Voyez là-dessus nos Maîtres de l'Heure^ V série, p
Celte partialité, consciente ou inconsciente, se traduit par mille autres signes. C'est Laubardomont qui disait que, pour pendre un homme, il ne fallait ([ue dix lignes de son écriture. Il n'en faut pas tant à M. Jules Lemaître! Il a un art de « solliciter » les textes les plus innocents, de les amener, de les extraire, de les enchâsser, de les commenter, que, si je le possédais, je me garderais bien d'appliquer, fûtce même à de grandes œuvres littéraires. Car qui sait si V Iliade et Athalie elles-mêmes résisteraient à une telle opération? Par exemple, à propos des opérations de Tarmée des Princes devant Thionville, on nous cite cette phrase de Chateaubriand : « Je me souviens d'avoir dit à mon camarade Ferron que le roi périrait sur Téchafaud et que, vraisemblablement, notre expédition devant Thionville serait un des principaux chefs d'accusation contre Louis XVI. » Et M. Lemaître de s'écrier : « Il avait donc, s'il faut Ten croire, le sentiment de tuer allègrement son roi en mangeant des saucisses à la foire, auprès du camp. » « Ces choses-là sont rudes! » comme dit Victor Hugo, et comme répète M. Lemaître. Ailleurs, à propos du premier ouvrage de Chateaubriand : « Mais en 1826, en pleine Restauration, sans nécessité, il me semble, et môme au risque de troubler des âmes en faisant connaître davantage un livre qu'il réprouvait, il donne luimôme une réédition de VEssai sur les Révolulions. » Si cette réédition annotée de VEssai a pu « troubler ^) une seule âme, je voudrais bien la connaître; et quant aux raisons, fort légitimes, sinon « nécessaires », qu'avait Chateaubriand de réimprimer son livre, il nous les a données assez clairement pour
qu'on n'ait pas l'air de les ignorer. Ailleurs enfin, — car j'abrège, et je ne suis pas sûr, parmi tant d'exemples que m'ofîre le livre de M. Lemaître, de choisir les plus forts, et les plus surprenants, — parlant de la naissance de René et du « bruit de la tempête qui berça son premier sommeil », il ajoute : « Bref, Chateaubriand naquit sans aucune simplicité ». Et le mot est drôle; mais la tempête est authentique; et M. Lemaître devait le savoir, non pas, je pense, pour avoir lu le Grand Bey, mais pour avoir feuilleté l'édition Biré. Pourquoi donc ne l'a-t-il pas dit? Pourquoi a-t-il insinué le contraire? Puisque la nature, pour une fois, était complice, est-ce que la vraie « simplicité », pour le critique, ne consistait pas à dire tout simplement la simple vérité?
« Ernest Renan, a écrit M. Faguet, est le plus grand esprit qui ait paru en France depuis Chateaubriand. » C'est dire le cas qu'il fait de ce dernier. Tel n'est pas précisément l'avis de M. Jules Lemaître : « Senancour est bien autrement intelligent (au sens strict du mot) que Chateaubriand. Il a donné du mal de René des définitions autrement précises et profondes. Je regrette de trouver en lui un anticatholicisme si marqué (nullement intolérant d'ailleurs et qui ne voudrait enlever à personne l'aide ou la consolation d'une foi religieuse) : mais c'est un esprit vigoureuxet vraiment libre. Il est plein de pensées.... Senancour, je le dis nettement, me semble un roi de V intelligence.... » J'ai cru rêver en entendant, puis en lisant et relisant cette phrase. Senancour, ce raté, d'ailleurs curieux et intéressant, proclamé « un roi de l'intelligence » ! Mais qu'est-ce que M. Jules Lemaître
dira donc d'un Pascal, d'uii (jdîlhc, (run Hcnjui? Notez que, de lavcu môme «le M. Lemaître, Senancour ne comprend rien au catholicisme, ce cpii j)rouve, — entre autres choses, — que son intelligence a des limites, et ce qui est sans doute fAcheux pour <( un roi de rintelligcnce ». Je crois, pour ma part, y ayant regardé de fort près et durant de longues années, que Chateaubriand est une intelligence autrement « royale » que Scnancour, et je trouve au total fort peu de choses qu'il n'ait vraiment pas comprises. M. .Jules Lemaître serait-il donc un idéologue? Croit-il donc que la capacité de former des idée& abstraites, qui n'est qu'une des formes et non pas la plus haute, ni la plus profonde, (le la faculté de comprendre, soit le tout de rintelligcnce? il y aurait beaucoup à philosopher là-dessus, en psychologue, et môme en métaphysicien.... Mais je m'aperçois, un peu tard, que M. Lemaître a du prévoir Tobjection : s'il déclare Senancour plus intelligent que Chateaubriand, c'est « au sens strict du mot » intelligent qu'il l'entend. Précisons encore : disons au sens le plus étroit, — et n'en parlons plus.
Allons maintenant au fond des choses, et lâchons, (le ces dix conférences ou causeries, de dégager r « impression » totale que la personne et l'œuvre de Chateaubriand ont faite sur l'auteur des Contemporains. Et d'abord, comment conçoit-il la « psychologie » de René? « Orgueil, désir, ennui, nous dit-il, c'est toute son âme. » Et cela est vrai. Mais
encore, comment le critique justifie-t-il et développe-t-il cette juste formule?
A l'égard de Chateaubriand « romanesque et amoureux, » M. Jules Lemaître est peut-être plus indulgent qu'on ne Test assez souvent. A Dieu ne plaise que je lui en fasse un trop vif reproche! Je ne déteste pas le ton de vivacité amusée et de malice souriante avec lequel il parle de ces choses. Je conçois d'ailleurs qu'on puisse se montrer plus sévère; et sans aller jusqu'à trouver « odieuse », — le mot a été prononcé, comme si, de son vrai nom, René s'appelait... Robert Greslou, ainsi que le « disciple « du roman de M. Rourget, — la conduite de Chateaubriand envers Charlotte Ives, je conviens que, sur cet article. Fauteur du Génie du Christianisme a pris d'4tranges libertés, et décidément trop peu conformes à son rôle d'apologiste. C'est là un des côtés les plus désobligeants de sa nature et de son œuvre, car jusque dans la Vie de Rancé, jusque dans les Études historiques^ je sais des traces bien fâcheuses de cette disposition regrettable. Si grands pourtant qu'ils aient été, n'exagérons pas les écarts de René, et ne le chargeons pas, lui tout seul, de tous les « crimes d'amour ». Que n'a-t-on pas dit de ces « femmes exquises, dont il humait le charme, l'esprit, l'admiration, faisant passer ces fantômes d'amour à travée rs son ennui, sans se douter assez que c'était là des êtres de chair et de sang qui le berçaient dans leur angoisse M » Oui, peut-être, encore que, dans ces affaires de cœur, il soit bien difficile de connaître
1. Celle très jolie phrase est de M. Gustave Lanson, dans son Histoire de la littérature française.
Texacte vérité, et de répartir équitablement les torts * . u Eh î mon ami, disait cet autre, comment faites-vous pour (Hre si sûr de ces choses-là? » Je veux bien admeltre que, à Tégard des femmes qui Tont aimé, Fauteur d'Atala ait été l'égoïste féroce qu'on nous a si souvent dépeint. Je me demande cependant s'il la été beaucoup plus, hélas! que presque tous les « grands amoureux ». Et puis, n'y a-t-il pas une contre-partie qu'il faudrait une bonne fois mettre en lumière?... O vous, touchante Pauline de Beaumont, et vous, ardente Delphine de Custine, et vous, douloureuse Nathalie de Noailles, et vous toutes, ombres charmantes, légères et plaintives qui avez adoré René, je ne puis m'associer pleinement aux larmes très littéraires que tant de mes galants confrères ont versées sur votre sort. Navez-vous pas demandé à l'Enchanteur surtout des sensations voluptueuses? Il vous en a donné : n'étiez-vous pas à peu près quittes? Pouviez-vous sincèrement croire qu'il vous aimerait éternellement? Vous n'avez pu lire Paul Bourget sans doute, et vous ne saviez pas que toute femme qui se donne à un homme dans des conditions nécessairement un peu dégradantes, lui confère, par cela môme, le droit de la mépriser, et presque de la trahir; mais cette loi des amours coupables, ne pouviez-vous pas la pressentir? Il vous a trompées, et il faut l'en blûmer; mais vous, n'aviez-vous
1. Voyez par exemple, sur la liaison de Chateaubriand et de Mme de Custine, les livres intéressants et contradictoires d'A. Bardoux, Mme de Custine, d'après des documents inédits (Calmann-Lévy, 1888); — de M. E. Chedieu de Robethon, Chateaubriand et Mme de Custine (Pion, 1893); — de MM. Gaston Maugras et de Croze-Lemercier, Delphine de Sabran, marquise de Custine {IHon, 1912).
donc trompé personne? Ignoriez-vous donc que vous Tenleviez d'abord à sa femme, et parfois môme à une autre amante? Si vous avez souffert par lui, d'autres n'ont-elles pas souffert par vous? Vous-même, spirituelle et tendre duchesse de Duras, je persiste à croire, — n'en déplaise à M. Paul Souday, ce journaliste stendhalien qui n'avait certainement vu aucun de vos portraits, — que vous n'avez été que la « chère sœur » de René. Mais quoi! votre amitié amoureuse en était-elle beaucoup plus légitime? N'avez-vous rien pris à Mme de Chateaubriand, et, dans le fond de votre cœur de chrétienne, vous êtes-vous toujours sentie sans reproche? Et plus d'une fois enfin n'avez-vous pas dû vous dire que vos souffrances étaient une expiation?
« Chateaubriand, — dit très joliment M. Jules Lemaître, — Chateaubriand ne saurait être rendu responsable de toutes les souffrances de ses amies. D'abord, elles étaient trop. Et puis, elles savaient d'avance ce qu'il était, ce qu'il ne pouvait pas ne pas être. » Il me semble qu'il y a là bien du bon sens.
« Ce qu'il ne pouvait pas ne pas être. » Insisterons-nous à notre tour sur ce que M. Jules Lemaître appelle drôlement « le Chateaubriand de guinguette » qu'il découvre, sans d'ailleurs en triompher trop bruyamment, derrière le Chateaubriand officiel? Je veux bien croire que ce Chateaubriand-là a existé, puisque M. Lemaître et Sainte-Beuve l'affirment, et puisque, aussi bien, on peut, çà et là, l'entrevoir dans son œuvre. Mais peut-être Sainte-Beuve, qui en a surtout voulu à René de son don de séduction, — les deux volumes qu'il lui a consacrés sont, tout
ail fond, la vengeance du peu séduisant et jaloux Joseph Delorme, — peul-ôtre Sainte-Beuve n'a-t-il pas été sans exagérer ce trait désobligeant. Car ce que nous savons là-dessus de plus positif, nous le savons par Hortense Allart : or, comme chacun sait, quand une femme, — et surtout une femme de lettres! — se met à raconter certaines choses sur elle-même, elle ne peut s'empêcher de faire son métier de femme, je veux dire de broder un peu.
« L'homme de désir », en Chateaubriand, a trouvé son expression, sans doute immortelle, dans Tépisode et dans le personnage de René. M. Jules Lemaître, comme il convenait, a parlé longuement de l'un et de l'autre. Ainsi que les Mémoires d'Outre-Tombe semblaient, à vrai dire, l'y inviter, il a établi, entre Chateaubriand et sa sœur Lucile, d'une part, et les deux héros du célèbre poème, d'autre part, une identification qu'il s'est refusé à pousser jusqu'au bout, mais qu'il a tout de même poussée un peu bien loin. Car enfin, à ne prendre que les Mémoires, il n'y aurait rien eu que de parfaitement innocent dans l'affection qui unissait le frère et la sœur; et jusqu'à quel point sommes-nous autorisés à rapprocher René des Mémoires'! 3'sLyoue d'ailleurs qu'un doute est permis, et que, par la faute de Chateaubriand, on peut être très tenté de trancher la question dans le sens de M. Lemaître; j'y ai moi-même fort longtemps incliné. J'ai pourtant été bien surpris de voir l'ingénieux critique assimiler Lucile non seulement à Amélie, mais... à Velléda. Je conçois très bien que M. Le Braz trouve dans Charlotte Ives l'original de Cymodocée, et je crois même qu'il a raison, — M. Lemaître, qui ne mentionne pas ce
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rapprochement, ne serait-il pas de notre avis? • — Mais j'avoue humblement qu'entre Velléda et Liicile les rapports m'échappent. Qui est Velléda? Une simple fiction? ou Timage, plus ou moins idéalisée et transformée, de Tune des femmes que Chateaubriand a aimées? ou encore une sorte de symbole où il aurait comme fondu les traits de plusieurs de ses amoureuses? Cette dernière hypothèse me séduirait assez; mais je ne la donne que comme une hypothèse, et sur le fond des choses, jusqu'à plus ample information, ignoramus^ ignorabimus....
Sur la question de savoir si l'Amélie de i?e/îe n'est pas, à peine transposée, la Lucile de l'histoire, M. Jules Lemaître, qui est, comme toujours, la loyauté et la sincérité mêmes, apporte un document considérable, et qui, j'en ai peur, ruine à peu près complètement les rapprochements auxquels il s'est lui-même livré. C'est une lettre de Louis de Chateaubriand, le neveu du grand écrivain, à sa tante, Mme de Marigny : elle est datée du 10 octobre 1848; et l'on y lit ceci : « Ce qui, dans ce que je connaissais de l'ouvrage (les Mémoires d'Outre-Tombe) m'affligeait le plus était ce qui concernait ma tante Lucile. J'étais si fortement inquiet à cet égard que je lui en ai écrit il y a quelques années pour lui exprimer que le tableau que son imagination traçait compromettrait une sœur très pure. Il m'a demandé, lorsqu'il m'a revu le lendemain, si j'étais devenu fou, m'assurant qu'il n'g avait rien dans ses écrits qui fût de nature à donner atteinte à la pureté de sa sœur et à la sienne.... » Voilà, ce me semble, un témoignage décisif, et qui nous donne heureusement tort à tous, ou presque tous. Si les soupçons ou les
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craintes que le récit des Mémoires rapproché de rolni do René nous faisaient concevoir avaient eu dans la réalité le moindre londement, quelque grande ((u'on fasse en Chateaubriand la part de Tinconscience, il ne me paraît pas possible qu'il ait eu, en face de son neveu, Tattitude énergiquement indignée que celui-ci nous- rapporte. 0^ il ait prêté à son héroïne quelques traits du caractère de sa sœur, cela me semble non seulement probable, mais certain ^; mais le « cas » d'Amélie reste une fiction poétique, une fiction d'ailleurs malsaine, mais une fiction. Chateaubriand reste moralement coupable de l'avoir écrite, et, peut-être, de l'avoir conçue; il l'est encore de nous avoir, sans du reste le vouloir, donné le change à cet égard; mais il Test, au total, moins ([ue nous le pensions. Quand je lisais jusqu'ici sous la plume de M. Lanson : « Chateaubriand s'y donne (dans René) le plaisir de noircir dramatiquement les émotions de sa jeunesse : d'une amitié fraternelle^ toute simple^ innocente et commune^ encore qu'ardente et nerveuse, il fait un gros amour incestueux », je pensais, à part moi, que M. Lanson était bien optimiste : je suis aujourd'hui bien obligé de reconnaître que c'est M. Lanson qui avait raison. Je voudrais bien donner raison aussi à M. Jules Lemaîlre dans l'analyse qu'il nous présente de l'en-
1. 11 résulte d'un récent article de M. E. Herpin sur Chateaubriand et sa cousine, mère des Séraphins {Annales romantiques, mars-avril 1912) que la scène de la prise de voile d'Amélie dans René aurait été inspirée à Chateaubriand par la prise de voile de celte cousine. — Nous devons à M. E. Flerpin un livre intéressant sur Armand de Chateaubriand, correspondant des Princes entre la France et l'Angleterre (1768-1809), d'après des documents inédits, 1 vol. in-8, Perrin, 1910.
nui cliateaubrianesque. Après avoir, en des pages qui sont une merveille de pénétration, de subtilité psychologique, et de virtuosité verbale, démêlé et défini les diverses formes de la tristesse qu'a connues Chateaubriand, il ajoute :
Mais la pire forme de la tristesse, qui est sans doute Tennui, je doute qu'il en ait fait sérieusement l'expérience. Il a beau dire partout qu'il « bâille sa vie », ce n'est qu'une phrase. Il me paraît impossible qu'un homme d'un si fort tempérament, si « bon garçon » et d'une gaîté si facile {ivec ses amis ; qui a tant écrit et qui a été tellement possédé de la manie d'écrire; dont la vie est une si superbe « réussite »; qui a tant joui, non seulement de sa gloire, mais de ses titres et de ses honneurs ; qui a joui avec tant de surabondance et si naïvement d'être ministre ou ambassadeur; et qui d'ailleurs a exprimé son ennui par un choix de mots et avec un éclat dont il se savait si bon gré; il me paraît impossible que cet homme-là se soit ennuyé beaucoup plus que le commun des hommes.
J'ose ne pas être de l'avis de M. Lemaître, et je voudrais avoir un peu de sa finesse d'esprit et de style pour justifier mon opinion. Je crois comme lui qu'il ne faut être la dupe de personne, et de Chateaubriand pas plus que d'un autre. Mais quoi! 'n'est-ce pas simplifier un peu trop René que de le ramener au « commun des hommes »? M. Jules Lemaître ne croit guère à l'angoisse métaphysique; évidemment, Montaigne lui a légué un peu de son scepticisme goguenard à l'endroit des grands gestes et des grandes phrases, des états d'âme rares ou quintessenciés. Pour ma part, il m'est difficile de ne voir que « de la littérature » dans les innom* brables pages où Chateaubriand nous a étalé son
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ennui. Eh oui! il a désiré loul, l'amour el la gloire, les grandeurs de chair, comme les autres, et il a joui de tout, non seulement avec passion, mais avec frénésie. Mais le surgit amari aliquid lui est moulé aux lèvres plus vite qu'aux autres hommes. Que dis-je! tous ces « divertissements » qu'il convoilait et qu'il épuisait ne lui étaient qu'un moyen, toujours inefficace, de tromper et de fuir, et d'user son inexorable ennui. On peut s'ennuyer assurément, à la manière grise, monotone, — et ennuyeuse, — de Senancour; on peut s'ennuyer aussi à la manière somptueuse, ardente, poétique de Chateaubriand. (Jui sait même si celui qui a tout connu, tout éprouvé, tout épuisé dans les innombrables jouissances qu'ont inventées pour échapper à leur propre misère et pour se fuir eux-mêmes les malheureux enfants des hommes, n'a pas, lorsqu'il s'ennuie, un ennui plus profond, plus absolu, plus irrémédiable et plus vécu que celui qui, voué à une vie mesquine, resserrée, inglorieuse, ignore tout ce que les soi-disant heureux de ce monde poursuivent de l'inlassable ardeur de leur désir? Et pourquoi ne s'ennuierait-il pas, ce privilégié de l'existence, s'il est né, ce qui arrive, avec une âme h la fois ardente et désenchantée, inquiète et un peu haute? Il aura* si vile fait de faire lé tour de la vie et des hommes, de voir l'envers du décor, de mesurer à leur juste prix la friperie lamentable des oripeaux humains! Chacune de ses nouvelles expériences le confirmera dans sa conviction native du vide et du néant de tout, et cette conviction native à son tour empoisonnera chacune de ses expériences, mêlera comme un goût de cendre à chacun des divertissements
auxquels il se laissera séduire. Comment ne s'ennuierait-il pas de trouver l'existence si désespérément plate, monotone et vide? Gomment ne bâillerait-il pas une vie dont il sait d'avance tous les secrets ressorts, et dont l'imprévu même ne Ta jamais trompé? ïl faut une grande puissance d'illusion sur les autres et sur soi-même pour jouer son bout de rôle dans la comédie humaine; quand cette puissance d'illusion manque, on le joue toujours imparfaitement. C'est bien ce qui est arrivé à Chateaubriand. La meilleure preuve que son éternel ennui n'était pas une simple phrase, c'est qu'il n'a jamais su être un homme d'action complet.
Et qu'il y ait eu quelque chose de morbide dans cette disposition d'âme, comme d'ailleurs dans celle qui le livrait en proie à tous ses désirs, c'est ce que je crois très volontiers. Pareillement, — et M. .Jules Lemaître l'a fort bien vu, — il y a eu, — sans métaphore, — quelque chose de maladif dans l'orgueil dont il a, toute sa vie durant, donné des preuves si multipliées. C'est là, ce semble, le défaut que l'auteur des Contemporains a le plus de peine à pardonner à Chateaubriand, et sur lequel il exerce le plus volontiers sa verve ironique. En un certain sens, ce sentiment est tout à l'honneur du critique, mais je crains cependant qu'il ne l'ait plus dune fois entraîné à de réelles injustices. A chaque instant, il nous parle de la « vanité monstrueuse», « unique », du grand écrivain; il y voit la marque d'une « véritable niaiserie ». A propos des pages des Mémoires où Chateaubriand constate le grand succès du Génie du Christianisme : « Il peut y avoir du vrai dans ces vantardises : mais je trouve misérable de
parler ainsi de soi-m(^mo. » — Oh '.que voilà, n'est-il pas vrai? de bien grands, et presque de gros mois! Admirons, vénérons, pratiquons la modestie; mais, hommes de lettres nous-mêmes, soyons un peu plus indulgents à ce grand homme de lettres! Et certes, nous aussi, nous voudrions qu'il eût laissé à d'autres le soin de constater le succès et les heureuses conséquences du Génie; mais si pourtant ce qu'il en dit est la rigoureuse vérité historique? Vous vous rappelez aussi les célèbres pages des Mémoires où Chateaubriand oppose ses années de misère à Londres aux honneurs qui, en 1822, pleuvent sur l'ambassadeur du Roi Très Chrétien. M. Jules Lemaître cite et commente ces pages, qui lui pai'aissent un «ai'fligeant » témoignage de la plus sotte vanité : « Qu'il ait été pauvre, à Londres, dans sa jeunesse, et qu'il y retourne, dans son âge mûr, comme ambassadeur. Chateaubriand n'en revient pas.... Jamais bourgeois n'a été à ce point ébloui d'être ambassadeur ou ministre.... Une de ses plus grandes joies est d'être appelé Votre Excellence, » Mais est-ce que je me trompe à mon tour? Je ne vois là, je l'avoue, rien de semblable; j'y vois au contraire un sentiment très naturel exprimé avec la verve amusée, l'humour hautain, la virtuosité d'un grand artiste. Je sais des gens très modestes et qui, après des débuts dii'ficiles, étant parvenus à une fort belle situation, s'amusent assez souvent à op|)Oser leur passé à leur présent, et, nullement dupes des rites de leur position nouvelle, s'égayent volontiers des changements d'attitude qu'ils observent autour d'eux : il y a, certes, dans leurs propos, plus d'ironie que de vanité; et s'ils avaient du talent de style, ils seraient fort
capables de récrire les pages des Mémoires d'Outre- Tombe. M. Jules Lemaître aura quelque peine, je le crains, à transformer René en bourgeois gentilhomme. « Pensez-vous, s'écriait-il lui-même, que je sois assez bête pour me croire changé de nature parce que j'ai changé d'habit? » Pour mon compte, je ne crois pas du tout qu'il ait été « ébloui » de ses décorations et de ses titres : peut-être même ne les a-t-il pas pris toujours suffisamment au sérieux; son nihilisme, avant de s'appliquer aux autres, s'appliquait tout d'abord à lui-même. En tout cas, — les témoignages de ses subordonnés sont formels à cet égard : voyez en particulier ceux de M. de Marcellus et du chevalier de Gussy, — les péchés mignons du parvenu « ébloui », Tinfatuation, la morgue, lui ont été, cela paraît certain, véritablement étrangers. « N'est-ce, pas monsieur, écrivait-il à son ancien secrétaire d'ambassade, le chevalier de Cussy, que vous aviez un peu peur de moi, lorsque j'arrivai à Berlin? Et moi aussi, j'étais tout effrayé de vous. Je désire que la peur vous ait passé, comme à moi, et que vous n'ayez conservé, pour moi, que le sincère attachement que j'ai pour vous. Si vous m'avez trouvé bon garçon, je suis heureux. J'ose croire que, si nous avions passé de plus longs jours ensemble, vous n'auriez plus su, au bout de quelque temps, quel était le ministre, de vous ou de moi. » Fasse le ciel que les ambassadeurs et les ministres de la troisième République écrivent souvent sur ce ton et de ce style!
Et, bien entendu, je ne vais pas m'aviser de prétendre que Chateaubriand ait été modeste. Mais quand M. Lemaître le proclame « l'écrivain le plus
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vaniteux de la littérature française, et probablement de toutes les littératures », il m'est difficile de l'en croire. Honé, que je sache, n'a jamais écrit la Préface de la Légende des siècles que cite M. Jules Lemaître lui-même : « L'auteur... a esquissé dans la solitude une sorte de poème d'une certaine étendue où se réverbère le problème unique, l'Être, sous sa triple face : l'Humanité, le Mal, l'iniini; le proi<ressif, le relatif, l'absolu... ». Et je ne sache pas non plus que Chateaubriand se soit, comme Victor Hugo, fabriqué une généalogie. Le voilà, le véritable bourgeois gentilhomme : c'est Victor Hugo, et non pas Chateaubriand. « Hugo, dit M. Lemaître, paraît plutôt orgueilleux que vaniteux. » Tel ne doit pas être, j'imagine, l'avis de M. Lanson qui a, sur « l'immense vanité » de Hugo, une demi-page assez dure, et, selon moi, trop juste; mais la formule s'appliquerait assez bien à Chateaubriand. Celui-ci, ce me semble, était trop orgueilleux pour être vaniteux, ou, si l'on préfère, son orgueil a dévoré ses vanités *. Il me paraît qu'il a eu fort modérément en partage les petitesses trop communes aux gens de lettres : il n'a point, comme Victor Hugo, poursuivi d'une rancune inexpiable ceux qui discutaient son talent ou ses idées; il était très docile à la critique, et non
1. A propos des négociations relatives à son tombeau dans Pilot du Grand-Bé. M. Jules Lemaître incrimine encore la vanité de Chateaubriand : « Ah! le pauvre être toujours préoccupé d'étonner, même quand il ne le saura plus! Il est si lacile pourtant d'être détaché de soi après la mort! Lui, non. il a même le squelette \mnUeux. » — Suis-je ici trop indulgent? Je vois là, bien plutôt qu'un dernier geste de puérile vanité, une 1res naturelle idée de poète, et ([ui ne me choque nullemont. Ce (|ui me choque, c'est le corbillard des pauvres où a voulu être enterré le poète cinq fois millionnaire.
pas seulement, — ses éditions successives en témoignent, — à celle de ses amis. « Je n'ai pas la moindre confiance en moi, écrivait-il; peut être môme ai-je trop de facilité à recevoir les avis qu'on veut bien me donner; il dépend presque du premier venu de me faire changer ou supprimer tout un passage : je crois toujours que Ton juge et que Ton voit mieux que moi. » Il ne me semble pas ici qu'il se vante.
Et puis, son immense orgueil n'était-il pas la rançon, et, qui sait? peut-être la condition d'une vertu assez rare, et sur laquelle, décidément, M. Lemaître n'insiste pas assez : je veux parler de ce haut sentiment, de ce culte de l'honneur qui lui a inspiré plus d'un acte de renoncement et de courage? L'î5vouerai-je? Je suis, pour ma part, disposé à beaucoup pardonner à celui qui, au milieu de la servilité générale, a tenu tête, très bravement, et non sans danger, à Napoléon.
Fort sévère, comme l'on peut voir, et peu sympathique à l'homme, M. Jules Lemaître a-t-il eu pour l'œuvre plus d'indulgence? Si l'on met à part Atala, « qui peut se relire encore avec délices )^,René, peutêtre, le Dernier Abencérage, — bref, les trois courtes « nouvelles », et les admirables Mémoires if Outre- Tombe, — il ne nous dissimule pas que tous les autres ouvrages de Chateaubriand l'ont profondément ennuyé. Ennuyeux donc, V Essai sur les Révolutions; ennuyeux, les Natchez; ennuyeux, le Génie du Christianisme; ennuyeux, les Martyrs; ennuyeux, Vltinéraire. A cela il n'y a rien à répondre : il est évident que Tauteur des Contemporains a cherché dans ces divers écrits l'espèce d'intérêt et de plaisir
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qu'il demande aux œuvres d'imagination d'aujourd'hui, et qu'ils ne le lui ont pas procuré. Seulement, que répondrons-nous aussi à ceux qui viendront nous déclarer ennuyeuses VIliade ou YEnéide, les Provinciales ou Athaliel Est-ce que, à force de se cantonner dans la modernité, la critique impressionniste deviendrait incapable de jouir /î/s/o/'z^aement des œuvres du passé? Que M. Jules Lemaître y prenne garde! S'il faisait beaucoup de disciples, il ne se trouverait bientôt plus personne pour rêver « en marge des vieux livres ».
Mais Allah est Allah, el M. Jules Lemaître est M. Jules Lemaître. S'il a lu distraitement peut-être, et en bûillant copieusement, Fœuvre de Chateaubriand, une partie tout au moins de cette œuvre, il Ta lue pourtant, — il a même lu Moïse, ce qui n'était sans doute pas indispensable, — et, chemin faisant, il n'a pu s'empêcher d'y faire quelques découvertes intéressantes. Je discuterais volontiers quelquesunes de ses impressions et de ses hypothèses ; j'insisterai plus longuement sur celles qu'il y a, selon moi, désormais lieu de retenir.
Par exemple, on sait que la première partie des Nalchez est écrite sur le mode épi(iue, et la seconde, « sur le ton de la simple narration ». « Pourquoi cette dilïérence? se demande M. Lemaître. — Chateaubriand ne nous le dit pas. Je crois que, tout simplement, travaillant sur l'énorme manuscrit primitif des Nalchez, il n'a eu le temps et le courage d'élever au ton de l'épopée que la première moitié de son roman peau-rouge. » Le contraire, je l'avoue, me paraîtrait beaucoup plus vraisemblable. Si en 1827, — car c'est bien là, mo semble-t-il, ce quo
M. Jules Lemaître veut dire, — Chateaubriand avait récrit et « stylisé » la première partie de son poème, on ne s'expliquerait guère qu'il y eût laissé subsister « le tube enflammé », le « glaive de Bayonne », et autres métaphores, périphrases et « truculences » de jeunesse. Je crois qu'en 1791, il avait, bel et bien, commencé à écrire les Natchez dans le style pseudo-épique du temps, et qu'au cours de la rédaction primitive, s'étant lassé de cet exercice, il était, de lui-même, revenu à un ton plus simple; et j'inclinerais à penser que le texte actuel, en dépit de certaines corrections et de certaines retouches, nous rend assez fidèlement les deux états successifs de la première version.
Il m'est difficile aussi de partager sur René l'opinion de l'exquis écrivain. « René, nous dit-il, est un petit livre bizarre de quarante pages, où il n'y a peut-être pas plus de cinquante lignes qui aient été neuves à leur moment. » Et pour le prouver, il cite une des premières pages : « Tantôt nous marchions en silence.... » — « Pas une expression trouvée, — ajoute-t-il, — (sauf « collines pluvieuses »), pas un trait qui enfonce. Cela pourrait être de n'importe qui. Tout le monde écrivait comme cela avant la Révolution. » M. Jules Lemaître n'est-il pas un peu bien sévère? D'abord, ces lignes « sont harmonieuses », il en convient lui-même. Et puis, je ne crois vraiment pas que tout le monde, au xviii*' siècle, eût trouvé non seulement « collines pluvieuses », mais encore cette jolie phrase de poète : o Le matin de la vie est comme le matin du jour, plein de pureté, d'images et d'harmonie. » « Je ne serais pas éloigné de croire, écrit M. Lemaître, que René a d'abord été crayonné
par Chateaubriand dans les bois de Combourg, avant son départ pour le régiment. » Et il affirme que « René a été conru et une première fois écrit avant les Natchez, ou plutôt était d'abord une introduction à ce roman ». Il est possible; mais la preuve sur laquelle on établit cette hypothèse est-elle bien péremptoire? « Dès les premières pages des Natchez^ nous dit-on, l'auteur appelle René « le frère d'Amé- « lie », ce (jui serait absolument inintelligible au lecteur, si l'histoire de René ne précédait pas celle des Peaux-Rouges. » Oui, si les Natchez, — ce que M. Lemaître nie avec raison ailleurs, — ont été publiés tels qu'ils ont été écrits; mais René ayant vu le jour en librairie avant les Natchez, et les Natchez ayant été sûrement retouchés, qu'est-ce qui empêchait Chateaubriand, en le retouchant, de faire, dès le début de son grand poème, une allusion à la célèbre « nouvelle » de 1802? Bien plutôt qu'une « introduction », René me paraît, ainsi qu' Atala, avoir bien été un « épisode » primitif des Natchez, et le témoignage de Chateaubriand ne me semble pas ici devoir être sérieusement infirmé.
Seulement, ce qui est non pas probable, mais certain, c'est que le René primitif devait être assez différent du René que nous connaissons. Chateaubriand a dû modifier plus ou moins profondément son œuvre et la christianiser, si l'on peut ainsi dire, pour la faire entrer dans le Génie du Christianisme, dont elle a fait tout d'abord partie. Y a-t-il toujours parfaitement réussi? Ne pourrait-on pas, sous la version actuelle, retrouver des traces de la conception première? « Si l'aventure d'Amélie, dit excellemment M. Jules Lemaître, faisait penser à quehjue chose.
ce ne serait certes pas aux histoires d'Amnon et de Thamar ou d'Europe et de Thyesle, on y verrait plutôt une recherche d'effets tragiques à la manière de Diderot, un ressouvenir de toutes les histoires de " religieuses passionnées et brûlantes où se sont plu les gens du xviii' siècle. » Oui, tel pourrait bien être le fond primitif de René : une histoire fort peu <^ édifiante » dans le goût de Diderot.
Pareillement pour Atala. M. Jules Lemaitre a très finement démêlé la diversité des éléments et des intentions successives que Chateaubriand a fondus dans son petit roman. Il y a si longtemps, pour ma part, que je suis convaincu ({\i Atala était originairement un roman « anticlérical », que j'ai été tout heureux de trouver cette idée fort nettement indiquée par le subtil et pénétrant critique. « L'histoire d'yl /a/a, comme tant d'histoires du xviii*' siècle, pouvait simplement être un exemple des dangers du fanatisme ignorant.... Sans le Père Aubry, Alala pourrait être, par l'esprit, un conte de Marmontel ou de Saint-Lambert. Et il est vrai qu'il y a le Père Aubry; mais, même avec le Père Aubry, on voit qu'après tout, si la religion console par des phrases harmonieuses Atala et Chactas, c'est elle qui a causé leurs malheurs et tué Atala. » On ne saurait, à mon avis, mieux dire : Chateaubriand a essayé de christianiser, après sa conversion, un roman d'intention iivoltairienne; et je crois, comme M. Lemaître, que jirintervention du Père Aubry marque le point de Hsuture des deux versions.
Pour rendre sa démonstration plus plausible encore, M. Jules Lemaitre a rapproché l'histoire d'Atala et de Chactas de celle d'Alonzo et de Cora,
(Iniis les Incas de Marmontel : les deux fables présenlonl (Milro elles de telles analogies qu'il nesl pas doiileiix (pie la première en date est la « source » ou au moins Tune des « sources » de Taulre. Le récit de Marmontel, c'est presque, — et moins le slyle, — une Alala « philosophique », et il est fort possible que \ Alala })rimitive ait resscmbh'î d'assez près à celle-là.
l.ochrislianisiiie d'Atala, — dit encore M. Jules Leniiiilre, — n est qu'une sorte «le l'étichisinc. Si les doux amants ne rencontraient pas le vieux missionnaire, si Atala cédait pendant lorage, et si elle mourait ensuite dans la forêt (désespérée et ravie d'avoir manqué à son v(eu), l'histoire d'Atala pourrait finir comme celle de Manon Lescaut.
Il serait plaisant, et il ne serait pas impossible (pie telle eût été l'histoire d'Atala, quand elle se présenta pour la première fois à l'esprit de Chateaubriand jeune, incrédule, nourri de MniMuoiiic^l et de Haynal, de Prévost et de Diderot.
On le voit, l'historien littéraire le plus exact, le plus « objectif » trouvera plus d'une chose à prendre et à retenir dans le recueil des « im[)ressioiis » de M. Jules Lernaître sur Chateaubriand, et il regreltera sans doute que le délicat écrivain n'ait pas appli(jué avec plus de constance les merveilleuses qualités de son esprit et de son talent à ce magnitique sujet.
Au reste, si dur et, je crois, injuste, que le poète des Médaillons ait été pour le j)oète des Marlijrs, il lui arrive parfois de se relûcher de sa sévérité, et peut-être tout n'cst-il pas entièrement ironie et précaution oratoire dans les tendres piotestations de sympathie (pi'il prodigue de loin en loin à Wi^rn^ :
Mais il est aimable. S'il était ici nous l'adorerions. Je l'aime surtout vieillissant, comme j'ai aimé Racine et Fénelon, comme j'ai fini par aimer le pauvre Jean-Jacques, — parce que, à force de vivre avec les gens, on les comprend mieux, ou bien on s'habitue à leurs défauts, et aussi parce que, si dévorante et si illusionnée qu'ait été l'âme d'un homme, elle devient forcément, dans la vieillesse, un peu plus sincère et un peu plus détachée....
Et ailleurs :
Joubert avait pour Chateaubriand une admiration amusée et une indulgence presque paternelle malgré le peu de différence des âges (treize ans). Il connaissait Chateaubriand beaucoup mieux que celui-ci ne se connaissait luimême ; et, tout en le jugeant et sans être jamais sa dupe, il l'aimait avec une vraie tendresse.
Peut-être a-t-il surtout manqué à M. Jules Lemaître de vivre assez longtemps avec Chateaubriand. S'il avait consenti à le faire, je crois bien qu'il aurait « fini » par Taimer tout à fait, par éprouver à son égard les sentiments mêmes de ce délicieux Joubert. Il n'aurait pas chagriné quelques-uns de ses plus désintéressés admirateurs. Et je ne serais pas obligé, en terminant, de copier Fauteur des Contemporains, et de me dire : « Quel pauvre être de volupté suis-je donc, moi, pour aimer à la fois, — et peut-être également, — Chateaubriand et M. Jules Lemaître! »
15 juillet 1912.
SUR SAINÏE-HEUVE^
Peindre, c'est faire voir, et c'est un emploi tout spécial que de faire voir les personna^^es passés. Si ([uelqu'iin s'y eiïoix'ait, il faudrait qu'il eût été préparé à ce travail d'arliste par des études d'artiste; qu'il eût été, dans sa jeunesse, romancier comme \Valler Scott, et même poète; qu'à ce titre il aperçût naturellement et de prime-saut les plus légères nuances et les plus fragiles attaches des sentiments; (juc, peu à peu, le progrès de 1 «"«ge et les reploiements de la réflexion aient ajouté en lui le psychologue à l'artiste; que la finesse française, la délicatesse parisienne, Téiudilion du XIX*' siècle, l'épicurisme de la curiosité, la science de l'homme et des hommes, lui aient communiqué un tact exquis et unique. Ainsi doué et ainsi muni, il entreprendrait pour les lettrés et pour les délicats une galerie de portraits historiques. Il glisserait autour de son personnage, notant d'un mot chaque attitude, chaque geste et chaque air; il reviendrait sur ses pas, nuançant ses premières couleurs par de nouvelles teintes plus légères; il irait ainsi deretou-
1. (-elle étude a été écrite ponr servir de préface ù une Table alphabétique et analytique des Premiers Lundis, Portraits Contemporains et Nouveaux Lundis (Galinann Lévy, l'J03). — J'ai reparlé de Sainte-Beuve, à roccasion du centenaire de sa naissance, dans mes Livres et Questions d'aujourd'hui (Hachette, 1906).
ches en relouches, ne se lassant pas de poursuivre le contour complexe et changeant, la frêle et fuyante lumière qui est le signe, et comme la fleur de la vie. Pour l'atteindre, ce ne serait pas assez d'un portrait; il sentirait que la peinture doit varier avec le personnage; il le décrirait adolescent, jeune homme, homme fait, vieillard, à la cour, à la guerre, sous tous ses hahits, sous tous ses visages; il égalerait la mobilité du temps et de Tâme par le renouvellement de ses impressions et de ses esquisses. Il n'aurait pas assez, pour une telle œuvre, du style simple des logiciens et des classiques. Il aurait besoin de phrases plus enroulées, capables de se tempérer et de s'atténuer les unes les autres, de mots plus spéciaux, traînant avec eux un long cortège d'alliances et de souvenirs. Il faudrait moins les lire que les goûter : ce serait un de ces parfums composés et précieux où l'on respire à la fois vingt essences choisies et adoucies par leur mutuel accord. En décrivant le genre, j'ai décrit l'homme. Le lecteur a nommé M. Sainte- Beuve; mais le genre n'appartient qu'à l'homme, et on ne peut imposer à personne la maladresse ou l'impertinence de l'imiter.
On n'a jamais mieux rendu, ce me semble, que dans cette page admirable, et d'ailleurs trop peu connue de Taine, — avant ces dernières années, elle ne figurait en effet que dans la Préface de la première édition des Essais de critique et d'histoire^ — Tart incomparable de Sainte-Beuve; et il y aurait, certes, maladresse ou impertinence à vouloir la refaire ou la récrire — beaucoup plus mal. Oui, c'est bien là Sainte-Beuve écrivain et artiste; c'est bien là ce qu'il appelle lui-même « son procédé de peintre^ procédé, — c'est toujours lui qui parle, — qui ne consiste pas à réduire les traits particuliers de chaque personnage à quelques grandes lignes générales et à les résumer une fois pour
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toutes dans un ensemble frappant, mais qui est |)lus successif, plein de retouches et de revisions, môme minutieuses, plein de scrupules et de repenlirs, cheminant petit à petit, avançant au fur et à mesure... * ». Ce procédé d'ailleurs, comme tous les procédés du monde, n'a-t-il pas ses inconvénients, que Sainte-Beuve lui-même n'a pas toujours évités? Ne révèle-t-il pas quelquefois une certaine indécision de la part du peintre? Est-ce que parfois tous ces traits accumulés, ces touches multil)liées, ces coups de pinceau successifs, bien loin de se compléter et de se renforcer, ne s'elTacent pas les uns les autres, et le portrait, au total, au lieu d être frappant de vérité et de vie, n'est-il pas un peu brouillé? D'autres fois encore, à force de vouloir tout savoir et tout dire sur un personnage donné, de vouloir à tout prix atteindre le « tuf » et mettre le doigt sur la « gerçure indéfinissable », le biographe n'est-il pas tombé dans des subtilités, des minuties, des puérilités que l'art et le goût auraient dû également s'interdire? Enfin, et par une conséquence naturelle de tout ceci, le style d'ordinaire si vivant, si fécond en heureuses trouvailles, si alerte et si pittoresque, ne devient-il pas parfois assez lourd, moins dépouillé et moins direct, précieux même, entortillé et obscur? Ce sont là défauts inévitables, et qui sont l'envers et la rançon d'étonnantes qualités de peintre. On ne les signale ici (jue pour être complet. L'essentiel en art est d'être quelqu'un, d'avoir une manière et de donner l'illusion de la vie. Tous ces mérites, Sainte-Beuve les pos-