes, édité ses œuvres, et quel bruit, tout récemment encore, ils ont fait

de la découverte d'une première version de Wilhelm Meisier, on est un peu honteux, pour Thonneur littéraire de la France, que nous en soyons encore à attendre une édition quelconque de la Correspondance générale de Chateaubriand. Ignorerions-nous par hasard que Chateaubriand est. en France, un aussi grand nom que Gœlhe en Allemagne? Et serions-nous, peut-être, trop riches en chefsd'œuvre? » Puisque M. Louis Thomas a bien voulu s'approprier ces quelques lignes pour présenter récemment au public le premier volume de cette Correspondance générale que nous n'étions pas seul à souhaiter, nous n'aurons pas trop de scrupules à les reprendre à notre tour : elles expriment tant bien que mal le sentiment que nous éprouvions alors, que beaucoup d'autres avant nous avaient éprouvé, à constater et à déplorer la fâcheuse, la singulière lacune que le nouvel éditeur s'est proposé de combler ^

Car d'abord, c'est bien un véritable chef-d'œuvre que la Correspondance de Chateaubriand, un chefd'œuvre qu'il nous faudra examiner' d'ensemble, et tâcher de placer à son véritable rang, quand la publication en sera terminée. De cela, à vrai dire, nous étions déjà quelques-uns à nous douter. Des « chateaubriandistes » de profession, Edmond Biré, l'abbé Pailhès, René K^ervilerlavaient dit avant moi à plus dune reprise. M. Lanson, juge difficile, et juge peu suspect d'un excès de tendresse à l'égard

1. Correspondance générale de Chateaubriand, publiée avec Introduclion, indication des sources, notes et tables doubles, par Louis Thomas, avec un portrait inédit, t. I, Paris, Champion, 1012, in-8.

de Chateaubriand, essayant un jour d'évaluer « ce trésor épistolaire », n'hésitait pas à déclarer qu' « en ce genre encore, Chateaubriand serait au premier rang ». Je crois pour ma part, et de plus en plus, — et si je Tai déjà dit, je le répète, — que de toutes les correspondances du xix® siècle français, s'il en est une qu'on puisse, dans un genre d'ailleurs fort différent, comparer ou opposer à celle de Voltaire lui-même, c'est bien celle de l'auteur du Génie du Christianisme.

Je sais les différences. On ne saurait, certes, railler avec plus de finesse, conter ou discuter avec plus d'agrément, badiner avec plus de grâce, flatter avec une plus spirituelle légèreté que Voltaire dans les quelque dix mille lettres qu'il nous a laissées, et qui sont, à n'en pas douter, l'un des monuments les plus extraordinaires du génie français. Mais aussi on ne saurait mettre plus de hautaine éloquence, de mélancolie rêveuse, de poésie sombre, délicate ou ardente que Chateaubriand dans les pages qu'il adresse à ses nombreux amis. J'ouvre absolument au hasard le premier volume de celte Correspondance, et je tombe sur ces quelques lignes à Mme de Duras (18 juin 1813) :

J*ai bien des choses dans Tàme que je voudrais dire, mais je souffre tant, que j'ai peine à voir les mots que j"écris. Bonsoir, chère sœur! Je vais me coucher avec votre pensée et le chant dun rossignol qui revient chaque printemps dans ma petite tour. Il est arrivé avant-hier. Je compte lui apprendre le nom de mon amie.

A ChênedoUé (12 janvier 1805) :

Je vous attends.... Nous irons nous ébattre dans les vents, rêver au passé, gémir sur l'avenir. Si vous êtes triste, je

VOUS préviens que je n'ai jamais été dans un moment plus noir; nous serons comme deux cerbères aboyant contre le genre humain. Venez donc le plus tôt possible.

Et encore une fois, je n'ai pas choisi. Les uns pourront préférer la vivacité piquante de Voltaire; les autres 1 imagination somptueuse de Chateaubriand. Littérairement, les deux se valent. On pourrait dire d'ailleurs qu'il arrive parfois à Chateaubriand de (( faire du V^oltaire », j'entends par là de plaisanter avec autant d'agrément que Voltaire : je ne crois pas que Voltaire épistolier ait jamais su atteindre à certaines hauteurs où s'élève sans effort Chateaubriand.

Et je ne pense pas que l'intérêt historique ou documentaire de la Correspondance de Chateaubriand soit beaucoup moindre que celui qui s'attache à la Correspondance de Voltaire. Si le grand écrivain du xv!!!*" siècle a été mêlé à toute la vie de son temps, on en peut dire autant du poète des Martyrs. Ambassadeur et ministre, celui-ci a vu de plus près, il a même manié de plus grandes affaires, et l'historien, même politique, des deux Restaurations ne saurait négliger le témoignage d'un homme qui a pu se vanter, fièrement et justement, d'avoir « fait de l'histoire ». Quand, en 1838, il publia son Congrès de Vérone, — ce livre trop peu connu aujourd'hui, et pour lequel Vinet professait une si vive admiration, — deux de ses amis, Marcellus et La Ferronays, inquiets de ces divulgations qu'ils jugeaient prématurées, vinrent le supplier de ne publier que les documents strictement indispensables à sa justification personnelle. Nullement convaincu, mais ne voulant pas contrister ses amis, Chateaubriand déféra

à leur désir. « Vous me coûtez tous deux quarante mille francs », leur dit-il. Quatre volumes étaient imprimés : il les fit détruire, — sauf un exemplaire, — et il réduisit sa publication à deux volumes. On aurait pu, ce me semble, publier de son vivant toute la Correspondance de Voltaire sans trahir aucun secret d'État.

jMais, plus encore qu'un document sur l'histoire politique et sociale, morale et littéraire de son temps, la Correspondance de Chateaubriand est un document sur lui-même ; et à ce point de vue encore, elle ne le cède en rien à celle de Voltaire. Il est certain que si nous ne le connaissions que par son œuvre, nous ne connaîtrions pas dans la vérité vivante de sa biographie et de sa nature morale le patriarche de Ferney. C'est dans ses lettres que nous le voyons tel qu'il fut, tel qu'il éblouit, émerveilla, scandalisa ses contemporains, ce prodigieux, cet unique Voltaire, ce « composé d'air et de flamme », comme on l'a si bien appelé; c'est là qu'il prolonge encore pour nous cet étourdissant feu d'artitice qu'il a, pendant plus d'un demi-siècle, tiré sans répit sur le& tréteaux de l'histoire; là nous le voyons rire, s'agiter, mentir, tripoter, ourdir les multiples trames de ses multiples intrigues, effacer par une caresse les égratignures de sa verve, réparer une étourderie par une flatterie, une malice, voire une polissonnerie, et tenir dans sa dépendance, intéresser à son effort, faire servir à sa fortune ses innombrables correspondants, en déployant toutes les infinies ressources de l'esprit le plus subtil, le plus sou[)le, le plus agile qui fut jamais. Le roi Voltaire est dans sa Correspondance, et il n'est pas ailleurs. Il n'en est pas tout à fait de

même pour Chateaubriand, puisque nous avons les Mémoires d'Outre-Tombe. Mais les Mémoires ne nous offrent, n'ont laissé passer jusqu'à nous qu'un René un peu arrangé, simplifié, — et même « costumé », dirait M. Beaunier, — en vue de l'effet à produire sur la postérité. Le René amoureux n'y paraît qu'à peine, et le René professeur de français et commis voyageur en bas ny paraît pas du tout. Au contraire, dans la Correspondance, si incomplète qu'elle soit encore, le Chateaubriand vrai, réel, — et sans retouches, — le « bon garçon » qu'ont tant aimé les Fontanes, les Joubert, et tout un cortège d'adoratrices, se montre à nous tel qu'il était : faible, passionné, à la fois ambitieux et détaché, enthousiaste et pourtant lucide, généreux et égoïste, toujours à court d'argent, souvent en proie aux humeurs noires, orgueilleux et vindicatif, très capable de haines violentes,- mais incapable de bassesses, charmant avec tout cela, bref, une tête folle et un cœur d'or. Or, ce Chateaubriand-là, que beaucoup de ses lecteurs n'ont même pas soupçonné, il est nécessaire de le bien connaître pour comprendre exactement son œuvre. L'œuvre de Chateaubriand, en effet, n'est pas, comme celle des grands classiques, comme l'était encore celle de Voltaire, entièrement détachée de la personne morale qui l'a conçue et réalisée : elle en est un reflet direct, un prolongement naturel, une expression à peine transposée. Supposez que nous connaissions par le menu toute la vie, et jusqu'aux démarches les plus intimes de Corneille : croyez-vous que nous en soyons très avancés pour l'intelligence du Cid ou de Polyeucte"! Pareillement, Zaïre et le Siècle de Louis XIV. Candide et V Essai

sur les mœurs se suffisent fort bien à eux-mêmes : ce que nous savons de leur auteur ne saurait en rien modifier l'idée que nous avons de ces divers écrits, et le jugement que nous en portons. Mais il n'en va plus de même avec Chateaubriand : nous avons besoin de savoir avec précision ce que le poète a mis de lui-même, de son expérience personnelle de la vie dans Bene\ dans le Génie, dans les Martyrs, pour bien entendre non seulement certains détails, mais même la signification générale de chacune de ces œuvres, et pour en porter un jugement équitable. Très intéressante donc pour nous faire connaître une personnalité extrêmement riche et complexe, peut-être aussi extraordinaire en son genre que Tétait celle de Voltaire, la Correspondance de Chateaubriand nous aide encore à mieux comprendre, à mieux juger l'œuvre même de Chateaubriand. Voilà bien des raisons qui expliquent l'impatience avec laquelle, depuis une quinzaine d'années surtout, critiques et historiens littéraires en attendaient la publication.

Et, il est vrai, nous la connaissions déjà en partie, cette Correspondance, et Ton en avait déjà publié d'importantes portions. J'évaluais, il y a deux ans, à deux mille environ le nombre de lettres de Chateaubriand alors connues de moi tout au moins. Seulement, ces deux mille lettres, dont quelquesunes étaient d'ailleurs inédites, il fallait, pour les utiliser, se reporter à plus de cinquante volumes, et à je ne sais combien de brochures, ou d'articles de revue. C'est dire qu'elles étaient à peu près inutilisables pour le commun des travailleurs et des lecteurs, et même pour bien des spécialistes : en dépit

de leur patience et de leur bon vouloir, les arbres, trop souvent, leur masquaient la vue de la forêt. Il fallait donc, de toute nécessité, recueillir en un seul Corpus ces innombrables pages éparses, disjecti memhra poetœ; il fallait dresser, une bonne fois, un inventaire sérieux, à peu près complet, de toutes les lettres dispersées; il fallait faire appel à tous les détenteurs de papiers inédits, et les engager à verser au trésor commun leurs richesses particulières.

C'est ce qua fait le nouvel éditeur. Et il semble, d'après sa Préface, qu'il a déjà été bien payé de sa peine. Nombre de portes, qu'on aurait pu croire plus jalouses, se sont ouvertes devant lui ; d'aimables et précieuses communications lui ont été faites qui, jointes à ses propres recherches, lui permettront d'augmenter singulièrement le nombre de lettres connues ou simplement soupçonnées du grand écrivain. Il serait sans doute bien prématuré de vouloir dès maintenant, donner des chiffres un peu précis. Je ne serais pourtant pas étonné que M. Louis Thomas put porter à trois mille, — et peut-être au delà, — le total des lettres que nous possédons de Chateaubriand. Et, bien entendu, il ne rassemblera pas tout.

Car les Correspondances les plus complètes, le plus pieusement conservées, le plus scrupuleusement publiées, ne représentent jamais qu'une partie, parfois assez minime, de tout ce qui s'est écrit de lettres durant une vie d'homme ou de femme. Le hasard et la volonté, pour sauvegarder comme pour détruire, ne s'inspirent pas toujours des vrais intérêts du mort illustre, et bien moins encore de ceux de la postérité. Cest ainsi que nous ne possédons

aucune des lettres de Chateaubriand à son père, à sa mère, à son frère, à sa sœur Mme de Farcy, à sa sœur Lucile. Il semble bien qu'il ait détruit lui-même sa correspondance avec Mme de Beaumont*, et même, ce qui s'explique moins, presque toutes ses lettres à Joubert. Toute sa correspondance avec Bonald a disparu des papiers de Fauteur de la Théorie du Pouvoir. Et nul doute enfin qu'il n y ait bien des lacunes dans sa correspondance avec Lamennais, avec Ballanche, même avec Mme de Staël et avec Fontanes, avec combien d'autres encore 1 Ces lacunes sont assurément regrettables, mais elles sont inévitables, et, d'ailleurs, quelquesunes seront peut-être comblées un jour. La première édition de la Correspondance de Voltaire comprenait six mille lettres : nous en possédons dix mille aujourd'hui, — et, jusqu'au jugement dernier, l'on en retrouvera de nouvelles.

Des publications comme celle qua entreprise ^L Louis Thomas sont donc nécessairement provisoires. Il ne s'ensuit pas qu'elles ne doivent être exécutées avec les scrupules de précision et d'exactitude qu'aujourd'hui plus que jamais, — car ces

1. De toute la Correspondance avec Mme de Beaumont, il ne nous reste ([ue quelques lignes citées par Mme de Beaumont dans une lettre à Joubert {les Correspondants de Joubert, p. 142), et qui, chose assez piquante, se retrouvent en partie dans une autre lettre de Chateaubriand... au même Joubert, laquelle fait partie du Voyage en Italie. Chateaubriand y parlait des déserts « où la trace de la dernière charrue romaine n'a pas été ell'acée, des villes tout entières vides d'habitants, des aigles planant sur toutes ces ruines, etc.! Le Pape a une figure admirable, pâle, triste, religieuse. Toutes les tribulations de l'Église sont sur son front. >' — Cette lettre que M. Paul de Haynal n'a pas datée doit l'être de la fin de juin 1803;

scrupules sont de date récente, — on exige des travaux de cette nature. Un premier point, sur lequel nous ne transigeons guère, c'est le parfait établissement des textes qu'on nous livre. Il semble bien que, sur cet article, le nouvel éditeur nous donne très suffisante satisfaction, et il y avait peutêtre d'autant plus de mérite que quelques-uns de ses prédécesseurs lui avaient, à cet égard, légué d'assez mauvais exemples. Il indique toujours la source ou les sources où il puise, et, presque toutes les fois qu'il en a la possibilité, il collationne le texte sur les originaux. Certaines lettres, dont il avait déjà publié le texte fautif ou incomplet d'après les imprimés, lui ayant été communiquées en cours d'impression, il a pris le parti de les reproduire, en leur teneur exacte, dans un Supplément. Et à ce propos, j'ai bien envie de chercher une petite querelle à M. Louis Thomas. Il reproduit dans son Supplément la Lettre écrite chez les sauvages de l'Amérique, et il s'excuse de ne pas l'avoir pubhée à sa date dans le cours de la Correspondance. « J'avais toujours pensé, nous dit-il, que cette lettre était une composition littéraire à mettre en dehors de la correspondance, mais certains habitués de l'œuvre de Chateaubriand ayant une opinion contraire, je m'incline devant leurs raisons. » Soit, mais il a publié sans sourciller dans la Correspondance la fameuse Lettre au citoyen Fontanes sur la seconde édition de l'ouvrage de Mme de Staël \ et les lettres non moins célèbres écrites de Turin, de Milan et de

1. Pour cette Lettre, il aurait mieux valu donner le texte le plus ancien, celui du Mercure, et rejeter en notes les variantes des éditions ultérieures.

Rome à Joubert et à Fonianes et extraites du Voyage en Italie : or ce sont bien là, — et il s'en avise lui-même, — des « compositions littéraires » au premier chef, puisque ce sont, à proprement parler, des articles. Et je n'ai garde de me plaindre de les retrouver dans la Correspondance; mais j'ai quelque peine à comprendre les scrupules du nouvel éditeur dans le premier cas, et son absence de scrupules dans le second.

J'aurais voulu aussi qu'il prît un parti plus net sur la question de l'orthographe. Il me semble qu'il a mêlé dans ce premier volume les orthographes les plus diverses : celle des imprimés, celle des autographes, celle aussi des copies qui lui ont été communiquées. Puisqu'il était impossible d'atteindre, et donc de reproduire d'une manière constante l'orthographe de Chateaubriand, — laquelle était des plus fantaisistes, et ne présente, à mon gré, aucun intérêt véritable, — mieux valait, si je puis dire, tout réduire au même dénominateur, et adopter, franchement et uniformément, l'orthographe actuelle. Personne ne se fût plaint de ce u modernisme ». A quoi bon hérisser de difficultés la lecture de nos grands écrivains, et, sous prétexte de littéralité ou d'exactitude, donner à leur prose je ne sais quel aspect d'archaïsme, ou même de barbarie?

Mais ce sont là fautes bien vénielles. M. Louis Thomas n'en a-t-il pas commis une plus grave en reculant, comme il l'a fait, devant la tâche, considérable et ingrate, je le sais, difficile et délicate, j'en conviens, d'annoter cette Correspondance"! « J'ai réduit les notes, nous dit-il, et m'en suis passé la plupart du temps. Je sais combien il est facile avec un die-

MAÎïaES d'autrefois. &

tionnaire biographique comme celui de Michaud, de se donner l'air d'un grand érudil. D'ailleurs, à mon avis, sauf dans le cas spécial d'une édition philologique, l'appareil de notes gène le lecteur dans sa recherche d'un plaisir intellectuel. » — Ah! le bon billet I suis-je ici tenté de dire. Qu'on me montre le lecteur qui sera « gêné » « dans sa recherche d'un plaisir intellectuel » par des notes sobres, précises, lui éclaircissant telle allusion, lui rappelant tel fait qu'il a sans doute oublié ou qu'il ignore', et lui fournissant toutes les indications essentielles pour replacer une lettre dans ce cadre de vie morale et sociale en dehors duquel elle n'est rien que la plus morte des abstractions! S'il s'en trouve un seul, — et ce n'est pas pour celui-là que nous travaillons, — qu'à cela ne tienne! Puisque la poussière du rez-dechaussée l'incommode, il n'a qu'à rester au premier étage!... Mais, sans doute, M. Louis Thomas a voulu plaider coupable. Convaincu, trop convaincu peutêtre que son travail ne saurait être définitif, il a tenu à limiter son effort; il s'est interdit l'ambition de rivaliser, par exemple, avec les admirables éditeurs de la Correspondance de Bossuet, dans la Collection des Grands Écrivains de la France, MM. E. Levesque et Ch. Urbain*; ou encore avec les éditeurs tout récents de la Correspondance de ]\Ianzoni, MM. Giovanni Sforza et (jiuseppe Gallavresi^ Il m'est difficile de le lui reprocher trop sévèrement. Quand on

' 1. Correspondance de Bossuet, par MM. E. Levesque et Ch. Urbain; D vol. in-8. Hachette.

2. Carleggio dl Aicssandro Manzoni a cura di Giovanni Sforza e Giuseppe Gallavresi. con 12 ritratti e 2 fac simili, 1803-1821. Milan, Ulrico Hoepli, in-16;

n'a pas eu soi-même le courage, la patience ou le loisir, en ayant eu quelquefois Tintention ou le désir, d'entreprendre et de pousser jusqu'au bout une édition complète et annotée de la Correspondance de Chateaubriand, ef d'engloutir dans cet absorbant travail une dizaine d'années de sa vie, on se doit d'être indulgent pour les autres. Imparfaite, assurément, et nécessairement provisoire, l'édition de M. Louis Thomas, à en juger par le premier volume, témoigne d'un labeur très méritoire et, telle qu'elle est, nous rendra les plus grands services; elle a d'ailleurs ce mérite éminent (ï exister^ puisque, soixante-quatre ans après la mort de Chateaubriand, elle est la première en date. 11 faut souhaiter qu'elle continue à recevoir les encouragements efficaces des travailleurs, des lettrés, de tous ceux qui possèdent encore des lettres autographes ou des copies de lettres de René ^ Comme le dit très bien M. Louis Thomas, u Chateaubriand appartient au patrimoine de la France » : il est d'un intérêt général que cette première édition de sa

1. Pour prêcher d'exemple, voici une lettre inédite de Chateaubriand à Michelet, dont je dois la communication à feu Gabriel Monod :

•20 février 1840.

« Je n'ai qu'un regret, monsieur, c'est de ne pas vous avoir rencontré chez vous; je ne mérite point vos éloges, mais j'en suis extrêmement flatté. J'ai commencé votre quatrième volume : malgré ce que je croyais savoir du xv" siècle, j'ai vu que j'avais encore bien des choses à apprendre. Je vais continuer une lecture aussi instructive qu'attachante.

« Je vous prie, monsieur, de parler de moi à voire fils, et d'agréer, avec l'hommage de mon admiration, l'assurance de ma considération la plus distinguée.

« Chateaubiuand. »

Correspondance, — que sans doute on ne refera pas de sitôt, — soit aussi complète que possible.

Le premier volume de cette Correspondance comprend trois cent quarante-quatre lettres, ou fragments de lettres, — car quand certaines lettres ne lui sont connues que par des catalogues d'autographes, le nouvel éditeur, en attendant mieux, reproduit les indications et citations, presque toujours trop fragmentaires, des catalogues ^ — et il nous conduit jusqu'au 27 juillet 1817. C'est donc près de cinquante années de la vie de Chateaubriand qu'il embrasse; et Ton pourrait, à Taide de ce premier volume, esquisser la biographie et la psychologie du grand écrivain durant toute cette importante période. Je résiste à la tentation : la personnalité de Chateaubriand n'est pas, selon moi. de celles que l'on puisse morceler sans inconvénient; pour en apprécier avec équité les divers aspects, il faut d'abord en bien voir l'ensemble ; et c'est ce que l'on ne pourra faire sérieusement, je veux dire avec une suffisante précision, que lorsque la Correspondance. générale sera à peu près complètement exhumée et publiée. D'ici là, tout jugement de fond sur le caractère et sur la destinée de Chateaubriand aura quelque chose de vague, d'approximatif et de provisoire. S'il est vrai, comme je le crois, et comme Brunetière le déclarait déjà, voici plus de quinze ans, que « le jugement de la postérité sur Chateaubriand est encore à pronon-

1. Quelques lettres ou fragments de lettres sont mal datés. Par exemple, p. 59, le 20 prairial ne saurait correspondre au 9 janvier 1802. Dans la même lettre, au lieu de : « au mois d'août », il faut lire, je crois : « au mois d'avril ». — Pourquoi enfin, dans ce volume, n'avoir pas mis de Table des matières?

cer ». aucun travail ne contribuera plus à la lente formation de ce jugement que la publication de sa Correspondance.

Tel doit être aussi, j'imagine, l'avis de M. Albert Gassagne, l'auteur d'un livre curieux dont le titre ^ semble inspiré dun roman de Mme Tinayre, la Vie amoureuse de François Barbazanges, et qui a peutêtre le tort, l'heureux tort de promettre moins qu'il ne tient. Car, s'il est bien question surtout de « la vie politique de François de Chateaubriand » dans ce gros volume, il est question de beaucoup d'autres choses qui n'ont avec la vie politique de René qu'un rapport quelquefois lointain. Même, des critiques superficiels, observant que ce premier volume nous conduit jusqu'aux Cent-Jours, pourraient dire que ce livre s'arrête au moment oi^i la vie politique commence. Ils se tromperaient ; car, s'il est exact que la vie politique de Chateaubriand s'ouvre après l'Empire, la longue période qui précède n'est pourtant pas qu'une simple introduction à cette carrière publique. En tout cas, c'est la thèse que soutient M. Cassagne : pour lui, la vie politique de René s'ouvre un quart de siècle avant la date où on la fait généralement commencer.

Vivent les livres à thèse! Ils nous empêchent de nous endormir sur le mol oreiller des opinions courantes et des idées toutes faites. Ils bousculent les

1. La vie politique de François de Chateaubriand, t. {{Consulat, Empire, Première Restauration), par M. Albert Gassagne, 1 vol. in-8, P.lon, 1911.

préjugés à la mode. Ils éveillent, ils tiennent en haleine l'inquiétude d'esprit, seule condition de tout progrès intellectuel. Quand la thèse est vraie, elle emporte toutes les résistances. Ouandelle est fausse, elle nous force, pour la combattre et la ruiner, à descendre jusqu'au fond de notre pensée, à préciser, à renouveler, à rajeunir les raisons que nous pouvons avoir de ne pas nous y rallier et de maintenir notre opinion première. Quand elle est simplement enfin paradoxale ou excessive, — ce qui est le cas le plus fréquent, — elle remet en honneur ou en lumière, elle fait rentrer dans la circulation générale bien des vérités secondaires sans doute, mais intéressantes, importantes même quelquefois, et trop inaperçues.

La thèse que soutient M. Albert Cassagne me paraît être de cette dernière catégorie. Il l'énonce lui-même avec une hardiesse, une netteté qui ne laissent rien à désirer, dès les premières lignes de son Avant-propos : « Je la résumerai d'un mot, écrit-il, en disant qu'il (Chateaubriand) fut homme d'action par essence, et poète par accident. » Et tout son livre est, en effet, la démonstration, ou plutôt l'illustration de cette idée générale qui surprendra et même choquera, — il s'en rend fort bien compte, et il n'est pas loin de s'en réjouir, — un certain nombre de ses lecteurs.

Pour ma part, je n'en suis ni choqué, ni scandalisé, et, persuadé depuis fort longtemps qu'il y a dans Chateaubriand autre chose qu'un pur et simple poète, je suis tout prêt à reconnaître quelle contient une assez large part de vérité. Mais, réduite à ces termes un peu trop simples, elle me semble ne

pas correspondre exactement à la réalité des faits, à la vraisemblance psychologique et historique.

Chateaubriand « homme d'action par essence et poète par accident >> : la formule est ingénieuse, mais elle a le tort d'opposer et de séparer deux choses qui, dans Tespèce, doivent être étroitement unies. Les facultés d'homme d'action et de poète ou d'écrivain s'opposent, en effet, chez la plupart des hommes; elles s'opposent même si bien qu'elles sont très rarement réunies chez le môme homme; et, par exemple, nous ne voyons ni Taine, ni Renan costumés en ambassadeurs, ou même en ministres. Mais ce qui est vrai du commun des mortels, et même de quelques individualités supérieures, ne l'est pas de toutes. Le génie politique et le génie militaire s'opposent aussi le plus souvent; et pourtant, Napoléon n'a été, que nous sachions, dénué ni de l'un, ni de l'autre. Pareillement, et toutes proportions gardées. Chateaubriand a su concilier en lui deux « ordres » différents. Ne parlons pas, j'y consens, de son génie politique : si le génie n'est (ju'une longue patience, en politique plus peut-être qu'ailleurs, cette vertu suprême lui a fait étrangement défaut. Mais, cette réserve faite, plus on étudiera sa vie et son rôle publics, plus on reconnaîtra, je crois, qu'il a fait, en son temps, sérieuse ligure d'homme d'État. En tout cas, il est indéniable qu'il ait eu le tempérament et quelques-unes des plus rares qualités de l'homme d'action, et qu'on lui fasse tort de toute une partie de sa personnalité et de son œuvre en le réduisant à n'être qu'un rêveur et un poète. La vérité est qu'il était par essence une grande force indéterminée, capable de s'appliquer, ensemble ou

successivement, mais avec une égale intensité, à dès objets fort différents, et qui tantôt fusait en rêveries et en phrases harmonieuses, et tantôt en désirs précis, en volontés bien arrêtées de faire passer dans les faits un peu de son propre idéal. Mais il n"a jamais sérieusement sacrifié Tun de ses dons à Tautre. S"il était très fier de « sa » guerre d'Espagne, il ne Tétait pas moins du Génie du Christianisme et des Mémoires d' Outre-Tombe. Et même, quand on le poussait, — il y fi là-dessus de curieuses pages dans les Mémoires, — il déclarait volontiers qu'il est infiniment plus aisé d'être un bon diplomate qu'un bon poète.

Il m'est d'autant plus difficile de souscrire pleinement à la thèse de M. Albert Cassagne que la méthode qu'il emploie pour la démontrer me paraît assez souvent sujette à caution. Il use et abuse des conjectures. Je sais bien que nous faisons tous, plus ou moins, ainsi. Si consciencieux que nous soyons, — et l'enquête de M. Cassagne a été très consciencieuse, — nous n'fitteignons jamais, en histoire, que des lambeaux de certitude; l'entredeux nous échappe, et bon gré, mal gré, nous le remplissons par des hypothèses. Encore faut-il cependant que ces hypothèses aient un certain air de vraisemblance et reposent sur des faits minutieusement prouvés et contrôlés. Or les hypothèses de M. Cassagne ne sont pas toujours de cette espèce. Il a sa thèse à établir et, pour la faire triompher, rien ne lui coûte. Il a vite fait de transformer une vague possibilité en probabilité, puis en certitude; il dit volontiers : peut-être à la première ligne, probablement à la seconde, et sûrement à la troisième;

et à la quatrième, il dégage de ce soi-disant fait d'imposantes et imprévues conséquences. Donnons au moins un exemple de cette disposition quelque peu dangereuse d'esprit.

Peltier, dans son Paris du 15 avril 1799, insère un curieux article anonyme sur la Guerre des Dieux de Parny : Tarticle est visiblement d'un incroyant. M. Cassagne l'attribue, sans en apporter la moindre preuve positive, à Chateaubriand, et il voit dans cet article le point de départ du Génie du Christianisme conçu tout d'abord, d'après lui, comme étant essentiellement une œuvre non pas d'apologétique, mais d' « opportunisuîe » littéraire et politique. La conversion n'aurait eu lieu qu'ensuite, à la nouvelle de son double deuil, « entre la fin d'août et la fin d'octobre ». « Donc, le livre n'est pas le fruit de la conversion. Le contraire serait plus vrai. L'ouvrage était auparavant conçu, élaboré, et, sous sa première forme, terminé. » Et tout cela, parce qu'il s'agit de montrer que Chateaubriand, même dans ses œuvres en apparence Jes plus spontanées et les plus sincères, n'a jamais été qu'un homme politique, et, si je l'ose dire, un « arriviste » supérieur! Il n'y a qu'un malheur : c'est que l'article sur Parny ne paraît pas être de Chateaubriand; qu'à cette date (15 avril 1799), et selon toutes les vraisemblances. Chateaubriand connaissait déjà depuis plusieurs mois la mort de sa mère, et qu'ayant « pleuré » et ayant « cru », il avait déjà conçu et esquissé son grand livre sous la forme d'une Apologie esthétique et morale du christianisme. Je crois donc devoir maintenir les dates et conclusions que j'ai, il y a un an, proposées ail-

leurs \ et que M. Cassagne a écartées sans les avoir discutées.

J'insisterais moins si nous ne saisissions ici sur le vif l'un des défauts d'une méthode historique fort en honneur de nos jours, et où je voudrais bien, moi qui écris ceci, n'être jamais tombé! Nous n'attachons aucune importance aux déclarations que les hommes du passé nous font sur eux-mêmes. Nous avons la prétention de mieux les connaître qu'ils ne se connaissaient eux-mêmes, de mieux démêler qu'eux-mêmes les mobiles secrets de leurs actes, et quand nous n'incriminons pas leur sincérité, nous leur prêtons généreusement une prodigieuse inconscience, A force de les voir et de les étudier en fonction de leur époque, de restituer autourd'cux les innombrables circonstances, presque toujours inaperçues d'eux-mêmes, de leur vie morale et de leur action, nous finissons par oublier leur existence propre, et par dissoudre le plus clair de leur personnalité dans l'impersonnalité ambiante ; la richesse du cadre nous fait perdre de vue non seulement la beauté, mais parfois jusqu'à la réalité du portrait. Rien de plus facile, à la distance où nous sommes, que de voir les raisons d'ordre utilitaire qu'a eues — finalement — Chateaubriand d'écrire le Génie du Chrislianisme', rien de plus aisé que de noter les signes précurseurs d'une renaissance religieuse qui semblait appeler et rendre comme nécessaires une /^ly;o/o^/e nouvelle et un nouvel apologiste. Mais quand, la plume à la main, nous nous livrons

1. Voir nos Nouvelles Études sur Chateaubriand {la Genèse du Génie du Cliristianismc »). Hachette, 1912.

à cette analyse, ne sommes-nous pas la dupe d'une sorte de mirage rétrospectif? N'oublions-nous pas, ne négligeons-nous pas, de propos délibéré, tous les signes, tous les faits contraires, toutes les virtualités divergentes? Il y a dans l'histoire comme dans la nature une foule de germes qui avortent. Cette renaissance religieuse s'est produite, soit : mais s'est- elle produite sans résistance? et si le Concordat n'avait pas été promulgué, aurait-elle pu se produire? Le Concordat lui-même était-il un fait nécessaire? Et la volonté de Napoléon n'a-t-elle pas eu à briser bien des difficultés qui auraient pu paraître insurmontables? La réalité de l'histoire est plus mêlée, plus complexe, plus enchevêtrée, plus obscure que nous ne la construisons après coup. Aucun de ceux qui s'y sont fait un nom n'a pu, à un moment donné, avoir la certitude, en agissant d'une certaine manière, que son action aura l'avenir pour elle. En fait, au moment de la « conversion » de Chateaubriand, en 1798 ou 1799, il était impossible de prévoir le Concordat, le rétablissement du culte, la renaissance religieuse : le contraire même était beaucoup plus vraisemblable. Des vœux de persécutés, des espérances d'émigrés ne pouvaient constituer, pour un esprit prudent et « politique », une base d'action suffisante; il fallait, pour s'en contenter et pour y asseoir sa fortune, un acte de foi singuUèrement hardi, et d'ailleurs invérifiable; il fallait parier, pour tout dire. Plus simplement, il fallait suivre l'inspiration de sa conscience, et, sans se désintéresser assurément des conséquences pratiques, pour le reste, « laisser faire aux dieux ». C'est ce qu'a fait Chateaubriand : il nous le dit, et

nous n'avons aucune raison, — psychologique et historique, — de ne pas l'en croire. En concevant le Ge/î/e, il ne pouvait pas, — raisonnablement, — espérer être servi comme il Ta été par les circonstances; et il désirait, certes, passionnément le succès, et il n'a rien négligé pour Tassurer, mais il ne pouvait espérer celui qu'il a eu. Acte de foi et de bonne foi, acte de désintéressement, de générosité et de conscience, le Génie du Christianisme, n'est, originairement, rien autre chose; la politique n'est venue qu'ensuite, après le retour en France. Et dans les difficultés mêmes que Chateaubriand rencontrait pour réaliser son œuvre, je vois, s'il en était besoin, une preuve nouvelle, et non pas peut-être la moins parlante, de sa parfaite sincérité.

M. Gassagne me répondra sans doute qu'il ne conteste pas la sincérité de l'auteur du Génie du Christianisme, et qu'au surplus la sincérité n'est pas du tout inconciliable avec une certaine dose d'esprit politique, ce qui est du reste tout à fait mon avis. 11 n'en est pas moins vrai qu'à insister comme il le fait, et d'un« manière selon moi exagérée, sur la politique ou la diplomatie de Chateaubriand, il ne peut s'empêcher de laisser planer un certain doute sur la franche spontanéité de ses convictions : trop d'habileté nuira toujours dans notre esprit à ceux qui veulent être ou paraître sincères. Et cela est si vrai que M. Cassagne, première victime, après son héros, de sa propre thèse, n'a peut-être pas, et, en tout cas, ne suggère pas, pour le poète des Martyrs, toute la sympathie qu'on peut sans doute lui refuser, mais qu'il me paraît, généralement, mériter : il parle de lui sur un ton de désinvolture un peu tranchante

qui choquera, je le crains, beaucoup de lecteurs, et qui, à plus d'une reprise, semble assez, peu conforme à la stricte équité. S'il apprécie en fort bons termes le célèbre article du Mercure en 1807, et la courageuse provocation qu'il contenait, il est plus froid pour la non moins courageuse démission de 1804 : « Dans cette quasi unanime passivité ou servilité, Tacte de Chateaubriand, sans vouloir en exagérer le retentissement ni la portée, fit son effet. Le geste avait belle allure; // avait même, en un sens, de là-propos. » Un « à-propos » qui pouvait coûter terriblement cher à son auteur : voilà ce que l'ingénieux historien aurait dû ne pas oublier, et ce qui aurait dû lui interdire certaines insinuations inutiles, d'ailleurs incontrôlables, sur la diversité des mobiles qui ont pu, selon lui, dicter à Chateaubriand sa lettre de démission. Ailleurs encore, M. Cassagne dit de lui : .« Son cœur était bien placé. Si la. rancune et la sottise de Vémigré y pénétraient, elles n'y abolissaient pas la qualité française et le sentiment de l'honneur national. » La phrase est assez contradictoire, et il ne me paraît pas que les expressions un peu bien vives qu'elle renferme s'appliquent réellement à l'auteur de la Monarchie selon la Charte.

On le voit, il arrive à M. Albert Cassagne de méconnaître parfois le véritable caractère de Chateaubriand. Il lui arrive aussi de se méprendre un peu sur la nature du rôle qu'il a joué dans l'histoire morale et politique de son temps. Il le représente quelque part comme « un ennemi implacable de la Révolution, de ses principes, de son esprit», comme « acquis à la réaction religieuse et monarchique », comme « Ihomme du parti catholique » ou « clé-

rical », il dit même, en s'en excusant un peu, « du parti prêtre ». Je n'aime pas tout dabord ces expressions qui sentent la polémique, et qu'un véritable historien devrait impitoyablement renvoyer aux journaux de la Restauration ou du second Empire. Et ce dont je suis plus sûr encore, c'est qu'elles nous donnent de Chateaubriand une idée très inexacte, et, peu s'en faut, tout à fait fausse. Si Chateaubriand avait été cet « ennemi implacable de la Révolution » qu'on nous dépeint à plusieurs reprises, il n'aurait pas écrit la Monarchie selon la Charte^ il n'aurait pas réclamé ni défendu la liberté de la presse, il n'aurait pas, parmi les royalistes de son temps, — et môme du nôtre ^ — excité des inimitiés redoutables : la vérité est qu'il était un u libéral », et qu'il a voulu, de tout son esprit et de tout son cœur, réconcilier « les deux Frances ». celle de l'ancien régime et celle du régime moderne. Et enfin, c'est le diminuer étrangement, — et le travestir, — que de voir en lui « l'homme du parti prêtre » : c'est là une conception un peu simpliste héritée des « jacobins » ou des « idéologues » : il n'était pas de ceux qui limitent leur horizon à celui

1. Voyez, à cet égard, la brochure brillante, mais paradoxale et violemment partiale de M. Charles Maurras, Trois idées politiques : Chateaubriand, Michelet. Sainte-Beuve, Champion, 1898 (nouvelle édition, 1912). et l'amusante campagne de presse qu'a menée toute cette année VAction française pour « soutenir » le Chateaubriand de M. Jules Lemaître. M. Maurras et ses amis auraient pu se dire pourtant que, si la royauté française avait suivi les conseils de Chateaubriand, elle serait trè§ probablement encore de ce monde. Et quoi(}ue personne n'en puisse rien savoir, et que nous soyons ici en pleine métaphysique historique, je crois très volontiers que cela eût mieux valu pour le paysi

d'une sacristie. Comme s'il avait pu, (railleurs, prévoir le reproche, il y a répondu d'avance dans une de ses lettres à Fontanes (1" juin 1803) : « Quand le Consul a rétabli la religion, il a laitTacte d'un grand homme; mais il ne se dit pas, ou plutôt on cherche à lui cacher tout ce qu'il a fait pour lui-même. On pcirl^ de partis? Mais, certes, 24 millions de chrétiens sont, je pense, un assez grand parti! Et"^bien! ce parti-là est décidément à celui qui a relevé les autels. » Et c'est à ce parti-là qu'appartenait Chateaubriand.

II est fâcheux qu'une idée générale juste, mais poussée trop loin et développée avec trop de raideur, fasse du livre de M. Cassagne un guide parfois assez dangereux dans l'étude de Chateaubriand et donne à son information même quelque chose d'un peu tendancieux. Car je n'ai pas assez dit de combien de recherches à travers les imprimés, les journaux et les documents d'archives témoigne ce premier volume sur la Vie politique de Chateaubriand, et tout ce qu'on y peut puiser d'indications intéressantes et utiles pour écrire la biographie de René. Par exemple, M. Cassagne a, sur la manière dont a été lancé le Génie du Christianisme, tout un chapitre très neuf, très curieux, et qui, s'il n'est peut-être pas définitif, sera sans doute une révélation pour bien des lecteurs. Pareillement, la vie, assez mal connue jusqu'ici, de Chateaubriand sous l'Empire, est, sinon complètement débrouillée, tout au moins serrée d'assez près, et, notamment en ce qui concerne les rapports du grand écrivain avec Napoléon, elle s'enrichit d'un certain nombre de détails assez nouveaux* Et enfin, quand l'auteur en

arrive à la chute de l'Empire, c'est-à-dire au début de la vraie vie politique de Chateaubriand, — c'està-dire, déclarera quelque malveillant, à son vrai sujet, — les objections que j'ai cru devoir présenter tout à l'heure n'ont presque plus ici de raison d'être. Soit qu'il maîtrise mieux son sujet et sa matière, soit que la vraie physionomie de Chateaubriand homme politique s'impose à lui avec plus de force et de relief, il voit désormais son héros assez bien tel qu'il est, et il lui rend une justice plus pleine et plus exacte. Il y a là près d'une centaine de pages qui sont, à n'en pas douter, à tous égards, et même pour la forme, les meilleures du volume. Si, comme il y a tout lieu de l'espérer, le ou les volumes qui suivront celui-ci ^ — car j'ai peine à croire, surtout s'il se pique d'établir quelques proportions entre les différentes parties de son œuvre, que M. Cassagne puisse réaliser son dessein et faire tenir en un seul volume tout ce qui lui reste à nous dire, — si, dis-je, les volumes qui suivront sont écrits dans l'esprit de ces dernières pages', nous aurons enfin le Chateaubriand politique que nous attendions depuis si longtemps; et nous pourrons alors, dans un article d'ensemble, essayer de reprendre à notre tour un très beau sujet que l'auteur des Lundis iadis n'a même pas effleuré.

1. Pour la suite de son travail, M. Cassagne trouvera d'abondants et curieux renseignements dans le livre qui vient de paraître de M. le comte d'Antioche, Chateaubriand ambassadeur à Londres (1822), d'après ses dépèches inédites (1 vol. in-8, Perrin); il ressort de ce volume que cette courte ambassade est très loin d'avoir été inutile au point de vue des intérêts français, et que Chateaubriand s'est vite révélé un très actif et très clairvoyant diplomate.

Je viens de faire allusion à Sainle-Beuve. Il est difficile de ne pas songer à lui et au deux volumes qu'il a consacrés au « Sacliem du romantisme », quand on s'apprête à parler du Chateaubriand de M. Jules Lemaître *. Les deux ouvrages, en eiïet, ont entre eux bien des analogies : ils ont eu tous deux pour origine des conférences publiques; leurs auteurs respectifs se ressemblent par divers aspects de leur œuvre et par plus d'un trait de leur tempérament moral et littéraire; enfin, tous deux n'ont pas été précisément conçus « dans une pensée d'extrême bienveillance » pour le grand écrivain qu'ils étudiaient. On pourrait jjoursuivre le parallèle....

On retrouvera, — est-il besoin de le dire? — dans le livre de M. Jules Lemaître les qualités de grâce, de finesse légère, de souple nonchalance, de souriante mafice qui ont fait sa juste réputation. Le dirai-je pourtant? Il me semble que l'auteur des Impressions de ihéûlre a écrit des livres qui l'expriment plus complètement, qui mettent plus heureusement en lumière les dons si rares de son prestigieux talent, et qui remplissent aussi plus entièrement leur objet. Si quelqu'un, par exemple, voulait sur un seul ouvrage juger M. Jules Lemaître, bien plutôt que celle de ce Chateaubriand^ je lui conseillerais la lecture du sixième volume des Contemporains^ celui qui contient les études sur Veuillot et sur Lamartine, et les délicieuses Figu-

i. Chateaubriand, par M. Jules Lemaître, I vol. in-16, CaU mann-Lévy.

MAÎTRES DAUTREFOIS. G

rines. Et, d'autre part, à ceux qui voudraient apprendre à bien connaître Chateaubriand, tout en limitant leurs lectures, bien plutôt que le livre de M. Lemaître, je conseillerais l'article divinateur qu'Eugène-Melchior de Vog-ûé, dans ses Heures cVhistoire, a consacré, il y a vingt ans, à Fauteur du Génie du Christianisme^ ou encore la belle étude, si complète et si lucide, de M. Faguet dans son Dixneuvième Siècle, ou enfin l'admirable petit volume classique d'Extraits de Chateaubriand que nous devons à Brunetière.

C'est que M. Jules Lemaître a beau s'en défendre,

— par ironie, ou par prudence? — il naime pas Chateaubriand. Il n'aime en lui ni Thomme, ni le style, ni les idées. Et cela, certes, est son droit. Et ne dites pas : Pourquoi donc l'auteur des Contemporains, n'aimant pas l'auteur à'Atala, a-t-il voulu quand même parler de lui? Car où en serait la critique, juste ciel! si nous ne devions jamais parler que des auteurs que nous aimons? Et ne dites même pas que M. Lemaître aurait dû faire effort pour sortir de soi, pour entrer dans une personnalité étrangère, pour tâcher de la voir telle qu'elle est, en elle-même, et pour lui rendre pleine et entière justice. Car d'abord, il n'est pas sûr qu'il eût intérêt à faire cet effort de sympathie critique, et vous connaissez de reste les objections de la critique impressionniste. Mais surtout, c'était son droit strict, et peut-être même son devoir de critique, —

— de critique impressionniste, — de ne pas abdiquer sa personnalité devant celle de Chateaubriand, de réagir au contraire vigoureusement contre elle, de heurter son tempérament propre contre un tempe-

rament opposé, et de noter avec une franchise passionnée et même violente les impressions qu'il recevrait de ce contact. Bien loin, pour ma part, de reprocher à M. Jules Lemaître d avoir fait cela, je lui reprocherais plutôt... de ne l'avoir pas fait assez, je veux dire avec assez de résolution, de continuité et d'audace, bref, et en dépit de certaines vivacités et de certaines rudesses, d'être resté, encore et jusqu'au bout, « l'homme des coteaux modérés ». Il est vrai que c'était encore là une manière de marquer son opposition, et le fond intime, irréductible de sa véritable nature.

Mais, idéalement, on aurait pu souhaiter autre chose. « Pour avoir étalé l'adoration de soi aussi naïvement qu'un enfant ou une femme, écrit M. Jules Lemaître, cet homme d'un si grand génie nous donne à tous, si peu de chose que nous soyons, le droit de sourire. » Ce droit au sourire, M. Lemaître l'a exercé copieusement pendant plus de trois cents pages, et je ne crois pas qu'aucun autre écrivain, aujourd'hui, aurait pu, aussi impunément, soutenir pareille gageure. Il a fait à Chateaubriand une petite guerre continue et sans merci d'épigrammes, d'ironies, de malices et de sourires. Il a, je crois bien, épuisé contre lui toutes les flèches de son carquois. Avouerai-je qu'à cette guerre à coups d'épingle j'aurais préféré la lutte corps à corps, — devant laquelle Sainte-Beuve avait déjà reculé, — et que M. Lemaître était assez grand écrivain pour se permettre? Songez-donc! Un combat singulier entre ces deux esprits adverses, entre ces deux âmes différentes et peut-être ennemies, entre ces deux maîtres de la langue française, un duel en champ clos,

84 MAÎTRES D'AUTREFOrS ET d'aUJOURD'hUI.

enseignes déployées, mais il n'y aurait rien eu de plus intéressant, de plus suggestif, de plus passionnant! On ne se comprend pas toujours, on frappe quelquefois à côté des coups d'estoc et de taille, on a des partis pris et des injustices; mais qu'importe? On finit bien par s'étrcindrc; et voilà qui est l'essentiel. Chacun révèle alors le fond de son être et de sa nature morale. Savez-vous rien de plus instructif que les Remarques de Voltaire sur les Pensées de Pascal, ou son Commentaire sur Corneille? que les pages de Rousseau contre Molière? que celles de Taine sur Napoléon? que celles de M. Faguet sur Voltaire? que celles enfin de Brunetière sur Flaubert ou sur Zola? Chateaubriand méritait peut-être, — au moins autant que M. Georges Ohnet, — l'honneur d'une discussion en règle, d'une critique sérieuse, directe, approfondie, motivée, et qui l'embrassât une bonne fois tout entier.

Or, cette ^ libre promenade à travers la vie et l'œuvre de Chateaubriand » que l'on nous propose est décidément un peu bien rapide, incomplète et capricieuse pour justifier toutes les sévérités que M. Jules Lemaître prodigue avec une inlassable complaisance à René. « Il a écrit, — nous dira son biographe, — beaucoup de choses dont je n'ai pu vous parler : des Études historiques, des lettres de voyage, une histoire de la littérature anglaise, et combien d'articles politiques et de brochures, et combien de vastes dépêches diplomatiques. » Ajoutons-y les Mélanges littéraires, la traduction du Paradis perdu et toute la Correspondance dont M. Lemaître n'a rien dit non plus. Et voilà^ n'est-il pas vrai? bien des lacunes. J'ai quelque peine, je

Ta voue, à concevoir une étude d'ensemble sur Chateaubriand où Ton passerait complètement sous silence, et les admirables Études historiques, qui ne sont pas du tout la besogne de librairie qu'on s'imagine trop souvent, et la fameuse Lettre sur la campagne romaine; ne parlons même pas de la Correspondance, puisqu'elle n'est pas entièrement recueillie, encore que.... Quant aux œuvres qu'il a plu au critique d'examiner, la plus aimable fantaisie a présidé aux développements qu'il leur a consacrés. Il n'a que quatorze pages sans grand relief sur le Génie du Christianisme proprement dit; il en a sept sur le Dernier Abencérage qu'il a découvert « un jour de soleil » et qui lui a paru « délicieux », et il en a dix-huil, un peu inégales, sur les Nalchez. D'une manière générale, les analyses qu'il nous présente des divers ouvrages qu'il étudie sont assez souvent, pour lui emprunter un aimable euphémisme, « d'un intérêt im peu languissant » : c'est que, précisément, elles sont des analgses, au lieu d'être des transpositions rapides et vivement commentées. Comme à l'époque de ses premiers Contemporains, il se laisse, si je puis dire, imposer par le livre qu'il apprécie la marche et la suite de son exposition. Et il lui arrive, peut-être parce qu'il veut être trop consciencieux, d'être souvent incomplet et parfois infidèle. Par exemple, dans l'analyse qu'il en donne, toute « simplifiée » qu'elle soit, je ne reconnais guère ce que M. Faguet appelait les « délicieux » Nalchez, « cet étrange roman » c|u'on lit peut-être plus, oui, même de nos jours, que ne le pense M. Lemaître, lequel déclare que « ce n'est pas une joie ». L'ingénieux écrivain s'extasie, —

peut-être ironiquement, — sur le « tube enflammé, surmonté du glaive de Rayonne », sur « les caisses d'airain que recouvre la peau de Tonagre » et qui « se taisent au signe du géant qui les guide » ; mais quand il nous représente Fénelon s'entretenant avec Chactas, il néglige de relever cette phrase étonnante, et quadmirait Sainte-Beuve, sur la parole de l'auteur du Télémaque : « Ce qu'il faisait éprouver n'était pas des transports, mais une succession de sentiments paisibles et ineffables : il y avait dans son discours je ne sais quelle tranquille harmonie, je ne sais quelle douce lenteur, je ne sais quelle longueur de grâces quaucune expression ne peut rendre. » Et il ne signale pas non plus tels paysages polaires qu'on pourrait croire détachés de Pécheur d'Islande, et qui nous rappellent fort à propos que les Natchez ont enchanté les dix-huit ans de Pierre Loti^ Pareillement enfin, dans VEssai sur les Rëvolulions, dans le Génie, dans les Martyrs, dans Vllinéraire, les pages que cite et commente le conférencier ne sont pas toujours, elles sont même assez rarement celles que Ton attendait, celles qui mettent le mieux en valeur l'originalité d'artiste, le génie d'écrivain de Chateaubriand. Je suis bien convaincu que M. Lemaître ne l'a pas fait exprès, qu'il n'a pas, de propos délibéré, voulu rabaisser Chateaubriand, qu'il n'a pas un instant songé à le saisir et à le peindre en posture d'infériorité. Mais cette partialité involontaire nest-elle pas d'autant plus significative, et ne nous est-elle pas une preuve que le biographe n'avait pas l'esprit entièrement libre quand il s'est mis à l'étude de son sujet?

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