Port-Royal, t. I, p. o48-54U
sède, et à un haut degré. Et c'est pourquoi son œuvre critique compte dans Thistoire de Part littéraire français, au même titre que les romans de Balzac ou les Mémoires de Saint-Simon.
Elle compte aussi et peut-être plus encore, dans Thistoire des idées. Cet homme qui a écrit, je crois, presque autant que Voltaire, et qui a vécu près de vingt ans de moins, à eu certainement plus d'idées que son illustre devancier. « Quand on a lu vraiment tout Voltaire, a dit excellemment M. Faguet, on sait quil y a relativement peu d'idées et peu de questions dans celte encyclopédie. Il y en a plus dans Diderot et beaucoup plus dans Sainte-Beuve. » Il y a d'abord chez ce dernier toutes celles des autres. Lorsqu'on vient de lire les cinquante-deux volumes dont se compose actuellement ^ l'œuvre proprement critique de Sainte-Beuve, on est émerveillé de la prodigieuse variété des sujets traités, des problèmes soulevés^ des personnages étudiés. Presque toute la littérature ancienne et moderne, les principales périodes ou les principaux types de l'histoire religieuse ou morale, ou même politique, écrivains,
1. Je dis : actuellement, parce que, sans parler des fameux Cahiers de Sainte-Beuve, dont ({uelques pages à peine ont été jusqu'à présent publiées, on n'a pas recueilli en volume absolument tout ce que le fécond critique a inséré dans les revues ou journaux auxquels il collaborait. C'est ainsi que dans l'excellente Bibliographie des écrits de Sainte-Beuve, des débuts au 31 décembre 1830 que M. G. Rlichaut a publié dans la Revue d'histoire littéraire de la France de mars 1902, je relève dix-neuf articles, parus d'abord dans le Globe, et qui n'ont pas été réunis dans les Premiers lundis.
artistes, magistrats, grands seigneurs ou grandes dames, généraux, ministres, princes ou chefs d'État, tout ou presque tout ce qui a pensé, écrit ou agi, ou même simplement vécu « depuis qu'il y a des liommes et qui pensent », tout cela s'est donné rendez-vous dans ces livres, plus ou moins longuement caractérisé et défini au hasard de la rencontre et de la production journalière. Et toutes ces pensées obscures ou claires, profondes ou superficielles, nobles ou vulgaires se trouvent là pénétrées, simplifiées et résumées par Tesprit le plus sagace, le plus lucide et presque toujours le plus juste et impartial qui fut jamais. Sainte-Beuve aimait à comprendre et à faire comprendre : si ce ne fut pas là sa faculté maîtresse, ce fut au moins Tune de ses passions maîtresses. Il a passé quarante-cinq ans de sa vie, j'entends de sa vie intellectuelle, à exercer son intelligence; quarante-cinq ans durant, il s'est efforcé de comprendre les idées les plus diverses, les doctrines les plus opposées, les systèmes les plus contradictoires : il a consigné dans son œuvre les résultats de ce long effort. M. Faguet Ta dit avec justesse et avec force : « Il a laissé un relevé des différentes façons de penser de l'humanité. » Est-il bien vrai pourtant que son unique passion ait toujours été de tout comprendre? Parmi toutes ces doctrines dont il a fait le tour, parmi toutes ces idées qu'il transperçait de son aigu et clair regard, n'a-t-il jamais choisi pour son compte personnel? Lui étaient-elles toutes également indilîérentes? Était-il bien réellement convaincu qu'elles sont également vaines et illusoires? Étaient-elles vraiment pour lui matière à simple curiosité, non à
Maîtres d autrefoiSi
croyance, et se contentait-il de presser délicatement lorange pour la rejeter ensuite avec dédain? En un mot, le fond de Sainte-Beuve est-il bien, comme on Ta dit, « un scepticisme essentiel »? C'est Topinion de M. Faguet ^ Oserai-je dire que je suis d'un avis presque contraire? Non pas, on l'entend bien, que je veuille faire de Tauteur des Lundis un croyant de l'espèce de Vinet par exemple; et je suis tout prêt à reconnaître que, dans la dernière partie de sa vie surtout, il a pu paraître à plus d'un réaliser l'idéal, — humainement d'ailleurs irréalisable, — du scepticisme parfait. Néanmoins, je ne puis m'empêcher d'être très frappé de déclarations comme celleci que je trouve à la fin d'un article sur Ballanche"^, article qui lui avait permis de mesurer tout le « libéralisme » d'Armand Carrel et des rédacteurs habituels du National : « Si, écrivait Sainte-Beuve, parmi mes lecteurs des dernières années, il en est qui se sont plu à relever chez moi des sentiments de méfiance et de scepticisme habituel, ils ne sauront jamais ce quil m'en a coûté et ce que j'ai eu secrètement à souffrir pour avoir porté dès l'abord toute ma sincérité et ma tendresse d'âme dans mes relations politiques et littéraires >>. Cette note, que le critique joignait à son article en le réimprimant pour la dernière fois, date de 1868, d'un an par conséquent avant sa mort. Je ne sais si je m'abuse : mais il me semble qu'il y a là un accent d'amertume et d'involontaire émotion qui nous en dit long sur le « moi profond » de Sainte-Beuve, et qu'un pur septique aurait eu quelque peine à prendre.
1. Politiques et Moralistes du XIX^ siècle, 3* série, p. 191.