‹ Maîtres et petits maîtresChapitre 10 sur 40 · LES ETUDES PEINTES · texte numérisé non relu

LES ETUDES PEINTES

DE

TH. ROUSSEAU

La série des quatre-vingts études peintes et des quelques tableaux de M. Théodore Rousseau, qui sont exposés dans la galerie du Cercle de la rue de Choiseul, permet de suivre pas à pas le grand paysagiste dans sa longue carrière d’artiste, et met à nu les principes qui l’ont si sûrement guidé. C’est vraiment la clef de tout son œuvre qu il vient de livrer au public en autorisant cette exhibition.

Après quelques instants de réflexion et de comparaison devant des morceaux affirmés, se-

Ion les circonstances, par un dessin plus précis ou par une coloration plus forte, on s’explique clairement l'inépuisable variété des tableaux qu’il produit depuis plus de trentecinq ans, l’exactitude caractéristique de leurs moindres détails, la sûreté et la franchise de leur effet. Il semble, en parcourant à loisir cette galerie, que le maître vous ait invité à l’accompagner dans ses voyages : vous êtes assis auprès de son chevalet; votre œil suit son pinceau, pendant que sa parole simple et précise vous entretient des aspirations, supérieures et des scrupules de l’artiste.

Cette série d’études s’étend de 1826 à 1865 : Exposées plus tôt, elles eussent risqué de n’être point comprises, et d’ailleurs le maître n’eût point consenti, comme aujourd’hui qu’elles lui sont devenues superflues, à s’en dessaisir. Il fallait commencer la lutte — car, de nos temps, toute manifestation d’art personnelle et sincère ouvre une lutte — il fallait commencer la lutte par « le tableau » qui est une synthèse et qui, par cela même, est plus accessible à la foule. Mais avant d’arriver à exprimer sûrement un de ces ensembles mélancoliques ou piquants, tendres ou forts qui font de la nature un poëme incessamment varié, il fallait s être assimilé le détail dans ses moindres re-

cherches ou l’effet dans ses passages les plus rapides. De là ces notes recueillies à toutes les heuies, dans tous les milieux par un esprit toujoui s attentif, un cerveau toujours vibrant, une main jamais fatiguée.

Donc Rousseau tira son chapeau à cette fiction que 1 on appelait naguère encore le paysage historique. Il estima que le paysage poursuit une histoire de la nature qui vaut celle de 1 homme, et que c’est à l’aide du portrait sincère des choses naturelles que la composition, c est-à-dire 1 Art, doit eveiller en nous des sensations grandes, fixes, fortes ; que l’on arrive au Beau par 1 analyse des lois qui régissent ce qui nous entoure.

Pendant son séjour chez Lethière — il ne sortit définitivement de cet atelier qu’en 1831 — Rousseau voyageait déjà, et c’est à ces libres excursions qu il faut reporter ses études faites dans la vallée de Chevreuse, à Moret, dans la foi êt de Gompiègne. Sans vouloir en exagérer 1 importance, nous prierons qu’on les compare en souvenir avec ce que produisait alors l’école de W atelet et de Bertin. Qui donc songeait à tiaduire une clairière, un ruisseau murmurant, un groupe d’arbres reflété par les eaux, plutôt par l’impression de lumière, de fraîcheur ou de grâce qui s’en dégage, que par

l’abondance et la minutie du détail ? Qui songeait à en proscrire les personnages trop importants ouïes scènes trop anecdotiques?

En même temps (1827 à 1828), s’il copiait au Louvre des animaux de Van de Velde et de Karel Dujardin, et des levers de soleil de Claude Lorrain, ce n’était point, pour se garnir la mémoire de recettes et de formules, mais pour savoir comment ces maîtres qu’il respectait avaient compris « le tableau » et quel usage ils y faisaient des formes observées par eux dans la nature.

Nous le retrouverons plus tard au milieu de ces luttes qui n’abattirent ni son courage ni ses forces. Son procès est gagné aujourd’hui, et il lui a suffi pour conquérir le grand juge — le public — de pouvoir produire ses pièces. M. Théodore Rousseau, sans chercher le bruit ou la foule, n’entend point se dérober à la discussion. Il estime que l’artiste se doit et doit au public de faire acte de présence aux salons annuels. Chaque année, il s’y montre pour recueillir les sympathies de ses amis ou les duretés de la critique. Son œuvre est partout, moins, il est vrai, dans nos musées nationaux que dans les cabinets les plus riches de la France et de l’étranger. Cet œuvre a exercé une influence considérable sur l’école de la peinture contemporaine.

Il serait injuste de ne point placer auprès de son nom celui d’artistes qui , tels par exemple, que MM. Paul Huet et Jules Dupré, ont aussi combattu au premier rang dans la mêlée romantique, mais on peut avancer que personne plus que M. Théodore Piousseau n’a montré de persistance et de loyauté; personne n’a mieux aidé à dégager le terrain de ces subtilités qui sont plus lourdes et plus tenaces que celle de la scolastique du moyen âge. Qui oserait aujourd’hui maintenir la fameuse distinction entre le « dessinateur» et le « coloriste » en face de ces tableaux où le dessin et la coloration ne se peuvent pas plus isoler l’un de l’autre qu’on ne peut arracher la peau de dessus le muscle? Qui ne comprend, en face de ces fortes études de chênes, de rochers, d’horizons, de ciels, de sous-bois, de soleils au déclin, d’orages ou de printemps, que la forme se modifie à l’infini par la lumière ; que le contour n’existe que relativement aux masses; que les grandes lignes sont déterminées par la suppression des détails accentués par la lumière; que le style est dans le cerveau de l’homme de génie et qu’il est un fait aussi personnel que la mémoire elle-même.

Nous aurions quelque honte d’insister.... Le maître nous invite à le suivre sous la forêt, à

regarder courir les nuages roses, à voir s’amonceler sur la montagne ou fondre dans la plaine les vapeurs d’orage, à révérer dans ses transformations, dans ses forces, dans ses caprices, la Nature, source de toute grandeur et de toute beauté. Suivons-le donc et feuilletons son œuvre peint comme nous ferions de l’œuvre d’un poëte qui conquiert et „qui charme !

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